TOME
nous ne voyons rien que d'honorable dans leur opinion, et nous croyons de plus qu'elle renferme, dans son application à la France actuelle , un incontestable fonds de vérité. Seulement ils se laissent , à notre avis , préoccuper des mots , et ils semblent attacher aux formes une importance très exagérée; erreur dangereuse qui se confond, dans son principe, avec la fausse idée qu'un gouvernement peut et doit être constitué à priori , sur le modèle que s'en est fait je ne sais quelle raison spéculative , qui, ne combinant que des abstractions, échoue constamment toutes les fois qu'elle veut réaliser ses théories, parce qu'elles ne répondent à rien d'existant, et que , sans racine dans le passé, ni même dans le présent, dans les habitudes, l'opinion, les mœurs, elles feroient de la société un mécanisme mort.
Nous le répétons , la France , sous la Charte ^e 1 830, est une véritable république, et nous sommes convaincus que si l'on ne fausse pas la Loi fondamentale, si l'on n'en viole pas le principe, si l'on en déduit toutes les conséquences légitimes , et qu'on les coordonne dans des lois secondaires, les Français jouiront d'une liberté qui doit satisfaire tous les vœux, d'une liberté telle qu'à nulle époque n'en a joui aucun peuple européen.
En effet, dans l'ordre spirituel, ils ne seront pas seulement libres , mais indépendans , et cette indépendance résultera de cette grande et fondamentale maxime, que le pouvoir n'a, par sa nature, aucune autorité sur les esprits ni sur les consciences : maxime
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d'où se déduit, d'une part, la liberté absolue de religion et la liberté d'enseignement, et, d'une autre part, la liberté de la presse et la liberté d'association, ainsi qu'on l'a tant de fois prouvé. Or ces quatre libertés qui affrancbissent Tbomme moral et intelligent, sont stipulées solennellement et en termes exprès dans la Charte. Il ne s'agit donc pas sur ce point, le plus essentiel de tous, de changer la Charte , mais d'en obtenir la pleine et loyale exécution. Or c'est à quoi l'on peut arriver sans sortir en aucune façon de l'ordre légal. Donc , jusqu'ici , aucune forme de république ne sauroit nous donner plus que ce que nous possédons déjà.
Dans l'ordre politique et civil , la Charte suffit encore ; ce qui ne veut pas dire qu'il ne reste beaucoup à désirer dans la manière dont on l'applique et dont on l'interprète. Mais , sous ce rapport , tout dépendant de quelques lois organiques et réglementaires, on peut aisément , sans secousses et sans déplacer la base de l'État , régulariser, selon les voeux et les besoins du pays, l'ordre de choses qu'a constitué la Loi fondamentale.
En effet , les libertés spirituelles une fois placées à l'abri de toute atteinte , et le pouvoir dès-lors ne conservant d'action que sur le matériel de la société , il ne s'agit plus que de régler cette action ou de la mettre en rapport avec les libertés du même ordre , de sorte que le pouvoir ne soit que le ministre et pour ainsi dire l'instrument de la volonté nationale. Or il est clair qu'ici tout se réduit à un bon système d'élection et à un bon système d'administration ,
systèmes intimement liés l'un à l'autre. Car J'élection doit aboutir à un corps qui représente en réalité et non fictivement la volonté générale; et cette volonté se rapportant à des intérêts positifs , ces intérêts doivent être eux-mêmes représentés par les électeurs : et par conséquent les vrais électeurs sont naturellement ceux qui dans chaque lieu ont été choisis pour administrer ses intérêts propres.
Il suit de là que, pour établir un ordre régulier et dès-lors durable , le premier soin devroit être d'organiser un système administratif fondé sur ce principe , que tout intérêt nettement circonscrit a le droit imprescriptible de s'administrer lui-même. On remonteroit ainsi de la commune , qui est le véritable élément politique, jusqu'à la Chambre ou jusqu'aux Chambres , dont la principale fonction est de mettre en harmonie, par des lois qui embrassent l'Etat entier, les administrations inférieures, et de constituer ainsi l'unité sociale. Elles expriment par ces lois la volonté du pays, et le roi l'exécute. Mais l'on conçoit qu'un pareil système d'administration qui , en France , sort forcément de la nature des choses , appelle de toute nécessité un système analogue d'élection. Car, en premier lieu , chaque commune , chaque province ne peut s'administrer réellement elle-même , si elle n'élit ses magistrats; et comme, en second lieu, les affaires du pays ne sont que la généralité des affaires des communes et des provinces, considérées en tant que, par leur union , elles forment l'État , les représentans de l'État doivent être les représentans des provinces
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et des communes^ c'est-à-dire que leur élection doit se lier étroitement à celle des magistrats locaux et n'en être qu'une extension.
Or, entre ceux qui n'ayant pas de position dépendante jouissent dans la commune des droits de citoyen, comment et à quel titre admettrez-vous les uns à l'exercice de ces droits sacrés, et en exclurezvous les autres? Toute distinction qu'il vous plaira d'établir sous ce rapport entre eux , offensante pour ceux que vous frapperez d'une honteuse interdiction, ne reposera que sur l'arbitraire le plus absolu comme le plus absurde. Car enfin lorsqu'on vous demandera compte du principe d'après lequel vous formez vos catégories, il faudra bien toujours que vous en veniez à dire que ce principe est la capacité présumée. Voilà donc la plus grande partie du peuple français déclarée par vous incapable de s'élever seulement jusqu'à l'effort d'intelligence nécessaire pour savoir si tel ou tel habitant de la commune y a la réputation d'être un homme habile, un homme d'honneur et de probité. Eh ! qui le sait au contraire et mieux et plus sûrement qu'eux.^ Croyez-le, l'homme de leur choix sera constamment celui qui, à tous égards, offrira le plus de garanties comme administrateur local, et comme électeur des députés dont le mandat doit émaner de la nation entière et par conséquent des communes.
Et voyez quelle abjecte solution vous donnez vousmême à ce problème , à vos yeux si difficile , de la capacité. Vous interrogez chaque Français : Combien
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paies-tu d'impôt? — Je paie, dit l'un, 240 francs. — Bien, tu dois être un homme d'esprit ; va voter, nous te le permettons. Et loi , combien paies-tu? — Moi, je ne paie que 239 fr. 99 c. — C'est fâcheux véritablement ; mais enfin tu ne saurois voter, car la présomption est que tu es un sot. — N'est-ce pas là , je le demande, une amère dérision du bon sens et de l'humanité? et se peut-il imaginer un état plus bas que celui d'un peuple qui en est venu à fonder son gouvernement, sa législation, son avenir sur ce tarif ignoble autant qu'insensé de l'intelligence ?
Je conçois certes qu'on ne soit pas extrêmement épris d'une liberté de ce genre ; on peut légitimement désirer mieux. Mais ce mieux, qu'est-ce au fond? Une loi raisonnable délection, qui se lie à une loi raisonnable aussi d'administration communale et provinciale. Voilà ce qui nous manque surtout. Avec cela et les libertés que nous avons nommées spirituelles, il ne nous resteroit rien à souhaiter que les améliorations de détail que le temps amène chaque jour dans un pays sagement constitué. Or ces lois qui nous manquent , il n'est nul besoin , pour les obtenir, de renverser la Charte ; c'est bien plutôt par elle que nous pouvons les arracher à ceux qui nous les refuseroient , car elles en sont une conséquence naturelle et inévitable. Il y auroit donc de la folie , et même pis que cela, à rejeter tout notre avenir dans le ténébreux chaos d'une nouvelle révolution. Nous n'avons point à demander la république , car elle existe ; seulement elle n'est pas encore complètement orga-
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nisée, et c'est vers cette organisatioD définitive, de laquelle dépend l'ordre et la paix , que doivent tendre les efforts des vrais amis de la France. Mais ces efforts n'auront de succès qu'autant que le respect des lois en étant le caractère , ils ne deviendront pas pour le pays un sujet perpétuel d'alarme. Et que les républicains ne s'effraient pas de l'hérédité du chef de l'Etat. Tandis qu'il ne sera que ce qu'il doit être, l'exécuteur des ordres souverains de la nation réellement représentée, cette hérédité, loin d'être à craindre, ne sera qu'une garantie de plus de la liberté. Point de cour, une liste civile modeste , et il ne nous restera rien à désirer de ce côté.
Puissions - nous , éclairés *par l'expérience, nous unir tous dans ces mêmes vœux! A part quelques hommes incorrigibles , relégués aux deux extrémités de la société qu'ils inquiètent, royalistes, libéraux, républicains, moins séparés qu'ils ne le pensent euxmêmes , veulent sincèrement la tranquillité et le bonheur de leur commune patrie , l'union de l'ordre et de la liberté ; et nous jouirons effectivement de la liberté et de l'ordre , lorsque , abjurant toute défiance mutuelle , chacun de nous au lieu de retirer sa main , l' étendra pour serrer celle de son frère . aura foi dans sa parole , et vivant de la même vie , du même amour, ne connoîtra plus d'autgre intérêt que l'intérêt de tous.