DE LA RÉPUBLIQUE
9 mars 1831.
Puisqu'on a jeté dans nos débats, assez compliqués déjà, le mot de république, qui, par sa signification vague , est merveilleusement propre à soulever les passions les plus opposées , il nous paroît à propos de l'éclaircir, et de traiter cette grande question de la république dans ses rapports avec l'état de la France et avec le genre de gouvernement que cet état comporte. Car on ne doit craindre de discuter franchement aucune des questions agitées aujourd'hui dans le monde , et rien au contraire n'importe davantage que de réduire à des termes positifs et clairs les points sur lesquels il existe de profonds dissentimens , afin du moins de s'entendre, et que, de part et d'autre, on sache ce qu'on veut.
Parmi nous , un parti désire la république , et , diton , travaille à l'établir ; un autre parti la repousse avec violence et avec terreur, et certes il ne se peut que trop qu'une horrible anarchie naisse du choc de ces deux partis, l'un plus nombreux, l'autre plus actif, plus uni , plus décidé , et tous deux , selon nous, également aveugles.
Qu'est-ce en général qu'une république, indépendamment des formes particulières infiniment diverses sous lesquelles elle peut être constituée? Une république est un mode de gouvernement ou de société qui, excluant le pouvoir absolu d'un seul, place le droit de législation dans le peuple entier ou dans une partie du peuple ; ce qui fait la différence de la république démocratique et de la république aristocratique ; et l'une est préférable à l'autre, l'une est possible et l'autre ne l'est pas, selon la nature des élémens dont se compose actuellement le peuple.
Cela posé, examinons les deux partis qui, sous ce rapport , divisent maintenant la France.
Et pour parler d'abord de ceux qu'épouvante le seul nom de république, de bonne foi savent-ils bien ce qu'ils craignent et ce qu'ils veulent? Leur esprit n'estil pas tellement préoccupé du souvenir des désordres et des crimes d'une certaine époque , que pour eux ces crimes , ces désordres s'identifient avec une forme abstraite de gouvernement, à peu près comme les désordres et les crimes des guerres de religion s'identifient pour d'autres avec la religion ? Quoi qu'il en soit, et sans remonter au-delà de ce qu'on est convenu d'appeler la Restauration , nous leur demanderons sous quelle espèce de gouvernement ils ont vécu depuis cette époque. Il exisloit sans doute, comme il existe encore, un roi, c'est-à-dire un homme qu'on appelle Sire^ qu'on loge dans un palais, et à qui on donne chaque année une grosse somme d'argent pour signer des ordonnances qu'il ne fait
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pas , et dont , avec justice , il ne répond pas , du moins légalement : mais le pouvoir réel , la puissance dernière, en qui réside-t-elle; en qui, depuis seize années , a-t-elle constamment résidé , si ce n'est dans la Chambre qui vote le budget, et par conséquent dans ceux qui la nomment ? Donc il y a seize années que nous sommes en république ; et la question n'est pas de savoir si nous y tomberons, mais si nous y resterons.
Or comment pourrions-nous sortir de la république? Voyez quel est l'état du pays : y subsistet-il une seule trace de l'ancienne organisation ? Trouverez-vous quelque part une classe d'hommes, un corps qui ait ses droits propres, une force de résistance et une force d'action? Apercevez-vous des centres autour desquels viennent se grouper des élémens d'une nature spéciale et homogènes entre eux, dont l'union forme un tout vivant? L'opinion , les mœurs admettent-elles quelque chose de pareil? Seroit-il possible de créer une noblesse véritable, des corporations privilégiées? Avant d'y réussir, on boule verseroit dix fois la France ; et c'est qu'en réalité les hommes ne font rien , ne peuvent rien faire de ce genre : c'est l'œuvre du temps et des circonstances, l'œuvre mystérieuse et profondément inconnue à elle-même de la société soumise à des lois plus puissantes qu'elle, et qui , dans l'ordre général que Dieu dirige vers une invariable fin, règlent son développement et sa décadence même. Au fond , le peuple français se
compose de simples individus politiquement égaux en toutes choses; et qui voudroit porter atteinte à cette égalité politique , soulèveroit la nation entière. Dès -lors, sous une forme ou sous une autre, la république est inévitable , à moins qu'un homme , momentanément investi d'une force prépondérante , n'écrase tous les droits sous sa volonté arbitraire , c'est-à-dire, à moins qu'un despotisme absolu dans son essence ne substitue à l'égale liberté de tous la servitude égale de tous. Or est-il un Français, quelles que soient ses opinions , qui pût se résoudre à subir le joug d'un semblable despotisme , et qui, lors même que la liberté ne seroit pas exempte d'inconvéniens et de périls qui, en réalité , n'en sont nullement inséparables, ne préférât mille fois l'agitation d'une vie dont les élémens constitutifs n'ont pas encore trouvé leur parfait équilibre, à la paix des tombeaux et au repos de la mort que leur feroit un Bonaparte ou un Philippe II? Tout le monde aujourd'hui a besoin de respirer à l'aise ; tout le monde veut être affranchi dans sa conscience, son intelligence, et même repousse unanimement, dans l'ordre inférieur, la tutelle oppressive qui depuis trop long-temps pèse sur les communes et sur les provinces. Interrogez qui vous voudrez , demandez-lui , toute idée théorique à part , ce qui lui manque et ce qu'il désire , il se trouvera que c'est quelque liberté. Donc la liberté est le vœu commun , le vœu universel , et les efforts des gens de bien doivent tendre sans relâche à la réaliser ; car c'est par elle que l'ordre renaîtra.
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Nous venons de voir qu'attendu Tétat moral et matériel de la France elle n'avoit de choix qu'entre le despotisme et la république , et qu'en outre la république existoit de fait depuis seize ans. Qu'estce donc que le parti républicain , et que se propose-t-il? Ici nous devons distinguer deux classes d'hommes , qui n'ont rien de commun que le nom , et dont la première , numériquement presque imperceptible, n'a d'importance que par la force que l'imagination lui prête ; fantôme sinistre qui lui apparoît comme quelque chose de gigantesque à travers les nuages qui l'enveloppent. Je parle des anarchistes , de ces monstres aux mains sanglantes , qui méditent , au fond de leurs repaires , le pillage, le meurtre, l'incendie. Impuissans par eux-mêmes, ils disparoîtront dès qu'on s'unira contre eux , et ce seroient des passions bien étrangement aveugles que celles, nous ne disons pas qui chercheroient des alliés dans le crime et la dévastation , mais qui né suspendroient pas à l'instant toute autre guerre, lorsque des antres où ils se cachoient sortent soudain, haletans de fureur, les bannis de la civilisation, pour ébranler la société dans ses fondemens mêmes. Quiconque alors hésite à se lever, à se joindre à ses frères pour la défense commune , celui-là n^est pas homme , celui-là est infâme à jamais.
Et quant aux vrais républicains , c'est-à-dire ceux qui , indépendamment de toute vue personnelle , désirent la république comme un gouvernement meilleur et plus libre , et dès-lors comme un moyen d'ordre ,