CONSTITUTION DU SOUVERAIN PONTIFE GRÉGOIRE XVI
10 octobre 1831.
Les choses de la religion n'ont jamais eu, en ce qui les constitue essentiellement, rien de commun avec les choses du monde. Les dynasties peuvent succéder aux dynasties , les révolutions peuvent bouleverser les empires, il en est un qui demeure immuable, au-dessus de la région des tempêtes qui agitent les peuples, ébranlent et renversent leurs institutions. L'Église qui les a vus naître , les voit mourir, immortelle elle-même et à l'abri des catastrophes inévitables qui atteignent tôt ou tard ce qui n'appartient qu'au temps. Son invariable constitution, la seule que les hommes n'ont pas faite, la seule qu'ils ne puissent défaire, survit impérissable à ces grands changemens dont la terre est le continuel théâtre, et l'œuvre de Dieu se reconnoît à ce caractère de stabilité qui contraste d'une manière si frappante avec la nature fragile et caduque des œuvres humaines. L'homme, avec les ruines du passé, prépare pour l'avenir de nouvelles ruines ; voilà tout ce qu'il peut : et au-dessus de ces ruines que voit-on? une croix
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qui s'élève vers le ciel, pour montrer aux générations qui passent, fatiguées et pantelantes, leur lieu de repos. Mais par cela même que l'Église, société divine de tous les peuples et de tous les âges, est étrangère aux vicissitudes du siècle , son gouvernement ne peut en dépendre à aucun degré ; il ne sauroit jamais être suspendu un seul instant, parce qu'il n'est que l'action même de Dieu, pour accomplir, selon des lois irrévocables et permanentes, le salut du genre humain. Comment rempliroit-il sa destination , si chaque discussion, chaque querelle dont le pouvoir politique est l'objet, entravoit, arrêtoit l'administration spirituelle des âmes? si, pour donner des pasteurs aux peuples , il falloit attendre que les prétentions ou les droils des princes fussent réglés ? Evidemment la foi périroit, s'il en étoit ainsi ; et l'autorité spirituelle, sans vie , et sans force propre , flotteroit au gré des événemens qui changent perpétuellement la face du monde. La succession sacerdotale ne souffre, par sa nature , aucune interruption. Quelle que soit la forme des gouvernemens temporels, quels qu'en soient les chefs, toujours faut-il aux catholiques des prêtres, des évêques, et le devoir du pape est de leur en donner: car Jésus-Christ, dont il est le vicaire, n'a pas subordonné cette sainte et nécessaire institution aux institutions politiques et au consentement des souverains ; il n'a pas dit aux nations : Vous vous sauverez , vous participerez à ma rédemption , aux grâces que je vous ai acquises de mon sang , si vos princes vous le permettent. Et pourtant des princes
se sont rencontrés, qui ont interprété l'Évangile de cette manière. Philippe II empêcha long-temps les pontifes romains, lors de la révolution qui mit sur le trône la maison de Bragance , d'instituer des évêques pour le Portugal : et cette portion de la grande famille chrétienne dut rester presque entièrement privée de premiers pasteurs , parce qu'ainsi l'ordonnoit , pour ses intérêts personnels, un odieux despote. De semblables attentats se sont renouvelés plusieurs fois depuis; et aujourd'hui plus que jamais il eût été fort à craindre qu'on ne les vît se multiplier, si, par une décision aussi sage que ferme , le Saint-Siège ne se fût pas complètement affranchi de ces caprices tyranniques. C'est ce que vient de faire Grégoire XVI; et sa pieuse résolution, qui rend à l'Église une partie de la liberté sans laquelle elle deviendroit le jouet de toutes les puissances , honorera sa mémoire dans la postérité, et sera pour les peuples, dont la conscience est si indignement opprimée, comme le commencement d'une ère de salut.
Le pape déclare que désormais, sans prétendre rien ajouter ou retrancher à aucun droit, ni décider aucune contestation , il remplira sa charge de souverain pasteur des âmes , et pourvoira aux églises vacantes , afin que le ministère divin n'éprouve aucune interruption, se réservant de s'entendre pour cela avec tout pouvoir établi de fait. Et par là il proclame tout ensemble et l'indépendance de l'Église essentiellement séparée de l'ordre temporel , et le principe opposé aux fausses maximes qui donnèrent naissance ,
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il y a trente ans , au schisme de la petite Église. La profonde sagesse du saint-père a reconnu qu'il étoit temps de rompre les fers dans lesquels le gouvernement spirituel des nations chrétiennes languissoit enchaîné. Aucune des révolutions si fréquentes de nos jours, aucune exigence des souverains qui se succèdent si rapidement , ne suspendra désormais son action. Les fidèles ne seront plus privés à l'avenir des secours religieux, auxquels ils ont un droit imprescriptible , au gré des volontés arbitraires d'un homme quel qu'il soit. Et quand l'intérêt de leur salut, l'intérêt de la foi, exigera que Rome s'affranchisse encore davantage , use plus pleinement du pouvoir im-^ mortel que Jésus-Christ lui a confié , aucun obstacle ne l'arrêtera, et sa voix apprendra une seconde fois au monde que la liberté ne meurt jamais au pied de la croix.
SUSPENSION DE l'aVENIP»
5 novembre 1831.
Les catholiques ont commencé , depuis un an, un grand combat, qui finira, s'ils persévèrent, par le plus beau triomphe qui ait jamais été accordé à des efforts humains. Le monde leur devra la liberté , non pas cette liberté menteuse et destructive qu'on suit à la trace du sang, et qui, après d'horribles dévastations, aboutit à planter un sabre sur des ruines; mais une liberté réelle , fondée sur le respect des droits, inséparable de l'ordre , pure comme le ciel où elle recevra son dernier développement, sainte comme Dieu , qui en a gravé l'ineffaçable désir dans le cœur de l'homme. Alors, et alors seulement, le christianisme, dégagé des nuages qui le voilent, apparoîtra de nouveau à l'horizon de la société comme l'astre qui l'éclaire, l'échauffé , la vivifie , et les peuples , tournant vers lui leurs regards, accompagneront sa course magnifique de leurs chants de joie et des hymnes sans cesse renaissans de leur amour. Car, il ne faut pas s'y méprendre , si la foi languit, si la religion n'inspire à plusieurs qu'un superbe dédain , ou une pitié amère, c'est que, là où les gouvernemens la tiennent sous leur
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dépendance, elle a perdu dans la servitude son caractère natif de grandeur et tout ensemble cette fécondité qui, s'épanchant en bienfaits inépuisables, suivoit, en quelque sorte, dans leurs plus secrètes voies, nos misères pour les réparer ; c'est qu'impuissante à défendre les droits que Jésus-Christ a rendus aux fils d'Adam dégénérés, au lieu de rétablir sur leur front le sceau divin, elle semble elle-même , sous les fers qui la dégradent, porter l'empreinte de leur foiblesse et de leur caducité. En la voyant telle qu'ils l'ont faite , ou telle qu'ils ont souffert qu^n la fît , les hommes ont rougi de cette œuvre de l'homme.
Mais que les catholiques ne l'oublient point , ce n'est pas en un jour qu'ils briseront ces vieilles chaînes. Partout la puissance humaine les serre convulsivement dans sa main, persuadée qu'elle ne peut vivre, si la pensée, si la conscience est libre. Mais cette main se lassera, déjà ses forces s'épuisent; et c'est pourquoi le pouvoir , pressentant la fin de son insolente domination sur ce qui n'a pas été soumis à scm empire , tend, si l'on peut dire , tous ses muscles pour retenir ce qui lui échappe , et perpétuer sa tyrannie par un effort désespéré. De là ce qui se passe en France. Le ministère travaille à réaliser de fait la Constitution civile du clergé , en s'y substituant à la place du peuple dans la nomination des évêques et des curés. Il cherche à s'emparer de l'administration temporelle des séminaires , en attendant qu'il en envahisse l'administration spirituelle, par le choix qu'i] s'attribuera des directeurs et des professeurs. Et il
ne s'arrêtera pas là: M. de Montalivet, dans son ivresse de despotisme , ne se croit -il pas autorisé à désigner les livres de religion dont on devra faire usage dans les écoles primaires du monopole î 11 s'est mis dans la tête qu'en France tous les enfans lui appartenoient, que c'étoit à lui, à lui seul de régler leur foi, de former leur intelligence, afin de les rendre à la patrie purs de toute superstition^ et l'on sait ce que ce mot signifie dans sa bouche. Les mêmes précautions , n'en doutez pas , seront prises pour tous les degrés de l'enseignement. On remontera jusqu'aux évêques ; car il faut aller jusqu'à eux pour en finir avec la superstition. Déjà dépouillés du droit de nommer des vicaires-généraux, des chanoines, des curés qui aient leur confiance , on essaiera de leur dicter leurs mandemens, leurs circulaires, leurs lettres pastorales. Esclaves jusque dans l'intérieur même de leurs églises , on les forcera , lorsqu'on le trouvera bon, à les déserter pour faire place à des schismatiques ; et puis après les avoir souillées par mesure de police, on leur dira froidement : Rentrez, nous vous le permettons. Le ministre prescrira jusqu'aux détails du culte ; on priera , ou l'on ne priera pas , à telle heure, ou à telle autre heure, selon qu'il lui plaira de l'ordonner. Que sais-je enfin ? et je ne dis pas ce qui sera; je dis ce qui est, je raconte ce que la France a sous les yeux, ce qui soulève d'indignation quiconque a un cœur d'homme. Non, non, les catholiques n'accepteront pas le joug infâme qu'on tente de leur imposer; ils broieront celte tyrannie, et dans sa poussière
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ils planteront la liberté qui sera leur salut et le salot du monde. Trop long-temps ils se sont courbes sons la verge de leurs oppresseurs , trop long-temps ils ont dormi du sommeil de l'esclave : que leur réveil marque dans l'histoire une époque aussi glorieuse que le règne de leurs tyrans est exécrable et flétrissant pour l'humanité. Lorsque leur voix hardie, puissante, s'é" lèvera comme la tempête qui frappe les créneaux d'une antique prison , elle pénétrera là où reposent les vieux héros chrétiens , et dans la tombe où ils descendirent usés de travaux et de combats, leurs osscmens s'agiteront.
Et nous qui disons ceci , nous qui appelons nos frères, de toute la force de notre amour pour la plus sainte des causes , à la défense de ce qui leur est , comme à nous , plus cher mille fois que la vie , est-ce donc que nous délaisserions cette cause sacrée ? Que Dieu nous préserve d'une telle honte ! Si nous nous retirons un moment , ce n'est point par lassitude , encore moins par découragement , c'est pour aller , comme autrefois les soldats d'Israël , consulter le Seigneur en Silo. On a mis en doute notre foi et nos intentions mêmes , car, en ce temps-ci , que n'attaquet-on point ? Nous quittons un instant le champ de bataille, pour remplir un autre devoir également pressant. Le bâton du voyageur à la main , nous nous acheminerons vers la chaire éternelle; et là prosternés aux pieds du pontife que Jésus - Christ a préposé pour guide et pour maître à ses disciples , nous lui dirons : 0 père , daignez abaisser vos regards sur quelques uns d'entre les derniers de vos enfans qu'on
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accuse d'être rebelles à voire infaillible et douce aulorité : les voilà devant vous ; lisez dans leur âme , il ne s'y trouve rien qu'ils veuillent cacher : si une de leurs pensées, une seule, s'éloigne des vôtres , ils la désavouent, ils l'abjurent. Vous êtes la règle de leurs doctrines •, jamais , non jamais ils n'en connurent d'autre. 0 père, prononcez sur eux la parole qui donne la vie, parce qu'elle donne la lumière , et que votre main s'étende pour bénir leur obéissance et leur amour.