‹ JournauxChapitre 90 sur 123 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

contre toute une classe d'hommes auroit le caractère de la passion , et déplus seroit une sottise ; car elle supposeroit qu'on tire toujours les dernières conséquences des principes qu'on professe , ce qui certes est bien loin d'être vrai. Il est fort peu de gens qui ne soient pires ou meilleurs que leurs doctrines; et je n'ignore pas qu'à la religion près , il existe beaucoup de protestans qu'on ne sauroit trop estimer.

Aussi, dans le seul endroit où j'ai parlé d'eux en même temps que des jacobins, les ai-je soigneusement distingués de ces révolutionnaires, Voici , en effet , comme je m'exprimois, il y a six ans, dans le Conservateur^ à l'occasion des sociétés bibliques , dont j'essayois de montrer le danger, signalé également par plusieurs membres de l'Eglise anglicane :

(( Croit-on convenable d'exciter le fanatisme reli- » gieux , et ne sauroil-on se contenter du fanatisme po- » lùique ? Trouve-t-on qu'il n'y ait pas en France » assez de causes de division , assez de semences de » discorde? Énvions-nous à l'Allemagne et à l'An- » gleterre la multitude de leurs sectes, et la confusion » de leurs doctrines? Est-ce que les jacobins ne nous » suffisent pas? nous faut-il encore des puritains, » etc.

Étonné qu'on me fît dire ce qu'assurément je n'ai pas dit , j'ai voulu voir moi-même dans la Bévue protestante le passage qui contient cette fausse imputation ; et j'ai lu en effet ces paroles :

« Le protestantisme se trouve en France dans une position assez difficile. Placé entre M. de La Mennais qui le traite àe jacobin, d'un côté, et quelques phi-

îosophes qui le traitent de romantique^ de l'autre ; il lui faut répondre et au prêtre qui le redoute et le calomnie , et au doctrinaire qui ne le counoît pas et le juge. ))

MM. les doctrinaires répondront pour ce qui les concerne ; et après tout il importe assez peu , à mon avis , que le protestantisme soit romantique ou ne le soit pas. Il seroit pourtant difficile de nier que la litté-^ rature protestante ait un caractère à part; et c'étoit, en un autre sens, un terrible romantisme que celui de Luther, de Zwingle, de Jean de Leyde , de Calvin , de Buchanan , de Knox et de Cromwel.

Mais, pour en venir à ce qui me regarde, je n'ai jamais écrit, comme on me l'impute, que le protestantisme ïût jacobin : et le fait sur lequel la Bévue m'intente une accusation de calomnie est matériellement faux; ce qui place sa sincérité précisément dans la position où elle nous assure que le protestantisme se trouve en France : je veux dire dans une position assez difficile.

Afin de l'aider à en sortir, nous ne ferons aucune difficulté de lui avouer que , quoiqu'il y eût de l'inconvenance à traiter en général le protestantisme de jacobin, il est très vrai cependant que le principe de ses doctrines est favorable aux révolutions , et que le calvinisme en particulier , brouillon et séditieux dès son origine , a troublé l'ordre public partout où il s'est établi, et n'a pas peu contribué à répandre en Europe Tesprit républicain. Il ne sera pas inutile d'appuyer cette vérité par des témoignages que la Revue protestante ne sauroit récuser pour la plupart.

Nous n'exigerons pas d'elle qu'elle en croie François I"% lorsqu'il disoit , au rapport de Brantôme, que « le calvinisme, et toute autre nouvelle » secte, tendoit à la destruction des royaumes, mo- » narchies et dominations (1). » Cependant ce monarque n'étoit-il pas excusable de porter du calvinisme un pareil jugement lorsqu'on voit Calvin déclamer dans ses écrits, contre V autorité sanguinaire des rois (2) et leur licence féroce (3); les soumettre aux trois ordres de rÉtat(4), qu'il déclare être les tuteurs du peuple (5) : les engageant à le protéger contre V oppression insolente de ces mêmes rois (6), leur reprochant leur inaction comme une perfidie (7), et les accusant de trahir la liberté qu'ils dévoient défendre (8) ?

On connoît les maximes de Paré, les V^indiciœ contra tyrannos d'Hubert Languet^ plus connu sous le nom de Junius Brutus , et qui écrivit cet ouvrage séditieux (( pour encourager, dit le protestant d'Au- » bigné, les réformés à la conjuration d'Amboise (9).»

On connoît , pour nous servir des expressions de Grotius, le a livre exécrable de Boucher (10) ,» et ce-

(1) Dames illustres, ^àg. 309.

(2) Saiiguiaaria regum insolentium sceptra.

(3) Ferocienti regum licentia.

(4) Qui funguntur in singulis regîiis très ordines.

(5) Cujus se Dei ordinatione tutores posilos nôrunt.

(6) Regibus huiuili plebecuiae insultantibus.

(7) Eonim dissimulalionem nefaria perfidia non careie affirmem.

(8) Popuii libertatem fraudulenter produnt.

(9) D'Aubigné, Hist. univ., t. I, liv. II, ch. XVII , p. 124.

(10) Liber flagiliosissimus Boucherii de abdicalione Hemici terlii Galliaruin régis , non argumentis tanlura , sed eî yerbis dcpuinptus

lui du ministre Hugues Sureau du Rozier, k par lequel » il s'efforce , dit encore un protestant , de montrer » qu'il est loisible de tuer roi et reine ne voulant obéir )) à la religion prétendue réformée et porter le parti » protestant (1). »

On sait avec quel zèle le réformateur Knox , que Calvin appelle son coadjiUeur (2), et que Bèze qualifie à'apôtre de r Ecosse (3), excitoit les peuples à prendre les armes , et les délioit de leurs sermens de fidélité , si les princes refusoient de réformer à sa façon rÉ" glise de Dieu (4).

Un des premiers prédicans qui introduisit la réforme à Genève nous est dépeint par Erasme comme « le plus menteur^ le plus violent et le plus séditieux )) des hommes (5). »

Lorsqu'on se rappelle après cela l'histoire politique et religieuse du 1 6"'^ siècle , on n'est pas surpris que Jacques P"^, quoique élevé dans le protestantisme, représentât, dans un discours au parlement d'Angleterre (6), les calvinistes comme des gens inquiets

est , non ex Marcana aut Fantarella, sed e Juuio Bruto. Append. de Antech., p. 59; Amstelod., 1641.

(\) Lacroix du Maine, Bihliolh. française ^ p. 173.

(2) Licet subdilis , si principes noluerint , imo si opus esset , vi et armis religionem reformare : si principes adversùs T)eum et veritates ejus tyrannicé se gérant , subditi eorum a juramento lidelitalis absoiYuntur. Brerleius , Jtssertiones scandalosœ.

(3) In Dei vero cultu instaurando yelut apostolura. Bez. , EpisL theolog. 74.

(4) Calyin, eptsl.Wd.

(5) Habetis isthic in propinquo evangelistam Pharellum, quo nihil \idiunquam mendacius, violentius aulseditiosius.iîrasm.^lib. XVIII, epist. 30.

(6) Le ^f raars 1604.

et turbulens, ennemis de tout ordre et de toute subordination. «Gardez-vous d'eux, disoit-il à son fils, » gardez-vous d'eux comme de ce qu'il y a de pire : » c'est une véritable peste pour l'Église et pour l'É- » tat (1). )) Charles \^^ ne fut, dans la suite , que trop à même d'apprécier la sagesse de ce conseil.

Après s'être laissé séduire par la prétendue réforme, Bodin l'abandonna : voyant que ce parti s'armoit en tous lieux contre les souverains , soutenoit qu'on pouvoit renverser leurs trônes , et allumoit un vaste incendie par ses écrits séditieux (2).

(( Partout où les disciples de Calvin ont été en force, » ils ont troublé l'État (3), » dit Grotius. Un autre protestant , cité en note , parle d'eux en des termes encore plus sévères (4), mais dont la sévérité semlbe être justifiée par cet aveu du ministre Jurieu : « Le » cardinal de Richelieu «tant aux prétendus réformés :» leurs places de sûreté , agit plutôt par une sagesse » politique, que par un zèle de religion. Il voyoitque >i c'étoit un État dans un État, et que ces villes étoient

(1) Ab hoc génère, inquit, quod cave pejus, fili, cave libi, qui germanae ac verae pestes sunt Ecclesiae et Reipublicae. Defens. reg. , pag. 221.

(2) Si cum viderem ubique subditos in principes armari , libros etiam veluti faces ad rerum publicanim incendia palam proferrî , quibus docemur principes divinitus hominum generi tributos , tyrannidis objecta specie de imperio deturbare ; ego boni viri aut boni civis esse negayi suum principem quantumvis tyrannum ulla ratione yiolare. Bodin, de Repuhl., lib. II , cap. V, p. 302.

(3) Calvini discipuli , ubicumque inyaluere , imperia turbayerunt.

(4) Seditiosi et tumultuosi sunt , pacis publicsB et tranquillitatis politicae turbatores, quorum hoc unicum institulum est, ut seditionum factiones , tumultuum dissidia , ac tandem caedem et sanguinis effusiouem procurent. Joan. Schulze,

» des retraites de rebelles et de mécontens (1). » Je pourrois aisément multiplier ces témoignages , et les appuyer d'une multitude de faits incontestables : car enfin il y a eu des troubles , des guerres civiles , des révolutions en Europe depuis deux cents ans , et Ton en connoît assez les causes. Quant à la question de savoir si la réforme a, depuis, changé de maximes, c'est à MM. de la Revue protestante qu'il appartient sans doute plus qu'à personne de nous l'apprendre; et celui-là même qui nous reproche faussement d'avoir calomnié le protestantisme , en le traitant de jacobin, n'a pas craint d'imprimer, il y a peu de temps , ces naïves paroles : c( Si la réforme a « fait la révolution, c'est son plus bel ouvrage. » Or il me semble que les jacobins ont bien été pour quelque chose dans cette révolution qui pourroit être le plus bel ouvrage de la réforme.

Quoi qu'il en soit, je ne comprends pas comment la Revue protestante refaseroit aux catholiques le droit de juger le protestantisme comme l'ont jugé tant de protestans, et comme elle le juge elle-même.

J'ai l'honneur d'être , Monsieur, etc.

L'abbé F. de La Mennais.

(1) Politique du clergé, p. SQ.

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