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EN RÉPONSE

A LA REVUE PROTESTAJ>îTE.

Septembre 1826.

Monsieur,

Le dernier cahier delà Revue protestante renfermé quelques observations sur la lettre que j'eus l'honneur de vous adresser le mois dernier. On m'avoit accusé de traiter les protestans de jacobins. J'ai montré que cette imputation étoit matériellement fausse ^ et à cela on ne répond rien. J'ajoutois : c( Gelui- » là même qui nous reproche faussement d'avoir ca- » lomnié le protestantisme , en le traitant de jaco- » 6m, n'a pas craint d'imprimer, il y a peu de temps, » ces naïves paroles : Si la réforme a fait la révolu - » tion, c'est son plus bel ouurage. Or il me semble » que les jacobins ont bien été pour quelque chose » dans cette révolution qui pourroit être le plus bel » ouvrage de la réforme : » et à cela encore on ne répond rien. Mais ayant fait voir de plus « que le prin-

» cipe du protestantisme est en effet favorable aux ré- » volutions , et que le calvinisme en particulier, » brouillon et séditieux dès son origine , a troublé » l'ordre public partout où il s'est établi, et n'a pas » peu contribué à répandre en Europe l'esprit repu- » blicain , » on m'attaque sur une citation de Bodin, après tout nullement nécessaire pour établir une vérité historique confirmée par tant de témoignages et avouée universellement. Le passage , tel que je l'ai transcrit, se trouve, ainsi que plusieurs des textes dont j'ai fait également usage , dans un livre plein de recherches très curieuses , intitulé : Paradoxes mtéressans, etc., pour servir de réponse à la lettre d'un patriote, etc., page 1 77, Retiré à la campage, je n'ai aucun moyen d'en vérifier l'exactitude ; mais la Remie protestante me dispense elle-même de ce soin , puisqu'elle convient que le passage en question est dans la préface àe Bodin. A la bonne heure : dans la préface, ou ailleurs, il importe peu. Mais, ajoute-t-elle , il se rapporte clairement aux circonstances générales du temps. A la bonne heure encore, et c'est précisément ce que j'ai prétendu; car les circonstances générales du temps étoient à la révolte générale et perpétuelle des calvinistes contre l'autorité royale. Cependant, dit-on, Bodin observe que ((leurs plus apparens et savans » théologiens tiennent qu'il n'est jamais licite , non » pas seulement de tuer , mais de se rebeller contre » son prince souverain, si ce n'est qu'il y eût mande- )) ment spécial de Dieu et indubitable. » La réforme a tmu sur ce sujet tous les langages, selon ses convenan-

ces du moment ; témoin les Vindiciœ contra tyrannos^ le livre exécrable de Boucher (1), pour parler comme Grotius, et tant d'autres ouvrages séditieux, dont sans doute on ne niera pas l'existence. On ne niera pas non plus qu'ils fussent approuvés par des hommes considérables du parti. Voici ce qu'on lit dans d'Aubigné : (( Il paroissoit un autre livre qui s'appeloit Juntus » Brulus, ou Défense contre les tyrans, advoué par un )) des doctes gentilshommes du royaume renommé y) pour plusieurs excellens livres, et vivant encore au- » jourd'hui avec authorité; traictant les questions des » bornes de l'obeyssance qu'on doibt aux rois; en quel >) cas il est permis de prendre les armes contre eux; par )) qui telles choses se doivent entreprendre ; si les voi- )) sins peuvent justement donner secours aux peuples; )) en quel cas et comment toutes choses s'y doivent )) conduire : tout cela Irailé mi grand jurisconsulte et » grand théologien. Depuis on a seu qui en estoit le » vrai autheur, sçavoir Humbert Languet(2). »

Que d'autres apparens et savans théologiens réformés aient tenu quil nest jamais licite de se rebeller contre son prince souverain, si ce nest qu'il y eût mandement spécial de Dieu et indubitable , cela est vrai , nous en convenons; mais il est vrai aussi que, dans

(1) Cet exemple porte à faux : Boucher n'étoit pas protestant, mais catholique et ligueur. Du reste ses maximes étoient , selon l'occasion et le besoin, communes aux deux partis. Nul n'a prêché le tyrannicide aveii plus de chaleur et d'emportement que quelques jésuites; et l'on sait, sous ce rapport, quelle idée on avoit généralement des principes de la Compagnie.

(2) D'AvbiQïié, tom U. liv. II, chap. Il, pag. G70.

la pratique, ils ont toujours trouvé qu'il y avoit mandement spécial de Dieu et indubitable. On peut voir à ce sujet les décisions authentiques de Bèze et des synodes, citées par Bossuet (1). Croit-on que les continuelles levées d'armes sous les Valois se fissent malgré les ministres, et qu'on les regardât comme opposées aux principes de la réforme? Tous les monumens de cette époque n'attestent-il pas au contraire que le feu de la rébellion étoit soufflé partout par les prédicans de la nouvelle secte? On conçoit que ces faits embarrassent IdL Revue protestante; mais ils n'en sont pas moins réels, et ils ont été reconnus par les écrivains les moins favorables à la religion catholique. Selon Voltaire, qui n'est pas suspect, les huguenots faisoient un Etat dans un État (2). Et veut-on savoir quel étoit leur but: « Il étoit visible, dit ce même auteur, que » l'Ecosse et l'Angleterre puritaines vouloient s'éri- » ger en républiques. C étoit l'esprit du calvinisme : » il tenta long-temps en France cette grande entre- » prise; il l'exécuta en Hollande : mais en France et » en Angleterre on ne pouvoit arriver à ce but si cher » aux peuples qu'à travers des flots de sang (3). » Ce n'est pas notre faute si l'histoire, même partiale contre la religion cathohque , est forcée à de pareilsaveux. Que Calvin déclare qu'«7 n est jamais licite de tuer, si ce nest qu'il y eût mandement spécial de Dieu et in-

(1) Histoire des P^ariations, liv. X, chap. XXIV et suiv.

(2) Essai sur l'histoire générale, etc., tom. III, chap. GXXXVJ, p. 313, êrfee. de 1756.

{3) Ibid., tom. IV, chap. CLXIX, p. 1G2.

duhitahkj fort bien jusque-là ; mais il faudroit qu'il n'eût pas lui-même traduit cette belle maxime dans les termes qu'on va lire. Écoutons encore Voltaire :

(( Le dernier trait au portrait de Calvin peut se ti- » rer d'une lettre de sa main , qui se conserve encore » au château de La Bastie-Roland près de Montéli- » mar ; elle est adressée au marquis de Poët , grand- )) chambellan du roi de Navarre , et datée du 30 )) septembre 1561 :

)) Honneur^ gloire et richesses seront la récompense » de vos peines ; surtout ne faites faute de défaire le » pays de ces zélés faquins qui excitent les peuples à se )) bander contre nous. Pareils monstres doivent être » étouffés comme j'ai fait de Michel Servet , Espa- » gnoL ))

Voilà , Monsieur, ma -dernière réponse à la Revue protestante, quelque suite qu'elle donne à une discussion qui ne peut rien apprendre à personne , et qu'il me paroît dès lors inutile de continuer. ,

J'ai l'honneur d'être, etc.,

L'abbé F. de La Mennais.

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