EX-VOTO
. . . Dnlces diJicere querelas Tibia quas fundit, digitis pulsata canentura, Avia per nemora, et silvas, saltusqne reperta, Per loca pastorum déserta atque otia dia.
(Lucrèce).
Je suis la flûte au chant mélancolique et doux. Un prêtre enfant me garde avec un soin jaloux. Au pied de ta statue, Apollon, je repose, Très lasse, car voici la vieillesse morose.
Or, j'imitais la voix limpide des oiseaux, Le bruit du vent léger qui berce les roseaux, Le babil argentin des sources, les murmures Qui s'éveillent la nuit dans les sombres ramures. Mon maître Alcidamas habitait autrefois
Sui les pentes des monts sauvages, dans les bois ;
Autour de lui broutaient ses blancs troupeaux de chèvres.
Alcidamas parfois m'approchait de ses lèvres :
Je charmais l'horizon tranquille des forêts.
J'ai, pendant bien longtemps, au bord des antres frais,
Chez les pâtres, couverts de peaux âpres et rudes,
Chanté dans le sommeil divin des solitudes,
Et mon maître, en mourant, m'a consacrée au dieu
Qui marche vêtu d'or au fond du ciel en feu.
LA
Pays de Montreuil-sur-Mer. — Temps Mérovingiens
A Auguste Braquehay.
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Pays de Montreuil-sur-Mer. — Temps Mérovingiens
Entendez-vous gronder la tempête d'hiver ?
La neige tourbillonne, et dans la solitude Passe un vol éperdu de grands oiseaux de mer.
La tour au fond des bois se dresse, haute et rude, Où rêve, en son orgueil indomptable et maudit, La châtelaine au cœur avare, Sighetrude.
Elle voit ses trésors en songe, et s'applaudit De l'argent fin et clair de ses vases antiques Et de ses coffres-forts où l'or pur resplendit.
50 LA LÉGENDE DE SAINT RIQjUIER
Or, dans le vent nocturne, en chantant des cantiques, Marchent avec lenteur des voyageurs pieux, Frissonnants et couverts de robes monastiques.
De mystiques lueurs illuminent leurs yeux ; Sur le chemin glacé l'espoir les accompagne, Et cependant beaucoup d'entre eux sont déjà vieux.
Anciens captifs épars dans la morne campagne, Riquier, le grand abbé du Ponthieu, les conduit, Les ayant rachetés des prisons de Bretagne.
Et Riquier vint frapper au château. — « Qu'est ce bruit ? »
Dit Sighetrude avec un accent de colère;
« Qui sont ces vagabonds qui rôdent dans la nuit ? »
Alors le Saint répond d'une voix calme et claire : « Celui qui nous envoie est le Dieu des vivants. « Il étend sur nos fronts sa droite tutélaire.
«Dans nos fragiles nefs, en proie aux flots mouvants, « Nous avons traversé des épreuves sans nombre, « Et nous avons bravé les rochers et les vents.
« Femme^ sois secourable à ceux qui vont dans l'ombre,
« Pauvres, faibles et vieux, sans abri, sans soutiens,
« Car nous sommes bien las, et le ciel est bien sombre. »
« Ouvre-nous ta maison, par le Dieu des Chrétiens ! » Mais elle : « Mendiants qui heurtez à la porte,
« Partez, ou je vous fais dévorer par mes chiens. »
Et Riquier, se tournant vers les siens, dit : « Qu'importe !
« Amis, souffrons encor ces maux, et sourions ;
« L'âme en qui le Seigneur habite est toujours forte.
« Et le Juste, éclairé de ses plus purs rayons,
« Semble un arbre joyeux qui frémit dans l'aurore.
« Mettons-nous à genoux sur la terre et prions :
« Père du Ciel, entends notre voix qui t'implore.
« Laisse-nous reposer cette nuit, et demain
« Nous suivrons notre voie et marcherons encore.
« Père, tu conduis l'homme aveugle par la main ; « Tu pares les grands lys de leurs corolles blanches ; « Tu verses la rosée à l'herbe du chemin ;
« Dans la saison bénie où s'ouvrent les pervenches, « Tu protèges les nids des passereaux des bois ; « Tu revêts de fleurs d'or la nudité des branches.
« Jette les yeux sur nous, Père du Ciel, et vois :
« Comme aux monts de Judée erraient les saints Prophètes,
« Nous allons, répétant les hymnes d'autrefois.
« Père, tu peux calmer le souffle des tempêtes : « Accoide aux voyageurs un paisible retour, « Donne-nous une pierre où reposer nos têtes. »
Alors, dans un fossé profond, loin de la tour, Couvrant de leurs manteaux la terre froide et dure, Ils s'endorment en paix pour attendre le jour.
Et leur guide sommeille en sa robe de bure.
Son front pâle rayonne et sa face sourit,
Bien que le vent de mer gronde dans l'ombre obscure.
Un songe merveilleux chante dans son esprit : Il voit, dans un nuage aux lumineuses franges, Environné d'un nimbe éclatant, Jésus-Christ.
Le Maître est couronné d'épines, et les Anges Sur leurs ailes d'argent sont descendus des cieux : Du divin Roi des Rois ils chantent les louanges.
La voix du Christ paraît un chant mélodieux :
« Vous qui souffrez pour moi les angoisses suprêmes,
« J'ai fait fleurir sur vous le printemps radieux.
« Salut et gloire à ceux qui marchent sans blasphèmes. » Et Riquier voit autour de lui, dans les sentiers, Quand l'aube sur les champs jette ses lueurs blêmes,
Des fleurs roses couvrir les frêles églantiers,
Des primevères d'or s'entr' ouvrir dans les mousses,
Et des pinsons voler dans les clairs noisetiers.
Sous les buissons, déjà couverts de jeunes pousses,
Les pauvres voyageurs se lèvent lentement.
Des brises sur leurs fronts passent, tièdes et douces.
Toujours, avec un rauque et lointain grondement, A l'horizon mugit la mer terrible et haute Qui sur les sables d'or s'allonge en écumant.
Et l'immense forêt gémit, jusqu'à la côte.
Sighetrude, ayant vu ces choses, se repent.
Elle dit en pleurant : « Je confesse ma faute.
« Je reconnais la main de Celui qui répand
« Sur vos fronts amaigris la lumière et la joie ;
« C'est Christ, dont le salut du monde entier dépend.
« Vous êtes ses élus, et vous suivez sa voie; « En péchant contre vous j'ai péché contre Lui : « J'en demande pardon au Dieu qui vous envoie.
« Mais sa pure clarté dans mon âme a relui.
« Homme étranger qui viens de l'Occident, saint Prêtre,
« Le lieu de ton sommeil est tien dès aujourd'hui. »
Riquier l'absout au nom du Ciel, puis il fait naître Une fontaine au chant mystérieux et doux, Afin de témoigner la puissance du Maître.
Dans le pays hanté des corbeaux et des loups, Les suivant du regard sur la route glacée, Sighetrude leur dit : « Que Dieu soit avec vous ! »
Souvent en cet endroit, seul avec sa pensée, Sous un chêne touffu le Saint revint s'asseoir, A l'heure où s'endormait la campagne lassée.
Chaque fleur répandait, ainsi qu'un encensoir, Son arôme divin dans l'air frais et limpide, Des harpes murmuraient dans la brise du soir.
Longtemps les pèlerins, que Dieu protège et guide, Aux lieux où scintillait la source de cristal, Vinrent s'agenouiller au pied du tronc rigide.
Et quand, pour obéir à leur maître brutal, Des bûcherons, sortis de la forêt prochaine, Couchèrent l'arbre saint sur le gazon natal,
L'image de Riquier luisait au flanc du chêne.
A Jules Àubry.
A Jules Àubry.