AU BORD DU LAC D'AMOUR
Elle voudrait, errant par la plaine embrumée, Aux voix du crépuscule endormir ses ennuis.
En avant du ciel rose, avec ses mille bruits, La ville aux toits aigus se perd dans la fumée.
Celui qui l'adorait est parti pour l'armée, Dans le vol triomphal des drapeaux, et depuis, Elle écoute, en songeant aux jours évanouis, La blessure d'amour dont son âme est charmée.
Et, tandis que, venu de l'horizon marin ,
Emportant sur les eaux les Angélus d'airain,
Le vent frais du nord-ouest agite ses longs voiles,
Ses yeux tristes et doux, d'un bleu pâle et changeant, Sur le Minnewater où tremblent les étoiles, Vont des cygnes de neige aux nénuphars d'argent.
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A Emile Blémont.
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Frères, voici le soir. Voici l'heure bénie.
Des roses vont mourir dans la fraîcheur des bois ,
Et les souffles calmés bercent leur agonie.
Voici le soir charmant. Parlons à demi- voix. Ce banc où les lichens ont mis leur teinte rousse Nous invite à parler des choses d'autrefois.
Dans ces jardins profonds où la nuit vient si douce, Les amants de Watteau, sveltes et gracieux, Pour les propos galants s'assoiraient sur la mousse.
Voici le soir. Je rêve au Maître radieux,
A ce frêle songeur, vibrant comme une lyre,
Que la mort prit si jeune et qu'ont aimé les dieux.
Evoquons sa mémoire, et laissez-moi vous dire , Puisque le crépuscule est si pur et si beau, Le charme délicat du maître que j'admire,
Et comme je voudrais élire son tombeau.
Un vaste étang royal. Une eau sombre et profonde.
Une île fortunée où l'herbe est de velours,
Une urne en marbre blanc dans un temple en rotonde.
Au front des vieux châteaux, faits depuis bien des jours Pour les caresses d'or du soleil qui décline, Les oiseaux de Vénus abritent leurs amours.
Au bout de la campagne, au pied de la colline, Dans les massifs épais que la brume a bleuis, Le Zéphyre murmure un chant de mandoline.
Et c'est comme la voix des jours évanouis Qui berce ton sommeil, poète épris d'un rêve, Dans la splendeur des soirs et la tiédeur des nuits !
Dans les prés, sur le lac, un murmure s'élève : Maître, voici l'essaim des fantômes légers Qui jadis ont charmé ta vie ardente et brève !
L'âme errante des fleurs nage dans les vergers, L'adieu rose du soir illumine les marbres, Le crépuscule endort les sites bocagers.
Et l'on entend de la musique dans les arbres.
Ecoutez! — C'est un bruit de rames sur les eaux. A l'horizon surgit un groupe de nacelles :
Les Faunes pour les voir se lèvent des roseaux.
Les avirons polis ont des battements d'ailes, Par intervalles brille un éclair de satin , Les flots de diamant jettent des étincelles.
C'est le gai Carnaval, enfant du ciel latin.
C'est le tumulte fou d'une nuit Bergamasque, C'est le Docteur, et c'est Cassandre, et Mezzetin.
Chacun a sa guitare où danse un air fantasque,
Un allegro railleur, un andante câlin.
A l'arrière des nefs sonne un tambour de basque.
« On peut oser beaucoup. Comme dit Poquelin,
« Le ciel s'est habillé ce soir en Scaramouche.
« Viens, Colombine. Un peu plus près. » — « Oh ! le vilain !
« Voulez-vous bien finir ?» — « Ne sois pas si farouche !
« Comme le rossignol aux appels du printemps,
« Mon cœur est un oiseau qui vole vers ta bouche. »
Et tous font miroiter leurs pourpoints éclatants,
Que le rayonnement de l'heure baigne et dore;
Et sur l'onde qui tremble et luit, de temps en temps,
Des rires de cristal tintent dans l'air sonore.
Ecoutez, écoutez encore ! — Doucement, Voici les amoureux dans leurs barques fleuries, Avec leurs bateliers qui rêvent en ramant.
Leurs voix ont réveillé les Nymphes des prairies : Loin de la vie, et loin de ce triste univers, Ils sont en marche vers de riantes patries.
Leurs yeux semblent un peu naïfs, un peu pervers : Marivaux leur a dit de subtiles tendresses, Et Bernis et Dorât leur ont appris des vers.
Une lente musique alanguit leurs caresses.
La lumière expirante a de divins sommeils, Voici les amoureux avec les charmeresses.
On voit dans leurs regards les souvenirs vermeils, La nostalgie ardente et les lointaines flammes Des printemps disparus et des anciens soleils.
Filles de volupté dont il a fait des âmes!... Le crépuscule mêle, en ces lieux enchantés, Au sourire des flots le sourire des femmes.
Voici les amoureux qui songent. — Ecoutez.
Chantez dans les bois, brises embaumées !
Ceux qui vont ainsi sur le grand lac noir Que n'effleure plus la pourpre du soir, Ce sont les Amants avec les Aimées.
Sonnez sur les eaux, fifres et hautbois!
Soupirs de la nuit, flottantes haleines, Suspendez sur nous le vol des phalènes ; Vents harmonieux, chantez dans les bois !
Fille du Désir, Tristesse chérie, Verse sur nos yeux ta douce langueur !
Le tyran divin qui tient notre cœur Veut que tour à tour l'on pleure et sourie.
Aux sylphes lassés d'un vol diligent Les blancs nénuphars ouvrent leurs corolles.
Nous avons des luths pour les barcarolles Et le timbre clair des flûtes d'argent.
Nous avons des fleurs charmantes et frêles Qui s'effeuilleront sous nos doigts fluets, De fins violons pour les menuets Et des galoubets pour les pastourelles.
Dans les frais parfums qu'emporte le vent, Aimons-nous un peu, veux-tu, ma chère âme ?
Dans l'esquif léger qu'emporte la rame, Vers l'île sacrée allons en rêvant.
La vie et la mort, étrange mystère !
Puisqu'un Dieu clément nous accorde un jour, Berçons-nous encor de joie et d'amour.
Dans nos nefs en fleurs voguons vers Cythère!
Les rivages émus frissonnent, et le chant Se traîne, se prolonge et s'efface, de même Qu'un oiseau disparaît tout au fond du couchant.
Le soleil s'est caché ; l'occident devient blême :
Dans les deux transparents c'est l'aube de Vesper,
C'est l'heure où l'on soupire et c'est l'heure où l'on aime.
Une molle lueur est éparse dans l'air.
Au souffle de la nuit qui frôle les pervenches,
Les feuillages mouvants roulent un bruit de mer.
Un rayon pâle meurt sur les colombes blanches; Les violons se font plus doux et plus lointains ; De plus tendres aveux frémissent sous les branches.
Guitares et tambours et grelots argentins,
Tout s'est tu dans les bois. Alors l'on voit paraître,
Dans la rosée, et sous les arbres incertains,
L'Ombre mélancolique et rêveuse du Maître.
A G. Fougères.