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Juanito le Harpiste

caine que baigne l’océan Pacifique, était aussi célèbre et florissant au temps de la domination espagnole qu’il est maintenant inconnu et abandonné. Comptoir du commerce de la Chine et entrepôt des mines inépuisables des

départements, ou, comme on disait alors, des

États de la Californie, de Sonora et de Sinaloa, il expédiait en Europe ces fameux galions

JCAÎCITO LE HARPISTE.

paraître bien futile aux personnes sédentaires : j’allais tout bonnement renouveler ma provision de poudre de chasse à peu près épuisée. Je

dois ajouter qu’un parcours de quatre cents ki-

lomètres est considéré au Mexique comme simple excursion, presque comme une promenade.

On s’invite à dîner à cent milles de distance, et l’on franchit volontiers six cents kilomètres s’il s’agit d’une partie de monte (1) .

A Tépic, laide et triste petite ville de huit à dix mille âmes, un grand déboire m’attendait.

J’eus beau parcourir tous les magasins, frapper même aux portes des maisons particulières que l’on m’indiquait, il me fut impossible de me procurer une once de poudre. En désespoir de cause, je me rendis à la caserne. Hélas ! les dragons n’étaient pas mieux fournis de munitions que les particuliers ; ils avaient échangé

(1) Le monte est le jeu nation, il du Mexique.

leurs cartouches avec les leperos ( 1 ) contre du tabac, et les leperos avaient tiré des feux d’artifice. Toutefois c’est une justice que je me plais à leur rendre, les dragons m’offrirent, en revanche, de me vendre, à mon choix, leurs armes ou leurs chevaux.

— Parbleu ! me dit l’hôte du misérable meson (ou auberge) où j’étais descendu et à qui je contais le soir mes mésaventures de la journée, que ne vous rendez-vous à San-Blas f

— Êtes-vous bien certain que j’y trouverai de la poudre?

— Nullement, au contraire ! ... mais c’est si près...

— Ai-je au moins des chances de réussir ?

— J’en doute; mais considérez donc, vingt lieues (2) à peine !

(1) Le ïepero est le lazzarone mexicain.

(2) La lieue mexicaine est d’un peu plus de quatre kilomètres.

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JUAIfïTO LE HARPISTE. ' 9

— A ce compte-là, je pourrais faire le tour du monde.

— Au fait, rien ne vous empêche, seigneurie, — au Mexique, tout homme qui porte un doliman en drap est une seigneurie, — de pousser jusqu’à Guadalajara... Pourtant moi, si j’étais à votre place, je partirais pour San-Blas. C'est à présent la saison des arrivages de navires européens ; il y a déjà une frégate française, la Vénous, qui sait si...

J’interrompis mon hôte:

— Êtes-vous sûr que la Vénus soit en rade de San-Blas?

— La Vénous, reprit mon hôte en appuyant * sur ce mot, pour me faire sentir la défectuosité de ma prononciation, la Vénous est en rade depuis quinze jours !

— Que ne m’appreniez-vous cela plus tôt!...

Voilà mon affaire.

JÜANiTO LE IURPISTE,

Lé lendemain, je montai à cheval à trois heures du matin.

-—La route est-elle bonne? demandai-je à mon hôte qui me tenait l’étrier.

— Excellente, seigneurie... mais toutefois douze kilomètres de sables mouvants...

— Facile à suivre?

— Comme une allée d’Alaméda... seulement, prenez garde de vous égarer dans la forêt que vous aurez à traverser... il n’y a pas de chemins tracés, et si vous vous perdiez, vous mourriez à coup sûr de faim... comme cela est arrivé, il y a à peine quinze jours, à un voyageur anglais.

— Ah ! diable !... Et est-elle longue h traverser, cette forêt ?

— Oh ! du tout... du tout... une douzaine do lieues tout au plus ! Bien du plaisir, seigneurie... Je vous baise les mains! Que Dieu vous protège !

JCANITO LE HAHNSTE. H

Ces renseignements et ees adieux me donnèrent un moment envie de retourner à Mazatlan; toutefois, à la pensée que j’allais revoir des compatriotes, — il y avait bien deux ans que je n’avals eu l’occasion de parler français, — je pris bravement la route de San-Blas.

Au rancho (ou ferme) de la Manuela, où jo m’arrêtai pour déjeuner, j’eus le bonheur de rencontrer un compagnon de voyage. Grâce à sa parfaite connaissance des lieux, j’arrivai sain et sauf, à la nuit tombante, au port de San-Blas.

— Seriez-vous assez bon, senor, demandai-je à mon guide de hasard, pour vouloir bien m’indiquer une auberge ?

— Il n’y a plus d’auberge depuis longtemps à San-Blas, senor, me répondit-il.

— Ah ! bah ! Où couchent donc les voyageurs ? i

— Où ils veulent.

— C’est bien vague, ce que vous me répondez là.

— Mais du tout ! je vous dis la stricte vérité.

Èn voulez-vous la preuve ? Choisissez telle maison qui vous conviendra.

— Et puis après?

— Commencez d’abord par choisir; vous verrez ensuite.

C’est juste.

Je jetai les yeux autour de moi.

— Parbleu ! voici une façade magnifique !

Ohl non 1 ce serait trop d’ambition...

— Pourquoi?

— C’est que vous m’avez seulement parlé de maisons, et que ceci me paraît être un palais!..

— N’importe !

— Alors, va pour le palais !

J’avais à peine achevé de prononçer ces paroles, que le Mexicain, descendu de son cheval,

JUAMTO LE HARPISTE.

donnait un violent coup de püed dans la porte. , 1 /

La porte tomba.

— Entrez, senor, me dit-il, vous êtes chez vous.

Je restai stupéfait; à travers le vide formé par la chute de la porte, je venais d’apercevoii des monceaux de ruines d’un palais, car c’en était réellement un, et même des plus magnifiques ; la façade seule restait.

Mon compagnon de route se mit à rire do mon étonnement.

— C’est comme cela partout, me dit-il ; vous voyez que je ne vous trompais pas : la ville entière vous appartient !

— Bon! j’ai maintenant un abri, quoiqu’à no

rien vous cacher, cela me plaise médiocrement

de passer la nuit dans cet amas de décombres qui ont l’air de vrais nids à scorpions et h revenants, Mais reste mon souper?

t - i - Votre souper, senor, si vous voulez bien

me faire l’honneur de votre compagnie , vous attend à ma maison.

— L’honneur et le profit seront pour moi seul, senor, répondis -je ; j’accepte votre offre avec reconnaissance.

— Mille remercîments ! Alors, donnez do l’éperon à votre cheval, car on m’attend , et nous avons encore pour une demi-heure do marche.

— Ne sommes-nous donc pas arrivés ?

— Dans l’ancien San-Blas espagnol, oui, mais non pas dans le nouveau San-Blas mexicain.

Mon compagnon de rencontre , le senor don Francisco, quoiqu’il fût un simple employé subalterne des douanes, avait un ton et des manières dignes d’un grand seigneur du dixhuitième siècle. Du reste, nulle part au monde, pas même en Espagne, les vieilles traditions de la belle courtoisie castillane ne se sont conservées intactes comme au Mexique. Il n’y a pas

iS

un lepero qui, par l’élégance de son langage, la dignité et l’aisance de son maintien , le tact exquis de sa conversation, pour peu qu’il daigne s’observer, ne soit parfaitement à mémo de tenir sa place dans un salon aristocratique. Ce bizarre phénomène doit être attribué sans doute à la merveilleuse instabilité qui préside aux destinées de ce singulier et curieux pays. Chaque jour voyant éclore une révolution nouvelle , ébranlant de fond en comble toutes les classes de la société, il n’y a rien d’ étonnant à ce que chacun s’attende et se prépare à jouer son rôle sur une scène élevée.

L’unique différence visible qui existe entre le lepero et l’homme puissant consiste donc dans l’habillement. Les étoffes seules vous indiquent la position sociale des gens avec qui vous vous trouvez accidentellement en contact; ne la cherchez pas ailleurs , ce serait peine perdue.

Le nouveau San-Blas est à l’ancien ce que le Mexique est à l’Espagne : des cabanes remplacent les palais , et des cahutes les maisons ; seulement, le dernier né a un grand avantage sur son aîné, surtout pour un port, il est situé

au bord de la mer.

Comme je m’étonnais que les Espagnols , ce peuple si éminemment colonisateur, eussent fondé leur port à près d’une lieue de la plage, le douanier Francisco me donna l’explication de cette contradiction apparente.

— Nos conquérants, me dii-il, lorsqu’ils étaient excités par la soif de l’or et l’ardeur des batailles, savaient certes supporter les plus rudes privations, les plus incroyables fatigues ; mais, victorieux, ils recherchaient toutes les douceurs et les commodités de la vie î Or, l’élévation où ils avaient bâti San-Blas les mettait à ' l’abri des moustiques. Vous riez , attendez en-

core quelques moments avant de vous prononcer...

Hélas! l’employé de la douane n’avait quo

trop raison en parlant ainsi; à peine avais-je descendu l’espèce de rampe naturelle qui conduit au nouveau port, que je ressentis une douleur aiguë au visage ; j’y portai la main et je la retirai teinte de sang.

fi'*'

C’étaient les sancudos ou les moustiques qui

me souhaitaient la bienvenue.

— Après tout, on s’y habitue, me dit tranquillement don Francisco ; mais n’importe , je crois que nos conquérants avaient agi sagQment en évitant ce désagrément.

— Et moi donc ! c’est-à-dire que je me demande maintenant, senor, comment vous pouvez vivre ici?

— Vous me plaignez à tort; je ne passe tous les ans que six semaines au plus à San-Blas!.,.

JDANITO LE HARPISTE.

Quant à l’administrateur de la douane, il n’y reste jamais plus de huit jours.

— Mais les contrebandiers, qui les surveille ?

— Oh! San-Blas est si peu fréquenté, qu’en dehors de la courte saison des arrivages, il n’y entre pas un navire tous les deux mois. Le sonor administrator, pardon, je voulais dire le trésor de la république, ne perd pas grandchose à notre absence. Et puis, après tout, il faut bien que tout le monde vive, n’est-ce pas? Or, que deviendraient les douze à quinze mille âmes qui composent la population de San-Blas, si on ne les laissait pas frauder un peu ? Mais nous voici arrivés. Il me reste à m’excuser auprès de vous de la triste hospitalité qui vous attend.

Don Francisco avait arrêté son cheval et mis pied à terre devant une espèce d 'emamada ou cahute construite en branchages; je m’empressai de suivre son exemple.

— Tiens, c’est toi, Juanito ! s’écria mon hôte en s’adressant à un jeune homme qui passait en ce moment près de nous; voilà bientôt un an que je n’ai eu le plaisir de te voir!... Marina t’aime-t-elle toujours? joues-tu encore de la harpe?...

— Oui, Marina m’aime toujours! répondit le jeune homme avec un soupir qui semblait bien involontaire. Quant à moi, que veux-tu que je fasse, si oe n’est jouer de la harpe? N’est-ce pas mon unique gagne-pain?

— Sans adieu, Juanito.

Les deux amis échangèrent un abrazo, et le jeune homme, qui paraissait peu soucieux de prolonger cette conversation, s’éloigna aussitôt.

— Cet homme est sans contredit le plus grand musicien que possède la République, médit mon hôte. Il sait par cœur plus de vingt airs de fandangos.

JDANITO LE IUBPISTE.

— Vraiment !

— Peut-être trente. Tout le département le connaît, et quand on donne un grand bal à Tépic, on ne manque jamais de l’envoyer chercher. Malheureusemeet pour lui, il refuse presque toujours de venir. S’il voulait, il gagnerait autant d’argent à lui seul que trois employés du resguardo (1).

— Gela prouve que le senor Juanito est plus paresseux qu’il n’est intéressé.

— Juanito n’est nullement paresseux dans son métier. Il passe ses journées entières, grimpé sur la cime de quelque rocher, à jouer de la harpe ; seulement il est un peu fou.

— Quel dommage! répondis-je, plutôt par politesse que par intérêt, car le senor Juanito, je dois l’avouer, m’était complètement indifférent. Et quel est son genre de folie?

(1) Resguardo, on appelle ainsi le corps des douaniers.'

JCÀRITO LE HARPISTE.

— D’abord, je vous le répète , de refuser de beaux et faciles bénéfices; ensuite... ma foi, je ne sais trop que vous dire. C’est une folie si extraordinaire que la sienne, qu’il me serait difficile de la préciser. Il a des susceptibilités étranges, inexplicables. Il met son bonheur et son malheur dans les actes les plus simples de la vie. D’une indifférence superbe dans certaines occasions sérieuses, il s’abandonne au désespoir à propos d’une contrariété insignifiante. Tel sarcasme bien aiguisé le laisse froid et insensible; puis voilà qu’à un mot sans portée et sans conséquence, il entre dans des fureurs inouïes, et se brouille à tout jamais avec ses meilleurs amis. Du reste, à part ces inégalités de caractère qui dénotent un cerveau malade, Juanito est le type par excellence du caballero accompli. Sa générosité est sans bornes, et sa courtoisie exquise. Quant à dona Marina...

— Pardon, senor, dis-je en interrompant mon

Ni* '

hôte, tous ces détails que vous voulez-bien mo

donner m’intéressent au dernier point; seulement si nous restons à causer ainsi plus longtemps dehors, je serai bientôt hors d’état de pouvoir vous entendre, car les sancudos livrent un tel assaut à mon visage, que je crains de devenir, non pas comme le senor Juanito, un fou débonnaire, mais bien un fou furieux. Ah! combien je rends justice à présent à la sagesse des fondateurs du vieux San-Blas !

— Ne vous inquiétez pas de ces piqûres, senor, ce ne sera rien; du moment que votre tôte sera entièrement enflée, vous ne souffrirez plus.

— Jolie perspective !... Et sera-t-elle longue à enfler, ma tôte?

— A peine trois jours.

— Ah ! à peine trois jours ; me voilà tout consolé! Que le diable me torde le cou si je

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J'JANITO LE HARPISTE. 23

reste plus de vingt-quatre heures au San-Blas mexicain.

L’intérieur de la enramada dans laquelle Francisco m’offrait si gracieusement l’hospitalité, ne mérite pas les honneurs d’une description. Quant au souper, qui nous fut servi par un vieil Indien qui attendait depuis la veille le préposé des douanes , mon estomac en a gardé un trop lamentable souvenir pour que je veuille en rapporter ici le menu. Quelles tortillas nauséabondes ! quelle abominable tajaso (I) !

Jo m’empressai dès que j’eus, non pas satisfait, mais détruit mon appétit, d’étendre mes armes d’eau (2) à terre, et, m’enveloppant soigneusement la tête de mon zarape (ou couver-

(1) Viande découpée en lanières et séchée au soleil.

(2) Les armas de agita (ou armes d’eau) sont des peaux de bique que l’on porte suspendues à l’arçon de la selle et qui servent aux voyageurs à se garantir les jambes de la pluie.

ture de laine), quitte à étouffer de chaleur j j’essayai de dormir. Ce fut en vain. Le tissu de mon zarape, d’une rare finesse, m’avait cent

fois garanti victorieusement des plus fortes pluies, mais il ne put me défendre de la voracité des sancudos; le sancudo passe là même où ne pénètrent pas les rayons de la lumière. Cet insecte, que Buffon ne mentionne pas, mé^ ritait certes, bien plus que le lion, quelques pages du célèbre prosateur aux manchettes en point d’Angleterre.

Enfin, un peu avant l’apparition du soleil, brisé par la douleur, l’insomnie et la fatigue, je parvins à fermer les yeux ; cette trêve fut de courte durée.

Plusieurs coups de canon, mille fois répercutés par les majestueux échos de la plage, me firent m’agiter sur ma couche de terre.

— Oh î ne vous dérangez pas, me dit Francisco qui achevait de se lover, c’est la frégate

TÜANÏTO LE HARPISTE, 25

la Vénous qui, en s’éloignant, salue le port.

D’uii bond je fus sur pied.

-p La Vénus qui appareille? m’écriai-je.

Ma prononciation vicieuse choqua Francisco, de même qu’elle avait déjà froissé mon hôtelier de Tépic. ,

— Oui, c’est la Vénous , non pas qui appareille, mais qui vient d’appareiller, me répondit-il.

Décidément, je n’avais pas de chance dans mon voyage.

— Ma foi, pensai-je, quitte à être réduit à chasser désormais à l’arc, comme les anciens Aztèques, je retourne à Mazatlan.

Néanmoins, avant de quitter San-Blas, je résolus d’aller rendre une visite à sa plage; je jetai mon zarape sur mon épaule droite, mon fusil en bandoulière sur la gauche, et je sortis de la enramada. •»

La rade de San-Blas est avec celle de èan-

Francisco, la plus belle de l’univers. L’amphithéâtre de forts qui l’entoure, les rochers aux formçs fantastiques et impossibles qui, semblables à des têtes de gigantesques Tritons, so détachent sur l’émeraude des eaux, produisent un admirable panorama qu’une plume ne saurait décrire, et qu'un pinceau aurait bien de la peine à retracer.

La brise du matin, en chassant momentanément les sancudos, et en apportant un soulagement extrême à mon visage enflammé, no contribuait pas peu à me faire apprécier la beauté du paysage.

Assis sur une canoa (1) renversée, et fasciné par les magnificences que la nature offrait de tous les côtés à mes regards surpris et char* més, je ne tardai pas à oublier, non-seulement

(1) Légère embarcation tout d’une pièce, creusée et taillée dans un arbre.

' JDANITO LE HARPISTE. 27

mes mésaventures passées, mais môme l’objet de mon voyage.

Délicieusement absorbé dans une rêverie in- * définissable, qui se traduisait plutôt en vagues sensations qu’en pensées nettement formulées, je laissais indolemment errer mon regard sur l’immensité inondée de soleil qui s’étendait à perte de vue devant moi, lorsqu’un point blanc, à peine visible à la ligne où le bleu du ciel se confondait avec les flots verts de l’Océan,, attira insensiblement mon attention, et me rendit peu à peu au sentiment de la réalité.

Ce point blanc était un navire.

— Parbleu ! pensai-je, un proverbe dit, ou à peu près, que la fortune nous vient en rêvant. Qu’y aurait-il donc d’étonnant à ce que la poudre que j’ai été chercher si loin, m’arrivât juste au moment où je renonçais à me la procurer.

Et puis, ma foi, par une aussi splendide matinée, une promenade en mer doit être un char-

mant passe-temps! il ne s’agit plus que de trouver un rameur qui veuille me conduire à bord de ce navire.

J’achevais à peine de prendre ma détermination, lorsqu’en regardant autour de moi, j’aperçus une espèce de lepero assez misérablement vêtu, qui se promenait d’un pas majestueux sur la grève; je l’appelai.

— Holà! amigo, lui dis-je, vous plairait-il do gagner une piastre ?

— C’est selon. Comment, seigneurie?.... me répondit-il.

— Oh! d’une façon très-honnête: en me conduisant à bord de ce navire qui cingle vers le port.

Le lepero observa pendant quelques instants l'état du ciel, puis me saluant avec une grâce infinie: .

— Je suis à vos ordres, seigneurie, me dit-il.

— Vous avez un canot?

— Non, seigneurie, mais une canoa.

— Ah ! caramba, c’est que c’est bien fragile une'banoa... et puis, ces embarcations ont la détestable habitude de chavirer sans aucun prétexte plausible, à propos de rien...

— Bahl seigneurie, on ne saurait éviter sa destinée.

A mon tour je consultai l’horizon : pas un nuage, — si ce n’était une toute petite tache blanche à peine visible, — ne troublait la limpidité du ciel.

— Allons, va pour la canoa, dis-jc. N’importe, j’aurais préféré un canot.

Nous nous embarquâmes.

Tandis que le lepero égratignait la mer avec la palette à deux tranchants qui dans les canoas remplace les rames, je l’observais curieusement.

Je n’étais pas fâché de savoir quelle physionomie pouvait avoir un lepero qui s’informait, quand on lui offrait une piastre, — et avant de l’accepter, — de ce qu’il fallait faire pour la gagner. Tous les leperos que j’avais connus jusqu’alors prenaient d’abord la piastre et neques*

IUANITO IÆ HARPISTE.

tionnaient qu’après avoir mis leur gain en sûreté.

Mon rameur avait de vingt-deux à vingt- cinq ans. Sa chevelure d’un noir lustré de bleu, ses grands yeux rêveurs et d’une singulière douceur, la pâleur de son teint, l’expression mêlée de mélancolie, de tristesse et d'ennui que reflétait son visage, formaient un ensemble plein de sympathie et de distinction. Ses mains étaient blanches, fines et délicates comme celles d’une femme, sa taille souple et élancée.

— Pourquoi, me dis-je, la nature inventet-elle des grands d’Espagne si laids et si rabougris, et crée-t-elle des leperos d’une si suprême élégance ?... Evidemment la nature doit se tromper.

Mollement bercé par les ondulations douces et cadencées de la vague, je ne tardai pas à tomber dans une espèce do torpeur que mon insomnie de la nuit passéo me rendait double-

JTJANITO LE HARPISTE.

ment agréable, lorsqu’une secousse assez violente me tira de mon demi-sommeil.

— Qu’y a-t-il? demandai-je à mon lepero.

— Ce n’est rien, seigneurie; c’est l’orage qui

se déclare.

— Comment, Voragel que me chantez-vous là? Il fait un temps magnifique !

Un de ces terribles coups de tonnerre, comme l’atmosphère chargée d’électricité de l’Amérique peut seule en produire, me réveilla tout à fait. ÇJn épais rideau de nuages noirs et lourds s’étendait à perte de vue au-dessus de nos têtes; tout présageait une épouvantable tempête.

— Que faire? m’écriai-je. Nous sommes à pne égale distance de la terre et du navire. Où porte le vent?

Mon lepero ne me répondit pas. Je le regardai : il avait l’air radieux.

— Ne m’entendez-vous pas ? repris-je avec violence. Que faire ?

JTJANITO LB HARPISTE.

— Que faire, senor, dites-vous? Mais admirer la puissance de Dieu et jouir des beautés de la tempête.

Cette réponse, à laquelle j’étais loin de m’attendre, m’exaspéra.

— Que l’enfer vous engloutisse 1 m’écriai-je hors de moi. Vraiment, je serais tenté de croire, à votre joie, que vous aviez prévu ce qui nous arrive.

— Vous ne vous tromperiez pas, seigneurie, me dit froidement le lepero. Oui, j’avais deviné ce chivasco (ou tourmente).

— Et malgré cela vous avez pris la mer?

— C'est justement parce que je présageais cette belle colère de la nature que je suis sorti du port, me dit-il, autrement je n’aurais pas embarqué, car je ne suis pas marin de mon état.

— - Vous n’êtes pas marin, répétai-je de plus

JUANITO LE IUttl'JSTE.

on plus étonné ; il ne manquait plus que celai Qu’êtes-vous donc alors ?

— - Joueur de harpe, seigneurie.

— Ah! mon Dieu! ne vous nommez-vous pas Juanito?

— Je me nomme, en effet, Juan, pour vous servir, seigneurie, mais comme je suis un pauvre être sans conséquence, on m'appelle familièrement Juanito.

Le joueur de harpe aurait pu poursuivre tant qu’il aurait voulu sans que la pensée me fût venue de l’interrompre ; j’étais anéanti. Me trouver en tête-à-tête avec un fou, dans une étroite et frêle canoa, et au beau milieu d’une tempête, constituait une position si difficile et si désagréable, qu’un peu de découragement m’était bien permis.

Je me rappelai heureusement que Fran-

Cisco, en me parlant de Juanito, m’avait assuré * que sa folie était douce et tranquille; toutefois

il avait ajouté que le musicien était d’une exr tréme susceptibilité de caractère; je me résolus, en conséquence, à user de grands ménagements envers lui, à ne le contrarier en rien dans ses manies, et je repris la conversation d’un ton affable, peut-être même, à mon insu, un peu patelin.

— Senor Juanito, lui dis-je, comme la plage est immobile et que le navire en vue avance rapidement dans- notre direction, il me semble que nous agirions sagement en renonçant à aborder à terre.

— • D’autant mieux, seigneurie, interrompit le harpiste, que le vent pousse à la haute mer.

— Votre observation, senor Juanito, est parfaitement judicieuse. Voulez-vous prendre la peine de ramer vers le navire?... Mais peutêtre bien êtes- vous fatigué? cédez-moi votre palette.

— Je ne suis nullement fatigué, seigneurie, et quand bien même je le serais, mon devoir est de vous conduire là où vous m’ordonnerez d’aller. Un marché est un marché.

— Oh! un marché, senor, m’écriai-je en essayant de grimacer un sourire, dites plutôt un acte de complaisance de votre part, car pour deux piastres...

— Nous ne sommes convenus que d’une piastre, seigneurie, interrompit froidement Juanito.

Je n’osai insister dans la crainte de le contrarier; et puis je me souvins que Juanito, à ce que m’avait appris mon hôte, n’était nullement intéressé, et qu il ne faisait aucun cas de l’argent.

L’océan Pacifique, jusqu’alors sourdement irrité, s’il est permis de s'exprimer ainsi, — commençait à prendre son élan ; la tempête

montait du fond à la surface de la mer; les va-

gués devenaient hautes; notre canoa bondissait sur leurs crêtes écumantes, ainsi qu’un cheval

furieux et indompté.

— Comment se peut-il, senor Juanito, demandai-je au harpiste — qui, je dois lui rendre cette justice, ramait avec autant de zèle que d’adresse, — comment se peut- il que vous ayez deviné cette tempête, vous qui n’êtes pas marin?

— Hélas ! seigneurie, me dit-il, je suis une étrange et misérable créature, je ne ressemble en rien au reste des hommes... Dieu, en me refusant la force d’âme, c’est-à-dire l’indifférence, l’égoïsme et l’oubli, m’a donné de bien tristes Instincts.

— Qu’entendez-vous par là?

— J’entends que je suis doué, — c’est affligé que je devrais dire, — d’une sensibilité nerveuse inouïe. Quand on me parle , j’écoute ordinairement, non le sens des mots que l’on

m’adresse, mais bien le son de la voix qui les prononce, et je sais aussitôt si la personne me veut du bien ou du mal. Quand doit m’arriver un malheur imprévu, j’en souffre avant que le fait se soit accompli. En un mot, seigneurie, je suis toujours en avance sur ma vie. Aussi, bien des gens me traitent-ils d’insensé. Et, qui sait ? je suis parfois tenté de croire qu’ils ont raison.

La sensibilité pleine de tristesse et de sentiment que le harpiste mit dans sa réponse, m’aurait certes attendri dans tout autre moment : elle ne servit alors qu’à me rassurer. Juanito n’était pas fou, c’était tout simplement une nature exceptionnelle et bizarre ; pour l’instant cette conviction me suffisait.

— Allons, courage, lui dis-je, la distance qui nous sépare du navire se rétrécit à vue d’œil. Encore quelques minutes et nous serons hors

Jl'ANITO LE HARPISTE.

— Oh! soyez sans inquiétude, seigneurie, nous ne courons aucun danger, je le sais : autrement je n’aurais pas consenti à associer votre sort au mien. 4e ne regrette qu’une chose, c’est de ne pas être seul, afin de pouvoir jouir tout à mon aise et sans remords du magnifique concert de la tempête.

— Franchement, senor Juanito,je trouve que c’est pousser trop loin l’amour de l’art.

Un quart d’heure après cette courte conversation, nous accostions le navire et nous réussissions, non sans péril et sans peine, à l’aborder. Nous étions sauvés.

Le navire dont je foulais avec tant de joie le pont sous mes pieds, était le Cygne , barque trois-mâts du commerce de Bordeaux. Pour arriver plus vite à San-Blas il avait passé à travers le détroit de Magellan, au lieu de doubler

le cap Horn. Son équipage se composait de sept

hommes, y compris le capitaine, le lieutenant

et un novice ou pilotin, chargé, — vraio sinécure, — des soins de la cuisine; en réalité, il ne comptait donc que quatre matelots. Quatre hommes pour une dangereuse navigation de près de six mille lieues, c’était à n’en pas croire ses yeux ! Il n’y a que la passion de l’avarice qui soit capable d’enteprendre et d’accomplir de si miraculeuses témérités. Quel marin, soutenu par l’amour seul de la gloire, aurait osé risquer avec une mauvaise barque et quelques pauvres diables à moitié morts de faim, le terrible passage du détroit presque inconnu de Magellan?

Le capitaine ressemblait à un boule-dogue:

gros, petit, court, trapu, commun, sacrant, jurant, sifflant, crachant et- chiquant, il portait pour costume de vieilles défroques incroyables, qu’il avait dû acheter d’occasion à quelque Patagon prodigue et à court de tabac. Au reste il m’accueillit d’une façon assez gracieuse, — re-

lativement parlant, bien entendu. — Il pressentait en moi un acheteur.

— Ah ! mille tonnerres ! vous ôtes Français , me dit-il avec un certain dépit en me voyant

sourire à son audacieux et baroque jargon espagnol. Bah ! ça ne ne fait rien, je serai quitte pour vous vendre moins cher. Mais je vous vendrai bien tout de même quelque chose. Venez voir ma pacotille, j’ai tout ce qu’il y a de plus récent en modes d’Europe.

Le capitaine qui faisait un voyage d'escales, était depuis deux ans en mer. Nous le suivîmes, Juanito et moi, dans sa cabine.

Ce fut en vain que j’essayai d’expliquer au brave Bordelais que je n’avais besoin que de poudre de chasse, il ne m’écoutait pas, tant il était occupé à faire valoir sa marchandise.

— Regardez-moi quelles belles bottes, me disait-il en me secouant rudement par le collet de mon doliman, est-ce souple, est-ce fort, est-

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ce bien taillé ! Tiens, il manque une semelle... ne faites pas attention... ça n’est rien... un simple morceau de cuir et il n’y paraîtra plus... le premier gnaf venu vous arrangera ça... Vous '4$ décidez-vous pour ces bottes?

Enfin, voyant qu’il me prodiguait en vain les y. trésors de son éloquence, le capitaine dirigea ses batteries vers Juanito, le musicien; il no m pouvait pas plus mal s’adresser; le harpiste, soit que le son de voix du Bordelais lui fût antipathique, soit indifférence réelle, ne l’écoutait pas. Il me fut enfin permis de m’informer s’il y avait de la poudre dé chasse à bord du Cygne.

— C’est de la poudre que vous voulez? s’écria ÿ le capitaine; morbleu! que ne le disiez-vous tout de suite, j’en ai de l 'anglaise, tout ce qu’il y a de plus fin et de meilleur; mais ça sera cher.

Je débattais le prix exorbitant qui m’était

jL

ife.

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JÜANIT® LE HARPISTE.

demandé, lorsqu’une exclamation, poussée par Juanito, et exprimant tout h la fois la joie et la surprise, attira mon attention et celle du capi-

taine.

Ali! Jésus! quel merveilleux instrument!

disait le Mexicain, les yeux brillants d’enthou- 0

siasme et les mains croisées, en signe d’admi ration.

— Quoi donc?... ah! cette harpe. Parbleu! .

vous n’étes pas dégoûté, l’ami, s’écria le capi- ' ' taine d’un ton quasi-solennel, c’est tout ce qu’il

y a de mieux en son genre, elle est de SakoskB? vjj Non, ce sont mes bottes, qui sortent des maga-

sins de Sakoski. N’importe, cette harpe est du premier fabricant d’Europe, elle vaut son pesant d’or! Je ne m’en déferai pour rien au monde... voulez-vous me l’acheter?

— Combien? dit vivement Juanito, qui n’avait entendu et compris que ces derniers mots.

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Êk'"' ;■ ,

— Êtes-vous musicien vous-même? demanda le capitaine en redoublant de solennité.

— Oui, murmura le Mexicain, les yeux toujours fixés sur la harpe, et en proie à une véritable extase.

— Ah ! vous êtes musicien , reprit le capitaine : en ce cas, je vous ferai une forte remise...

— Combien ? répéta Juanito avec une anxieuse impatience.

— Pour vous, musicien, ce sera seulement deux cents piastres ou mille francs! A tout autre, je demanderais le double de cette somme.

Juanito poussa un douloureux soupir et laissa tomber ses bras le long de son corps ; deux grosses larmes tremblaient dans ses yeux; il semblait atterré.

Cette muette et expressive pantomime n’échappa pas à la sagacité du Bordelais.

— Allons, je vois que ce prix est au-dessus

de vos moyens, reprit-il avec une charmante bonhomie. Je vais faire une sottise, je le sais, mais que voulez-vous! j’ai toujours eu un faible pour les artistes, moi !... Va pour cent-cinquante piastres.

Un nouveau soupir fut la seule réponse de Juanito. »

— Ah! çà, jeune Mexicain, je ne puis cepen-

dant pas vous faire cadeau de cette harpe sans pareille, continua le capitaine. Pourtant, je ne vous le cacherai pas, votre douleur me touche sincèrement ! Bah ! vivent les artistes ! Donnezmoi cent piastres et l’instrument est à vous. Quoi ! au lieu de me sauter au col et de me remercier avec effusion, vous continuez de garder le silence! Finissons-en; combien avezvous d’argent, de quelle somme vous est-il possible de disposer?

— Je n’ai rien!... murmura Juanito d’une voix étouffée et à peu près inintelligible.

Je n’essaierai pas de dépeindre la colère de 1 ami des artistes, et je me garderai bien surtout ae retracer les pittoresques et virulentes locutions dont il se mit à accabler le pauvre musicien. ?

— Laissez donc cet homme en paix* capitaine, lui dis-je en français, c’est un malheureux fou.

—Que ne m’avez-vous prévenu plus tôt, mille millions de furies !

— Il m’eût été assez difficile de m’expliquéi 1 , vous n avez pas cessé une seconde de parler.

Revenons maintenant à notre affaire.

Un prix que j’avais d’abord refusé et que je Qnis par subir, ramena bientôt le Bordelais à de meilleures façons; il voulut recommencer l’exhibition de sa déplorable pacotille.

— O’est inutile, capitaine, lui dis-je en l’interrompant, je n’ai plus besoin de rien; toutefois, comme je ne voudrais pas vous avoir dé-

rangé pour si peu , je vous propose un marché.

— Bravo! Quel marché? Mon navire, mon équipage et mon second? J’accepte; je vends tout, moi.

~ Non, merci; il s’agit de la harpe;

— Vous ne plaisantez pas ?

— Nullement, je vous assure, ou si je plaisante, c'est l’argent à la main. Cette harpe, et Dieu sait par suite de quelles vicissitudes elle a pu arriver à votre bord, ne vaut absolument rien... Si vous m’interrompez, tout est rompu entre nous... Cette harpe donc, que vous seriez obligé de vendre en Europe au poids du bois, et dont vous ne vous déferez certes pas pendant tout le cours du voyage, dussiez-vous parcourir jusqu’aux mers de la Chine, je vous l’achète dix piastres ou cinquante francs... Ahl je vous en conjure, ne marchandons plus... C’est

JDANITO LK HARPISTE.

là mon dernier mot ; c’est à prendre ou à laisser. •

Le capitaine comprit clairement à mon ton décidé, presque tranchant, que ses finesses seraient perdues.

— J’accepte, me répondit-il. Toutefois, remarquez bien que je ne vous vends que la harpe.

— C’est entendu ; votre navire n’entre pas dans le marché. Voici les cinquante francs.

Le Bordelais examina soigneusement une à une les dix piastres que je lui comptai, puis après les avoir enfermées à clé dans une armoire de sa cabine :

— Or, reprit-il, je vous avertis que commo cette harpe n’a pas une seule corde, il vous sera difficile de vous en servir... A moins cependant que vous ne vous décidiez à m’acheter une boîte pleine de cordes de rechange que je dois avoir quelque part.

— asr: — w ' ■ ‘ ' * 1

— Mille remercîments, capitaine. Je n’en a!

nul besoin ! Cette harpe n’est pas à mes yeux un instrument de musique, mais bien un

meuble f

— Comment cela, un meuble ! m-

— Oui, j’ai l’intention d’en faire un gardebrise, ou, si vous le préférez, un paravent.

— Satané imbécile que je suis, comment n’ai-je pas pensé à cela! Et moi qui espérais vous tenir par mes cordes!... J’ai été joué... Que diable voulez-vous maintenant que je fasse de ces cordes?

— En désirez-vous une piastre? Je tâcherai de les céder à quelque pauvre amateur de guitare. • .

— Voici la boîte, donnez la piastre 1

J’avais enfin obtenu ce que je voulais, mais je ne laissai rien paraître de ma joie; le capitaine du Cygne eût été capable de me retenir à

son bord et d’exiger une rançon pour me rendre à la liberté. Digne capitaine !...

Tandis que je devenais ainsi acquéreur à si bon marché de la harpe si fort souhaitée par Juanito, la tempête, ou pour être plus exact, le grain qui s’était déchaîné si subitement et avec tant de violence était presque passé. La mer était encore houleuse, mais le ciel avait repris toute sa limpidité.

— Partons-nous ? dis-je à Juanito.

L’infortuné était si absorbé dans ses réflexions, qu’il ne m’entendit pas ; je dus l’appeler deux fois par son nom avant de parvenir à attirer son attention.

— Vous savez, seigneurie, que je suis complètement à vos ordres , me dit-il en s’inclinant.

— Eh bien ! prenez votre harpe et venez.'

Une vive rougeur colora les joues pâles de

Juanito.

— Comment dites-vous , seigneurie? repritil d'une voix tremblante et du ton d’un homme qui, subitement arraché au sommeil, ne sait pas si ce qu’il vient d’entendre n’est pas la suite d’un rêve.

— Je dis, Juanito, prenez votre harpe et venez !

La façon dont j’apppuyai sur le bienheureux pronom possessif ne laissait plus de place au doute. L’émotion de Juanito fut si violente que je crus un moment qu’il allait perdre connaissance.

— Ah! seigneurie, s’écria-t-il d’une voîx pleine de sanglots, car la joie l’étouffait ; ah !

seigneurie, ma vie entière ne me suffira pas

pour vous prouver toute ma reconnaissance!...

Mais, non... je ne puis accepter ce riche ca-

deau...

— Taisez-vous, Juanito, je vous en prie! Que

le capitaine ne se doute de rien... sans cola... Partons! partons!

Juanito s élança sur la harpe ainsi qu’un tigre bondit sur une proie, la serra amoureusement dans ses bras, et me suivit sur le pont, où déjà nous avait précédés le capitaine.

— A l’œuvre, Juanito! embarquons.

Le Mexicain se troubla.

— Votre seigneurie ne craint-elle pas , me dit-il en hésitant, que la mer ne soit encore bien forte?

“ N’êtes-vous pas ami de la tempête?

— Tantôt, oui; mais maintenant...

Juanito jeta un regard passionné sur la harpe, puis, par un signe à peine perceptible, m’indiqua le capitaine.

^ — Soit, attendons.’

Une demi-heure plus tard l’océan Pacifique ressemblait à un lac; nous prîmes congé do 1 aimable capitaine du Cygne, et nous redes-

54 JDANITO LE HARPISTE.

cendîmes dans notre canoa. Nous poussâmes au large.

— Seigneurie, me dit Juanito lorsque nous nous retrouvâmes seuls, je ne vous fatiguerai pas par l’expression de ma profonde reconnaissance, et puis un cœur trop ému souffre toujours d’avoir la langue humaine pour interprète. Les mots sont bons pour rendre des idées, mais non des sensations. Permettezmoi toutefois d’aborder une question délicate.

— Voyons cette question, senor!

— Je ne puis accepter comme un don, seigneurie, la harpe que vous venez d’acheter; c’est bien assez déjà que je la garde à titre d’a-' vance... Oh! n’allez pas croire, au moins, que j’aie hâte de m’affranchir de toute gratitude... que votre générosité me pèse... vous vous tromperiez du tout au tout... Mais, je vous l’ai dit ce matin, seigneurie, et je vous le répète main-

M . Dk

JtJANITO LE HARPISTE. 35

tenant, je suis une bien malheureuse et incomplète organisation, je suis l'esclave de pué- . riles susceptibilités dont il ne m'est pas possible de m’affranchir.

— Je vous préviens, senor Juanito, que vous commencez à vous embarrasser dans votro discours, — car c’est un vrai discours que vous prononcez. — Vous m’avez appelé votre ami ; allez donc droit au but , abordez franchement la question. De quoi s’agit-il?

— Il s’agit, seigneurie, reprit le Mexicain en rougissant comme une jeune fille, que mon sot amour-propre s’irrite à la pensée que j’ai reçu d’un étranger un cadeau qui ressemble presque à une aumône... Il s’agit qu’à partir de demain, je ferai taire mes sots scrupules, et

j’essayerai d’utiliser ma harpe d’une façon plus

lucrative que je ne l’ai fait jusqu’à présent, afin de parvenir, Dieu aidant, à vous rendre dans un court délai, l’argent que je vous dois!...

Jl'ANITO LE HARPISTE.

* C’est justement dans deux jours la fête de l’Indépendance. Pendant une semaine, il va pleuvoir des bals et des fandangos de tous les côtés.

— Un mot à mon tour, senor Juanito. Vous savez de quelle somme vous ôtes mon débiteur?

— Non, seigneurie, car je n’ai pas pris garde à ce que vous avez payé au capitaine. Cent piastres, si je ne me trompe.

— Vous vous trompez. Vous me devez onzo piastres.

— Onze piastres... répéta le harpiste d’un air méfiant et froissé.

— Pas davantage.

Je traduisis alors en bon espagnol* au senor Juanito, la conversation que j’avais eue en français avec le gracieux commandant du Cygne.

— Maintenant, poursuivis-je, apprenez-moi,

- ■ macma

JUANITO LE 11ALPISTE.

je vous prie, comment il se peut faire que la possession de cette harpe vous rende si heureux ; vous la croyez donc bien supérieure à la vôtre?

— La harpe dout je me sers, seigneurie, me répondit Juanito en souriant, c’est moi qui l’ai fabriquée; et comme je manquais d’un modèle, et que je n’ai vu de harpe de ma vie, il paraît que j’ai fort mal réussi; du moins c’est ce que m’ont assuré des officiers d’un navire de guerre • anglais, qui se sont beaucoup amusés à mes dépens... L’un d’eux voulait même m’acheter ma harpe comme objet de curiosité. 11 n’y voyait que le travail d’un sauvage !

— Et qui vous a appris la musique, Juanito?

— Personne, senor.

— Comment, personno ?

— Votre étonnement est probablement irré-

JtANITO LE HARPISTE.

fléchi, seigneurie? Avez- vous jamais appris à parler ?

Le caractère de Juanito, que je commençais à comprendre ou plutôt à deviner, m’offrait un intéressant sujet d’étude, aussi fut-ce bien contre ma volonté que je mis fin à cette conversation. Nous étions descendus à terre. Juanito, tout joyeux et chargé de sa précieuse acquisition, allait s’élancer sur la plage, lorsqu’un changement subit et inexplicable s’opéra en lui. Son regard brillant s’éteignit, ses lèvres entr’ouvertes par un sourire de joie devinrent sérieuses, et sa contenance pleine d’un laisseraller tout juvénil prit une rigidité de statue.

— Elle, toujours elle, murmura-t-il; oh ! mon Dieu, que c’est donc une triste chose que l’esclavage dans la liberté !

Je ne tardai pas à connaître, sinon l’explication, du moins le motif de la métamorphose que venait de subir le Mexicain. C’était, l’arri-

JDANITO LE HARPISTE.

vée d’une femme qui accourait vers lui en agitant les bras en signe de joie.

—•Ah! Juanito,;mon bien-aimé Juanito !

s’écria-t-elle en se précipant dans notre canot, que béni soit Dieu qui te rend à ma tendresse 1 ... Si tu savais combien j’ai pleuré lorsque l’on m’a appris que tu t’étais embarqué un peu avant le commencement de la tourmente 1...

Méchant imprudent! cœur égoïste et sans pitié, tu n’as donc pas pensé à la Marina?... Mais je ne te gronderai pas... non... non... je suis trop heureuse de ton retour !...

Marina, — ■ elle venait de dire elle-même son nom, — pouvait avoir de vingt-quatre à vingtsix ans ; elle représentait le type par excellence de la femme exicaine de basse condition; sbn teint était un peu cuivré ; ses yeux noirs, étincelants d’audace, exprimaient toutes les ardeurs de la passion ; sa taille était énergiquement cambrée.

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JIANITO LE HARPISTE.

Sa marche, à la fois souple, décidée et hardie, ne manquait pas de grâce; elle se rapprochait assez des allures de la panthère. Les traits de la Mexicaine, quoiqu’ils fussent d’une par- „ faite régularité, offraient dans leur ensemble une certaine dureté qui éloignait toute sympathie. Il me fut d’autant plus facile d’examiner

tout à loisir dona Marina, qu’elle ne' semblait seulement pas se douter de ma présence ; elle était tout au bonheur de revoir son Juanito!

Quant à ce dernier, — et j’étais trop désintéressé dans la question pour pouvoir me

tromper dans mon appréciation, — il me parut

accueillir avec plus de résignation que de joie les transports de Marina.

— Querida, lui dit-il avec cotte douceur froide et polie qui froisse bien plus le cœur des femmes aimantes que ne le ferait une brutale injure, vous me voyez au désespoir de vous avoir Gausé de telles inquiétudes. Soyez per-

JUANIT0 LE HARPISTE.

Gï

suadée que si j’avais pu me douter de vos ennuis je ne serais pas allé à la mer.

Senor, continua le harpiste en se retournant de mon côté, quand et où aurai-je le plaisir et l’honneur de vous revoir?

— Je demeure chez don Francisco, l’employé de la douane.

— C’est justement à deux pas de chez moi.

A demain, seigneurie.

Juanito, après avoir placé sa harpe sur son épaule gauche, offrait son bras droit à la Marina, lorsque, poussant tout à coup une exclamation étouffée et évidemment involontaire, il resta droit et immobile comme si une puissance surnaturelle clouait ses pieds au sol.

À vingt-cinq pas à peine de l’endroit où nous

nous trouvions, une jeune fille remarquable-

ment belle venait de sortir d’une pauvre chau-

mière et s’avançait dans notre direction; le regard passionné avec lequel Juanito suivait ses moindres mouvements, m’apprit que cette gracieuse apparition était l’unique cause do l’émotion subite du musicien.

— Ah! voici l’incomparable Gloria! Mais salue-la donc, Juanito; ne la vois-tu pas, cette merveille des merveilles l là, devant nous?../-

Le ton railleur et haineux, mais plutôt haineux que railleur avec lequel la Marina prononça ces paroles, me prouva qu’elle avait également deviné le motif du trouble du mu- : sicien.

Quant à la jeune fille, à peine eut-elle aperçu la Marina, qu’elle rentra précipitamment dans sa chaumière, en donnant tous les signes

d’une véritable terreur. Juanito fit un geste

•'■Sÿr "

pour courir après elle; mais à une vigoureuse pression exercée par la main de Marina sur son

poignet, il s’arrêta en grimaçant un complai- *

sant e'u triste sourire.

Cette petite scène, assez banale au fond, mais relevée par le paysage qui l’encadrait et par les costumes pittoresques et les mœurs un peu sauvages de ses acteurs, m’avait vivement intéressé; je m’éloignais, fâché dans mon égoïsme de ne pas la voir se prolonger, lorsque l’arrivée d’un nouveau personnage renoua l’intrigue que je croyais terminée.

Le quatrième acteur de ce drame intime était ce que les Mexicains appellent un hombre de a caballo, un homme de cheval, et si j’emploie ici cette expression espagnole, c’est par l’excellente raison qu’elle manque d’un synonyme dans notre langue, de même qu’elle ne trouverait pas d’application dans nos mœurs.

Au Mexique, un hombre de a caballo est un homme qui vit de son talent d’écuyer et de sa confiance dans la Providence. El hombre de a

caballo n’a pas de profession bien définie, il se laisse aller au courant de l’aventure. Alternativement et tour à tour jockey, contrebandier, soldat, courrier, guide, et, si les temps sont durs, un tant soit peu écumeur de grands chemins, il est toujours prêt, ainsi que son cheval, à courir toutes les chances de la fortune. Au reste, excellent vivant, joyeux convive, conteur écouté, il est partout le bien-venu. Philosophe par excellence, il ne tient à rien ici-bas, si. ce n’est aux vêtements luxueux, aux armes splendides, à la bonne chère, aux jolies jeunes filles et aux vieux vins!

Le nouveau venu pouvait avoir de vingt-six à vingt-huit ans; sa taille, qui dépassait la . moyenno, dénotait, sinon une force physique exceptionnelle, du moins une santé à toute épreuve. Son visage orné de grands beaux traits, et entouré par un épais collier d’une . barbe touffue et soigneusement frisée, n’expri-

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JCANITO LE HARPISTE.

mait pas, quand on l’examinait de près, une intelligence hors ligne, mais vu par des indifférents, il devait plutôt éveiller l’admiration que la critique; en un mot, c’était ce qu’on appelle vulgairemënt « un bel homme. »

— Bonjour, charmante Marina, dit-il d’un ton assez familier. Puis, adressant une légère inclination de tête au musicien : Heureux coquin, ajouta-t-il, toujours Adèle!

— Bonne chance, Gabacho! répondit Marina, faisant allusion sans doute à un précédent qui m’était inconnu.

Gabacho continua son chemin ; une minute plus tard il s’arrêtait devant la maison où était rentrée la jeune Aile; puis poussant la porto avec un sans-façon qui indiquait l’intimité, il en franchissait le seuil.

A cette vue, Juanito, jusqu’alors impassible, poussa un véritable rugissement, jeta sa harpe par terre, et s’élançant sur les pas de Gabacho,

G8 ' JDANITO LE HARPISTE.

pénétra presque en môme temps que lui dans la cabane.

— Malédiction ! murmura Marina en portant instinctivement la main au manche d’un poi-

gnard passé dans sa faja, comme il l’aime!...

Cela finira mal ! . w t «

J’ignorais l’exposition de ce drame, mais l’action me parut marcher d’une façon assez satisfaisante, et je regagnai la enramada de

Francisco en cherchant un dénouement.

La seconde nuit que je passai à San-Blas fut

un peu moins mauvaise que ne l’avait été la première ; ma tête, ainsi que me l’avait prédit mon hôte, commençait à enfler ; les sancudos, pour qui je n’étais plus une primeur, cessèrent

de me piquer avec fureur. Comme j’avais l'intention de consacrer deux jours à mon retour à Tépic, et que six heures me suffisaient pour atteindre la ferme de la Manuela, où je comp-

tais coucher, je ne devais me mettre en route

JUANJTO LE HARPISTE.

que vers midi : la matinée me restait. Je me levai avec le jour, et, mon fusil sur le dos, j’entrai en chasse.

Les environs de San-Blas sont giboyeux au possible; j’étais à cinq cents pas à peine de mon enramada, lorsqu’un daim paresseux et qui dormait sa grasse matinée, partit pour ainsi dire entre mes jambes ; j’appuyai sur les doubles détentes de mon fusil : les deux capsules seules éclatèrent.

Ma première pensée fut d’abord que j’avais mal charge mon arme, mais quelques grains de poudre que j’aperçus à l’orifice des cheminées, me prouvèrent que je n’avais rien à me reprocher. Alors un mauvais soupçon me traversa l’esprit. Je versai un quart de charge dans ma main, et j’appliquai dessus l’extrémité enflammée de ma cigarette : la poudre ne prit pas feu ! Mes soupçons firent place à une certitude ; l’aimable et joyeux capitaine du Cygne

JÜÀHITO LE HARPISTE.

m’avait vendu une admirable imitation de

poudre, mais de poudre, point. Digne capitaine !

Cette découverte m’accabla, non pas qu’il en résultat pour moi une grande perte pécuniaire, loin de là ; mais le succès de mon voyage devenait de plus en plus douteux; plus j’avançais

et plus le but que je poursuivais semblait s'effacer dans le lointain.

J’étais encore sous l’impression de ce dernier

déboire , lorsque plusieurs coups de canon tirés dans la direction delà mer me firent dresser l’oreille. La Vénus , contrariée dans sa navigation par le vent , rentrait-elle dans la rade de ’ » »

San-Blas? C’eût été trop de bonheur; je ne

pouvais croire à tant de chance. Toutefois, me mis à courir vers la plage.

O joie 1 un beau navire de guerre , toutes ses voiles carguées et se balançant gracieusement sur sa large carène , venait de jeter l’ancre S..;. C’était la Vénus ? mais non... la Vénus est une

fcf H # \ - H

frégate, et le nouveau venu porte un gréement

de corvette. Et ce pavillon que je n’ai pas aper-

çu tout d’abord !.. C’est un navire de guerre anglais que j’ai devant les yeux.

Mon hôte Francisco, qui accourait de son côté, m’aborda d’un air radieux:

— Eh bien ! me dit-il, voici la corvette anglaise !

— Vous l’attendiez donc, cette corvette? *

— Caramba! chacun soupirait ici après son

arrivée.

— Pourquoi donc?

— Parce que la mission de cette corvette, que l’Angleterre expédie tous les ans à pareille ' époque pour les mers du Sud , est d’embarquer en contrebande les matières d’or et d’argent que les négociants de la côte destinent à l’Europe.

— Eh bien ! vous qui êtes douanier, vous i

devriez par être si joyeux ; vous allez avoir un surcroît de besogne, voilà tout!

— C’est-à-dire que ce sont mes appointements qui arrivent.

— Je ne vous comprends pas.

— Dame, c’est clair. Comme le gouvernement ne nous paie jamais, et que les négociants , au

contraire... Enfin, peu importe... qu’il vous suffise de savoir que les carga dores ou portefaix, les habitants, les leperos, les négociants, les mariniers sont tous dans la joie do leur àme. Du reste, l’entrée en rade de cette corvette est le signal des fêtes de la saison. Le seigneur administrateur de la douane donnera son premier bal ce soir. Ce sera magnifique, car la plupart des riches négociants de Tépic se trouvent en ce moment avec leurs femmes à San-Blas.

Je tâcherai de vous faire inviter.

— Ce serait trop d’honneur.

— Non, non. Le seigneur administrateur

n’est pas plus fier depuis qu’il occupe ce grand emploi qu’il ne l’était auparavant. Les six cent mille piastres qu’il a gagnées depuis quatre ans l’ont enrichi sans le changer.

— Et qu’était-il , il y a quatre ans , le senor administrador?

'• — Croupier dans une petite maison de

jeu.

— Il n’a pas perdu au change ; maintenant il gagne*à coup sûr.

Francisco ne m’avait pas trompé; l’apparition du bienheureux navire de guerre mettait toute la population de San-Blas en émoi ; les femmes surtout n’étaient plus reconnaissables, tant la subite coquetterie qui s’était emparée d’elles les avait métamorphosées ; l’on ne voyait plus que des corle de tunicos (1) neufs, des rebo-

(I) Espèce de jupe très-courte et ornée de dessins éclatants. i.e corte de tunico est la robe de fête de la Mexicaine de médiocre condition.

zos ou écharpes gracieusement drapées, de jolis petits pieds nus dans d’élégants souliers de satin , et des chevelures trop négligées la veille , et alors surchargées de rubans; ces aimables senoras attendaient sous les armes l’invasion des enfants d’Albion : à contrebandier, contrebandier et demi.

Je passai le reste de la journée à chasser, non pas avec la poudre anglaise du capitaine du Cygne, mais avec celle que j’avais emportée de Mazatlan; puis, vers les quatre heures, suivi d’un Indien qui pliait sous le poids des riches dépouilles opimes conquises par mon adresse, je revins à mon enramada. J’allais donc enfin, grâce à mon fusil, faire un véritable repas. A la fois mon cuisinier et mon amphitryon, je fus satisfait de moi sous tous les rapports. Ce dîner a pris place parmi les plus doux souvenirs de ma vie de voyage.

Il était sept heures lorsquo mon hôte rentra

chez lui, ou chez nous , car je disposais de son enramadaavec un sans-gêne complet: il avait le regard triomphant, la bouche épanouie en cœur, et, chose inouïe ! des gants.

— Eh bien ! venez-vous ? me dit-il.

— Où cela?

— Mais au bal... Ah! à propos, le sçigpeur administrateur m’a invité personnellement à sa fête. Vous voyez, je suis prêt.

*r-, Comment cela, vous êtes prêt?

Francisco me montra d’un air tout à la fois fier et joyeux ses mains gantées.

— Ma foi, cher ami, je ne demande pas mieux que de vous accompagner , mais ce sera seulement jusqu’à la porte. Je suis en voyage , et je n’ai pas de toilette, moi.

— Au fait, c’est juste, je n’y avais pas pensé, Du reste, à l’honneur près de danser avec les senoras , vous serez tout aussi bien dans la rue

quo dans le salon ; vous y serez môme mieux , car la chaleur y est étouffante.

— Mille remercîments! Que voulez- vous que je fasse dans la rue ?

— Parbleu , vous regarderez par les fenêtres.' Le palais de la Douane n’a qu’un rez-dechaussée ; on voit du dehors tout ce qui so passe au dedans.

— En ce cas, partons, répondis-je en agrafant le ceinturon de mon sabre, car, passé l’heuro de l’Angélus , personne ne sort , au Mexique , sans être armé.

Lorsque nous arrivâmes devant le palais de la douane, — une grange, — nous trouvâmes toute la population de San-Blas accourue déjà pour assister à cette belle solennité. Je me glissai à travers la foule, et je parvins sans trop do peine jusqu'à une fenêtre. Ces fenêtres, percées presqu’au niveau du sol de la rue, et défendues par de simples barreaux de bois très-écartés

les uns des autres , me permettaient de voir au mieux dans la salle ; au frêle rempart près qui me séparait des invités, j’étais de la fête.

A la vivacité des dialogues qui s’échangeaient autour de moi, je ne tardai pas à deviner que la foule était occupée d’un grave événement, seulement, ces dialogues étaient si bizarres, que je fus assez longtemps avant de pouvoir deviner quel était cet événement. Il était des plus considérables; je ne serais pas étonné quo l’on en parlât encore à San-Blas.

Le capitaine de la corvette de guerre, jeuno lord immensément riche et appartenant à l’une des plus grandes familles d’Angleterre, avait fait apporter son piano chez l’administrateur ; or, c’était la vue de cette machine étrange, mystérieuse, inconnue, qui excitait à un si haut degré la curiosité de la foule, et donnait lieu aux questions incroyables et aux commentaires

bizarres qui m’avaient un instant si vivement intrigué.

Lorsque la plupart des invités eurent fait :

leur entrée solennelle, que les hommes se fu- . rent rangés le long d’un mur et les femmes .

assises de l’autre côté, l'administrateur s’approcha d’une fenêtre, ei d’une voix de stentor :

— Fuego ! cria-t-il.

Aussitôt, d’affreuses détonations retentirent autour de moi; on tirait un feu d'artifice. L'administrateür n’avait pas voulu être en reste de galanterie avec le capitaine de la corvette ; au piano, il répondait par des pétards.

Alors se passa un spectacle merveilleux, spectacle auquel j'ai assisté cent fois et qui m’a . toujours fortement impressionné. Un homme monté sur un cheval indompté s’élança au milieu des pièces d’artifices qui étincelaient , sif- i fiaient, éclataient; puis, l’air calme, la cigarette à la bouche, le poing droit sur la hanche,

força l’animal , pris de vertige , fou de terreur, à rester dans ce cercle de feu.

L’adresse et le sang-froid du cavalier étaient

si extraordinaires, que le cheval, malgré ses bonds prodigieux, Ses élans désordonnés-, sa fureur inexprimable, ne put sortir des quatre pieds carrés que son maître avait assignés à. spn impétuosité.

Ce cavalier était le senor Gabacho.

— Que bravo! qu’il est vaillant! murmura une voix douce près de mon oreillé : que las tima, quel malheur que Jüanito ne sache pas monter ainsi à cheval 1...

Je me retournai et me trouvai face à faco avec la» senorita Gloria. La jeune Mexicaine ne perdait pas à être vue de près , elle me pürut encore plus jolie que la veille.

— Senorita , lui dis-je , les meilleurs écuyers ne font pas toujours les meilleurs maris.

A cette interpellation directe, à laquelle elle

ne s’attendait pas, la jeune fille se troubla et resta sans répondre.

— Vous connaissez Juanito, senor? me demanda-t-elle après un assez long silence.

— Oui, mademoiselle, j’ai cet honneur!

— Trouvez-vous qu’il joue bien de la harpe ?

— Aussi bien au moins que le senor Gabacho monte à cheval !

Je n’avais jamais entendu Juanito, mais je crus pouvoir me permettre ce petit mensonge tout bienveillant; et puis Gabacho, avec son air impudent et sûr de lui-même, ne me plaisait nullement.

— Oui, senor, vous avez raison, reprit la jeune Gloria après une nouvelle pause, je partage votre opinion. Il n’y a personne au monde qui sache mieux enlever un fandango que Juanito!... Il devrait apprendre à monter à cheval !

— Pourquoi ne conseilleriez-vous pas aussi

au senor Gabacho de prendre quelques Jeçons de harpe ?

— Le fait est que Gabacho n’est pas du tout musicien... Tiens, te voilà Juanito ! continua la jolie Gloria que son amant venait enfin de trouver après l’avoir longtemps cherchée dans la foule, pourquoi donc n’es-tu pas dans la salle du bal ?

— Parce que l’on n’a pas encore besoin de moi, et que moi j’avais hâte de te souhaiter le bonsoir 1 répondit le harpiste en serrant tendrement une main que Gloria lui laissa prendre sans résistance.

Juanito m’aperçut alors, et m’adressant un ‘ salut plein de courtoisie :

— Ah ! que je suis donc heureux de vous voir ici, senor, me dit-il; si j’obtiens ce soir un

• petit succès, il sera doublé à mes yeux par vo-

tre présence, car ce sora à votre générosité que je le devrai.

Pendant que le harpiste m’adressait ces paroles, Gloria l’examinait avec une extrême attention.

— Pourquoi, Juanito, ne laisses-tu pas pous- ser ta barbe? lui demanda-t-elle après une courte hésitation.

— Parce que la nature ne m’en a pas dohnéj répondit-il en souriant sans paraître attacher beaucoup d’importance à la question de la jeune fille.

Pour moi, le désir exprimé par Gloria n’était pas sans portée; loin de là; il signifiait que la balance penchait du côté de Gabachü. Néanmoins, je ne désespérai pas de la fortune du musicien; Gabacho venait de faire manœuvrer son cheval* et Juanito n’avait, pas encore joué de la harpe. La lutte était engagée, voilà tout;

La conversation des deux amants, ou des deux fiancés, car j’ignorais encore les posi- , lions respectives des personnages de ce petit

JÜAHITO LE HAfiVîSTE. 83

drame intime, fat interrompue par un grand silence qui se fit dans la foüië.

Le capitaine de la corvette anglaise venait de s’asseoir au piano. Aux premiers sons que ren-

dirent les touches d’ivoire et d’ébène, ce fut parmi les cargadores et les leperos un étonnement, mieux même, une stupéfaction sans bornes ; bientôt un enthousiasme délirant succéda à la surprise : des hourras prolongés, frénéti-

ques, s’élevèrent au milieu de la foule et interrompirent la contredanse.

Quant aux dames du Tépic, comme elles avaient déjà entendu jouer du piano* elles se contentaient de lancer des œillades assassines aux jeunes midshipmen qui assistaient au bal.

— Eh bien ! demandai-je à Juanito , que pensez-vous du piàno?

— Je pense, seigneurie, me répondit-il avec une indifférence qui me surprit, je pëhi.e quo

cet instrument est très-bien approprie à la danse, mais il manque d’âme.

— Qu’entendez-vous par là ?

— J’entends par là, seigneurie, et il peut très-bien se faire que je me trompe, que les sons du piano diffèrent trop de la voix humaine pour avoir le don de parler au cœur.

Cette réflexion, ou, si l’on préfère, cette impression de Juanito, enfant dénué do toute instruction et à moitié sauvage, me donna beaucoup à réfléchir.

— Et l’air que l’on vient de jouer, continuaije, comment vous a-t-il semblé?

— Parfait pour stimuler des jambes de danseur !

La contredanse achevée , le capitaine anglais consentit, à la requête des dames, à jouer un nouveau morceau en guise d’intermède. Il choisit un des motifs les plus populaires do Guillaume Tell. Je dois constater en passant

que le Jeune lord était un des plus fort pianistes que j’aie jamais entendu, un véritable artiste.

Cette fois les leperos et les cargadores applaudirent médiocrement, car ce qui les avait le plus enthousiasmés d’abord avait été de voir que le piano, malgré son apparence calme et inoffensive, était capable de produire un tel bruit; mais il n’en fut pas de môme pour Juanito.

La respiration oppressée, le regard brillant d’un indicible enthousiasme, le visage livide, il se cramponnait instinctivement aux barreaux en bois de la fenêtre, comme s’il craignait do succomber sous le poids et la force de ses émotions.

Le capitaine avait cessé do jouer que le harpiste l’écoutait encore.

— - Eh bien ! Juanito, lui dis-je en répétant ma première question, que pensez- vous du piano 1

JOANITO LE HARPISTE.

Le pauvre jeune homme était si bouleversé qu’il resta quelque temps incapable de prononcer une parole.

— Ah! seigneurie, ine dit-il enfin d’une voix pleine de larmes, que cét Anglais est donc un grand monsieur! Comment ai-je pu râclei* do la harpe pëndànt tant d’années sans m’apefrcOp Voir que je n’étais qu’un sot et qu’iin misérable!;.. Quels accents, moli Dietl !... comment cet homme a-t-il pu les trouver?... et, qui plus est, les trouver au milieu d’une fouie inepte de hégociants grossiers et de senords occüpéés seulemeht de leurs toilettes... Il rhe semblé qüb de pareilles harmonies ne devraient surgit Üu cerveau d’un homme qué dans l’isolctttent, bU qu’en présence des beautés de la nature.

Juanito fit üne légère pklise, puis il reprit comme se parlant à lui-ménie i

— Et pourtant, au milieu de cette harmonio qui m’a écrasé de douleur et enivré de délices,

JEANITO LE HARPISTE.

une chose m’a étonné... C’était comme un bégaiement monotone et répété, qui se reproduisait à chaque instant, à côté des accents les plus vrais, les plus admirables! Oui* je devine... ce capitaine, distrait par le bruit du bal, revenait sur sa pensée qui lui échappait. Quel homme, mon Dieu ! Que je voudrais qu’il m’accordât la grâce de lui baiser la main!

Moi !... mais je ne suis pas même digne d’appuyer mes lèvres sur les traces de ses pas.

— Ce capitaine possède, en èlTet, un raro talent d’exécution, dis-je à Juanito ; inais vous lui attribuez un mérite auquel il n’à rien à. prétendre, célüi de la composition.

— Comment cela, seigneurie î

— Cette musique, qui vous a si fort charmé, n'est pas de lui; il ne l’a pas inventée; il l'a simplement jbuée. Supposez que vous Venez d’entendre un écolier récitant oouramment une

JDAKITO LE HARPISTE.

leçon qu’il a apprise par cœur... son Pater , par exemple!

Juanito m’écoutait la bouche béante; il ne pouvait revenir de sa surprise et ne songeait plus à Gloria.

— Quant aux passages qui vous ont choqué dans cet air, et que vous compariez tout à l’heure à un bégaiement monotone, ils sont lo fait, non de l’auteur véritable de ce morceau, mais d’un autre compositeur qui s’est emparé » de la musique primitive, et a brodé dessus co que nous appelons en Europe des variations.

— Je ne comprends plus, senor, me dit Juanito. Qu’entendez-vous par des variations?

J’allais répondre, mais je m’arrêtai et me mis à réfléchir; j’étais assez embarrassé pour donner l’explication qui m’était demandée.

— Supposez, Juanito, qu’un homme dise un mot fin, profond ou spirituel... Vous me comprenez bien?...

JUÀÎUTO LE lUEriSTE.

— Parfaitement, senor. Continuez, je vous prie.

— Alors vient un autre homme qui prend co mot, le retourne en tous sens, met la fin de la phrase au commencement, le commencement au milieu, et le dénature de façon à lui retirer toute sa portée et sa signification, sans pourtant le rendre pour cela complètement méconnaissable. Me comprenez-vous toujours?

— Je comprends, seigneurie, que vous mo parlez d’un fou ou d’un imbécile qui veut singer un homme d’esprit... mais en quoi tout cela a-t-il rapport avec ce que vous appelez des variations?

’ Le tact naturel et Inné de Juanito donnait une telle logique à ses arguments, que je trouvai prudent de ne pas les combattre; il ne pouvait me convenir d’avoir le dessous, dans une question d’art, avec un pauvre lepero ignorant.

Le harpiste, après avoir attendu ma réponse, etvoyant que je gardais le silence, n’insista pas davantage. Ce Juanito avait vraiment tous les instincts du gentleman ou du ouballero.

— Une dernière question, je vous prie, seigneurie, me dit-il après un moment de silence.

— Parlez, Juanito.

— Pourquoi donc l’offlcier anglais, tandis qu’il jouait de cet instrument que vous appelez un piano, consultait-il du regard un grand cahier placé ouvert devant lui, et couvert do caractères et de lignes bizarres?

— Il lisait la musique qu’il exécutait.

— On écrit donc la musique comme on écrit les paroles, seigneurie? s’écria Juanito avec une anxieuse vivacité.

— Certainement.

— Quoi , je pourrais fixer sur le papier les mélodies qui bercent mon sommeil et charment mes heures de solitude?

— Certes, et si ces mélodies étaient réussies, elles se répandraient dans l’univers et porteraient votre nom dans toutes les parties du monde.

JÜÀMTO LE HARPISTE.

— Est-ce bien difficile d’apprendre à écrire la musique, senor?

— Pas trop; cela exige plus de travail quo d’intelligence.

— Où cela s’enseigne-t-il ?

— En Europe.

— Y a-t-il loin d’ici en Europe?

— Si je vous répondais par un total de lieues vous seriez effrayé, vous surtout qui n’avez jamais voyagé; je préfère donc vous dire simplement que le trajet de San-Blas à la Vera-Cruz s’accomplit aisément en six semaines, et qu’un navire met environ deux mois pour se rendre de la Vera-Cruz en Europe.

Juanito baissa la tête d’un air accablé.

— Cela vous semble bien long? lui dis-je.

— Oh! non, me répondit-il en baissant la voix et en approchant sa bouche de mon oreille, mais je songe que Marina ne me laisserait pas partir... et que, m’en donnât-elle la

permission, je n’en profiterais pas, car je resterais, pour Gloria!...

Un incident fort naturel mit fin à notre conversation : on appelait Juanito dans la salle do bal.

Il nous quitta tristement après avoir fait promettre à la jeune Mexicaine qu’elle l’attendrait à cette même place jusqu’à la fin de la fête. Je n’étais pas fâché, je l’avoue, de savoir enfin à quoi m’en tenir sur le talent de Juanito ; ce fut donc avec une satisfaction pleine d’impatience et d’intérêt que je le vis s’approcher de sa harpe.

— Juanito, lui dit l’administrateur de la douane, on attend une contredanse.

Juanito, l’air distrait et réfléchi, me parut ne pas avoir entendu ou compris l’ordre que venait de lui donner l’amphitryon : je ne me trompais pas.

Les midshipmen et les senoras étaient déjà

e(ti place; ^ les senoras regardant amoureusement les midshipmen,les maris admirant leurs senoras, et les midshipmen jetant des regards âs convoitise sur une table chargée de bouteilles d’eau-de-vie, et qui représentait le buffet du bal, — lorsque Juapito préluda sur sa harpe.

Aussitôt vingt couples de danseurs, déjà partis en avant, s’arrêtèrent dans leur élan; un sourd murmure parcourut les rangs des invités, l’air que jouait Juanito ne fournissait aucun prétexte à la danse : c’était le motif de Guillaume Tell.

La distraction du musicien aurait pu lui causer un échec, elle lui valut un triomphe.

Quoique son auditoire ne fût rien moins que musical, Juanito improvisait avec une inspiration 6i vive, une verve si prodigieuse, que les assistants sentirent instinctivement que cë qu’ils entendaient n’était pas une chose ordi-

naire, et comprirent que le musicien répondait dignement à l’Anglais! Dès lors, la harpe de Juanito prit les proportions d’une question de dignité nationale; sa gloire était celle du pays; il fut applaudi à tout rompre.

Quant à moi, ma stupéfaction était si extrême, que je ne songeais même pas à joindre mes bravos à ceux de la -foule; Juanito venait de reproduire, ou, pour mieux dire, de rétablir presque dans sa complète intégrité le texte original de Rossini. Je croyais rêver.

Le capitaine anglais fut le premier à rendre hommage au talent du musicien; seulement il était bien loin de soupçonner que ce talent était du génie.

— Amiyo , lui dit-il en lui offrant une demionce (quarante francs), je n’aurais jamais cru rencontrer un artiste tel que vous sur les rives reculées de San-Blas! Où donc avez-vous fait

vos études musicales? Quel singulier caprico

Digi

du sort vous a réduit à habiter ce port abandonné?

A la vue de la pièce d’or que lui tendait le jeune lord, Juanito avait d’abord rougi; mais bientôt un calme et doux sourire apparut sur son visage.

— Seigneur capitaine, répondit-il, j’ai pensé un instant que vous vous moquiez de moi; mais je vois maintenant à votre air sérieux que vous parlez dans la sincérité de votre cœur. Le peu que je puis savoir, je l’ai appris tout seul : aussi n’est-ce pas grand’cbose. Je n’ai jamais quitté San-Blas, — du moins depuis l’âge où me reportent mes premiers souvenirs, — car je n’ai jamais connu mes parents, et si je me suis permis de reproduire la mélodie que vous avez touchée sur le piano, ça été, pour ainsi dire, à mon insu, sans m’en douter.

Le salut dont Juanito accompagna ces paroles était à la fois si fier et si courtois, que le ca-

pitaine rougit à son tour et remit sa pièce d’or dans la poche de son gilet sans que le Mexicain eût eu la peine de la refuser.

— Mais, senor, reprit le jeune lord en regardant son interlocuteur avec une attention des plus marquées, si vous avez exécuté ce morceau après me l’avoir entendu jouer une seule fois, comme vous le dites, comment se fait-il, qu’au lieu de me copier servilement, vous ayez joué la vraie musique de Rossini ?

— J’ignore quel est ce Rossini dont parle Votre Seigneurie, dit Juanito ; quant aux changements que je me suis permis d’opérer dans votre mélodie, veuillez, je vous en conjure, ne pas les prendre en mauvaise part : je les ai faits sans y songer. Il me semblait que l’on ne pouvait pas rendre autrement cet air.

— Vous vous trompez étrangement sur la nature de ma question, senor, dit le jeune capitaine, et vous n’avez nul besoin de vous discul-

per- tout au contraire. Comment vous nommez-vous, je vous prie?

— Juanito, pour vous servir, seigneurie.

— Eh bien! senor Juanito, promettez-moi que vous viendrez me voir après-demain à mon bord. Vous apporterez votre harpe, et nous passerons notre journée à faire de la musique. Ét puis, qui sait!... Puis-je compter sur vous?

Juanito rougit de nouveau, mais cette fois de plaisir.

— Tous les honneurs de la soirée sont pour lui, me djt Gloria qui semblait toute radieuse des succès obtenus par le harpiste. Il dînera sans doute avec le capitaine anglais. Gabacho est capable d’on faire une maladie de dépit.

Après tout, Juanito mérite bien tout ce qui lui arrive, n’est-il pas vrai, senor ?

— Juanito est digue de la plus grande for- «. »

tune et des plus grands honneurs, senorita, ré-

pondis-je. Il ne lui manque qu’une chose pour être accompli.

— Quoi donc, seigneurie?

— De savoir monter à cheval!

— Oh! dit la jeune Mexcaine avec une petite moue qui la rendait adorable et qui exprimait le plus souverain mépris pour l'équitation, ce n’est pas un talent si désirable. A quoi cela vous sert-il? A divertir les leperos. Un homme n’entre pas à cheval dans un salon l

Mes prévisions se réalisaient : les actions du beau Gabacho étaient à leur tour à la baisse.

La contenance lamentable et piteuse des négociants de Tépic, qui, pour montrer leur savoir-vivre et constater leur supériorité, étouffaient dans les habits et les pantalons noirs collants dont ils s’étaient affublés, m’irritait les nerfs. J’abandonnai mon poste de spectateur pour aller faire une promenade sur la plage.

Toutefois, avant de m’éloigner, je priai la se-

Jt'ANlTO LE HARPISTE.

norita Gloria do dire à Juanito que je viendrais l’attendre à la sortie du bal. L’exposition du drame ou de la comédie auquel ou à laquelle j’assistais, m’était, je l’ai déjà dit, entiè-

rement inconnue. Cette ignorance nuisait beau-

coup à l’intérêt que m’offrait la représentation de cette scène de la vie privée mexicaine, et je désirais la faire cesser. C’était dans cette intention que je donnai un rendez-vous au harpiste.

Lorsque, deux heures plus tard, je revins au palais de la douane, la fête touchait à sa fin; aussi fut-ce sans peine que je retrouvai la

jeune Gloria. Il n’y avait presque plus personne

aux fenêtres ; les leperos, après avoir vu les négociants se divertir, étaient partis s’amuser de leur côté ; on se battait partout à coups de couteau.

J’allais accoster Gloria, lorsqu’une femme, me

repoussant avec une énergie toute masculine,

JDAKITO LE HARPISTE.

au beau milieu de mon salut, prit ma place et, s’adressant à la jeune fille :

— Que fais-tu ici à pareille heure, belle Gloria ? lui dit-elle avec tin accent de méchanceté, je n’ose ajouter de férocité, qui me fit tressaillir ; tu attends sans doute la sortie des caballeros de Tépic, car, vraiment, incomparable Gloria, tu ne saurais nier qüe tu sois ambitieuse! 11 te faut les hommages des grands et des petits, des puissants et des humbles !. .. Crois-moi, Gloria, tu joues là Un jeu dangereux ! J’en ai connu d’aussi belles et de plus résolues que toi, qui ont perdu leur vie à cette

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