partie!... Prends garde, enfant, prends garde
La femme qui s’exprimait ainsi* était, — ne l’a-t-on pas déjà deviné? — la Marina.
Gloria, pâle cbmme une morte, tremblait de tous ses membres ; elle ressemblait alors au pauvre pètit oiseau que l’œil fascinateur du serpent empêche de fuir et retient immobile
sur la branche. Soit que le silence de sa rivalo n’eût abouti qu’à accroître son audace, soit plutôt que la vue prolongée de la beauté de la jeune fille la rendît de plus en plus furieuse, la Marina redoubla d’insolence; de la raillerie elle passa à l’injure; puis s’exaltant outre mesure, jusqu’au délire, de l’injure elle en vint à l’action.
— Mais réponds-moi donc, misérable vipère!
s’écria-t-elle en secouant rudement par le bras la pauvre enfant à moitié pâmée de frayeur ; réponds-moi donc, infâme coquette! ou je jure Dieu que cette beauté, dont tu es si fière et dont tu fais un si déplorable usage, va disparaître et s’effacer sous le tranchant de mon couteau !
Joignant alors le geste à la parole, la Marina porta la main au poignard passé dans les plis de sa faja de crêpe de Chine.
Il me parut que mon intervention, qui jus-
qu’à ce moment eût été déplacée, devenait urgente; je saisis à mon tour la Marina par un bras, et, — il y avait peut-être dans mon fait un peu de rancune, — je l’envoyai trébucher à dix pas de distance.
Deux cris partirent en même temps : l’un d’effroi, l'autre de rage.
— A moi! à mon secours! criait Glo-
ria.
— Ah! tu vas mourir! hurlait la Marina, me lançant des regards furieux.
Ma position était plus qu’embarrassante ; elle était ridicule. Me servir contre une femme de mon sabre, même dans le fourreau, me semblait une action odieuse, impossible. D’un autre côté, le rugissement de lionne poussé par la Marina, et la façon dont elle saisit son poignard, indiquaient, non pas une vaine menace, mais bien une résolution fermement arrêtée.
Ah! si j’avais mieux connu cette femme,
JÜANITO LE HARPISTE. i03
comme mes scrupules et mes traditions d’Européen se seraient promptement évanouis ! Mais, hélas ! je ne pouvais ni me douter, ni mémo soupçonner ce que c’était que la Marina.
Une intervention à laquelle je ne songeais pas vint fort à propos couper court à mes irrésolutions, et me permettre de rentrer dans la neutralité.
Juanito avait entendu le cri de détresse de Gloria ; s’élançant aussitôt, la tête nue, hors de la salle du bal, il était accouru sur le théâtre de l’action dans laquelle je remplissais un rôle si ingrat.
Je vivrais cent ans que jamais je n’oublierai la magnifique expression de fureur que reflétait le visage du musicien ; c’était l’explosion d’une patience trop longtemps comprimée.
J’eus peur un instant qu’il ne tuât la Marina.
— Infâme ! lui dit-il en marchant lentement vers elle comme s’il était arrêté et excité à cha-
que pas par le souvenir d’une douleur passée, infâme! tu avais déjà mon mépris, te faut-il donc ma haine?
Ce peu de mots produisit un effet extraordinaire sur la Marina, Elle pâlit, chancela, puis tout à coup un sanglot déchirant sortit de sa poitrine.
— Pardonne-moi, Juanito, dit-elle en courbant la tête, pardonne-moi, j’étais folle, j’avais perdu la raison... Mais c’est qu’aussi je souffrais tant!... Tu me pardonnes, n’est-il pas vrai, tu ne me détestes pas? Oh! je t’en conjure les mains jointes et à deux genoux, dis-moi que tu ne me détestes pas, que je ne suis pas pour toi un objet d’horreur. .. Tu aimes Gloria, je le sais, n’essaie pas de le nier... eh bien ! si... si ton bonheur est attaché à cet amour, si tu ne peux être heureux sans elle... fais-en ta femme... épousela... Tu m’entends? je dis, épouse-la!... Mais ne me répète jamais que tu me détestes, Juan
JCAN1T0 LE HARPISTE.
ce serait me tuer tu no voudrais pas assas-
siner une femme...
Juanito ét^it préparé à une scène de violenc 3 ; eette soumission, tout à la fois servile et passionnée, le désarma.
— Marina, dit-il lentement et avec une gravité solennelle, je jure sur mon honneur d’honnête homme que si tu te refuses au serment que je vais exiger de toi, cette fois est la dernière que nous nous verrons, dussé-je, pour te fuir, me réfugier dans les bras de la mort!
— Parle, Juanito...
— - Sur la mémoire de ta pauvre mère, morte entre tes bras, et que tu t’es si souvent et si amèrement reproché de n’avoir pas rendue heureuse, sur ta part de paradis, sur ton salut éternel, m’assures-tu que jamais tu n’attenteras ni directement ni indirectement aux jours de Gloria?... Ne te hftte pas de prononcer ce terrible serment... réfléchis...
JUANITO LE «AUTISTE,
— Non, non ! c’est inutile, je le jure! répon-' dit la Marina d’un ton qui décelait la franchise, et qui pourtant me parut étrange.
— Merci, Marina, murmura Juan en tendant la main à la Mexicaine.
— Maintenant, il faut que je m’en aille, car tu comptes sans doute reconduire Gloria chez elle? dit la Marina après avoir porté à ses lô- Yres la main de Juanito.
— Non, Marina, je te laisse ce soin.
— Ohl merci... merci de cette confiance, Juanito; elle me prouve que je n’ai pas perdu toute ton amitié. J’ai d’horribles défauts, j’en conviens; mais toute générosité n’est pas éteinte dans mon cœur. Tu le sais bien aussi, toi; voilà pourquoi je no perds pas encore toute espérance.
— Il me reste à m’excuser auprès de vous,
senor, me dit Juanito lorsque nous fûmes seuls, de l’ennui que vous a causé la Marina.
— Ne parlons plus de cela. Mais le bal est fini, ne retournez-vous pas chez vous?
— Oui, seigneurie.
— Alors, nous ferons route ensemble, car
nous sommes voisins. • ; r
Juanito rentra dans le palais pour prendre sa harpe et son chapeau, et nous nous acheminâmes vers mon enramada.
— Savez-vous bien, senor Juanito, lui dis-je sur le ton de la plaisanterie, que vous êtes furieusement aimé ! Cette senora Marina montre une énergie et une exaltation dans la manifestation de ses sentiments qui atteignent jusqu’aux dernières limites de la passion...
— Hélas ! seigneurie, la Marina est extrême c:i tout, dans sa haine comme dans son amour.. Elle n'a jamais su se contraindre. Aussi quels tristes souvenirs tachent son passé !
i . X 'Ôi
— Comment l’entendez-vous?
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hàtilttf ^lt*Fêtd bfu^uêffiènt, ët, tâe ^|ttrdant en fàcé :
— La Marina a déjà tue deUX femmes, me dit-il froidement.
— A cause de vous? demandal-jè êh èéntattf un frisson me passer à travers le corps.
*— Elle ne me connaissait pas alors, seigneu*
rie. h» .»v*- *»»$»
— Comment pouvez-vous aimer cette femme!
m’écriai-je avec une indignation dont je ne fu» pas maître. •• .*w»-
, — • Je ne l’aime pas, sénor.
— Mais vous voüs laissez aimer par elle f
— Mon Dieu, seigneurie, ma position vis-
à-Vis de la Marina est Bien difficile à expliquer. Elle m’a pris un jour dans ses serres, comme feràit un vautour d’une grive. J’ai été d’abord si étourdi, si effrayé, qü’en me retrouvant vivant, j’ui presque ressenti pour elle de la re- P ■* ' 1 .
Connaissance de Cequ’èlle üë tn'Svàdt pas de-
, t' * ft/' s, î jV ’J *■-*'
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▼oré. *•
— Les caresses «8 éèttê fèfhttfe, dBÛi tes tnains sont souillées dé sang, devaient pourtant vous....
Juanito ne me laissa pas achever ma phrase.
— ?oüà tie connaissez la Marina que sous son fnauvais côté, seigneurie, dit-il en m’interromp&iit; elle possède trop de fiérté ét dé religioâ pour avoir jamais songé à être ma maîtresse... Elle veut m’épousêr... Voilà tSut.
' ^ foilà tdtit, dites-toü'S; mais je ne vois pas trop ce qtie vous pouvez Craindre de pis!
— Je ne crains rien, seigneurie, car moi, jVÉi GWfffc. ;Vet^«sJ. J
^ Et puis?.:. Achevé, îtt&iilfo.
Le harpiste, malgré mon invitatfôfï, détn étira assez longtemps réfléchi et silencieux ; enfin, changeant de tdit, il reprit parole " u> '
— Vous n’avez probablement pas remariera.
JtJANITO LE HARPISTE.
seigneurie, 4a singulière intonation de la voix de ki Marina, quand elle m’a juré qu’elle, qe tâterait rien contre Gloria?
— Je vous demande bien pardon, .Juanito.
Avez-vous peur qu’elle ne manque A sa pror messe ?
Oh ! non... la Marina est femme de parole, elle tient à ce qu’elle dit, et ce qu’elle dit elle le fait I Gloria n’a plus rien à redouter de sa haine...
— Alors, tout est au mieux t
— Oui, tout est au mieux; car c’est contre moi seul qu’elle va tourner sa colère. , ,
— Que vous importe
— Oh ! cela m’importe peu, en effet, me répondit-il avec un sourire plein de résignation et de tristesse.
— Vraiment vous dites cela d’une drôle de façon! Au. total, que peut eontre vous la Marina?
HJANITO L» UAftPISTÏ,
CSe ne fût que cent pas plus loin, c’est-à-dire lorsque nous fûmes arrivés devant mon enrar mada, que Juanito répondit à ma question.
— Il y a longtemps, me dit-il, que Marina a envie de poignarder un homme.
— Quelle horreur! Vous êtes fou !
— Oh ! je connais Marina, seigneurie. Vous verrez ! vous verrez !
Juanito me salua à la hâte et s’éloigna rapidement, sans me donner le temps de reprendre la conversation.
Je me jetai en rentrant sur mon zarape, mais je ne pus fermer les yeux jusqu’au lendemain ; cette* fois ce n’étaient plus les sancudos qui m’empêchaient de dormir.
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L’anniversaire de la proclamation de l’Indé-
peudance mexicaine est, sans contredit, la fête la plus bruyante et la plus animée que célèbre, chaque année, cette République si pleine de fantaisie et d’imprévu. Toutefois, l’on se tromperait grandement si l’on s’imaginait que les passions politiques entrent pour quelque cuoso dans l’éclat de cette solennité patriotique ; Ce qui rend la fête de l’Indépendance si popu-
JÜAOTTO t* HARPISTE.
laire, c’est que la traction veut que l’on y tire beaucoup de fêpx d’artifices ; et le Mexicain est fanatique du c$€te(ott. de la Du reste, on djOit reconnaître que ‘tes -fypewi martîent et dirigent les pétas# avec une remarquai# adresse; une pancion se passe rarement sans .qu’il y ait quelques spectateurs blessés ; c’est presque aussi intéressant qu’une course de taureau* !
La fête de l’Indépendance joint aussi aux plaisirs de lrç pçfotecfmie ceux de l'éloquence; chacun trouve un auditoire pour écouter son
' rf ,v ' H . ‘fil ' tfl' <’ (i ’ •* «**4 1 T
discours, et chacun le prononce ! De Morellos, Gucrrero, Allende, etc., de tous ces hommes, les uns réellement supérieurs, les autres simplement passionnés, qui tombèrent victimes de leur révolte contre la mère-patrie, il n’en est point question ; car ce sont là de j noms ignorés de la foule et dont les grands politiques seuls de la capitale ont gardé un confus
souvenir : mais, en revanche, chaque orateur
JEARITO LE HARPISTE. 1 17
parle beaucoup de lui-même. Tel lepero soutient qu’il couperait les oreilles à tout audacieux rival qui oserait courtiser sa belle; tel ranchero (ou fermier) annonce qu’il possède le secret d’un coup de machtte (ou sabre droit) d’une infaillibilité incontestable, et jure que, si quelqu’imprudent était assez mal avisé pour oser lui disputer le haut pavé lorsqu’il passera à cheval, il le tuerait roide sur place!
En un mot, chacun, au nom de la liberté, provoque plus ou moins son voisin, et comme tout le monde a fait un énorme, abus de boissons fermentées, chaque ville, chaque villago, chaque hameau se change, vers la fin de cette belle journée, en une sanglante arène. On s’égorge et Ton s’assassine d’une extrémité à l’autre de la République, aux cris de viva la libertad ! Aussi, je le répète, cette solennité est-elle attendue et saluée par la foule avec autant dimpatience que de joie.
ni ■
l'avais pria pour riÿlo inngaÇ|g (H(CM!du«ft ' depuis que j’étafë au Mexiquq, $|e rester eq^j jrné chez moi pendant toute la durée de ces es^ pèces de saturnales ; mais le séjour de lu enrar mada du garde Francisco était si peq attrayant que l’heure de 1 ’Angelifs §qppôe, jg fqrtjs ppy aller respirer la bri^e du sqir. l*e$ qbords de la plage présentaient uq singulier coup d’œil, pq spectacle d’une animation étrange. D’innom?
byables bûchers d’aucote (ou bois résineux), séparés les uns des autres. par quelques pas % peine, éclairaient de Jeuys rquges rayons qoe population ivre de misçaj, affolée d’entllPUsiasme et de mouyeiqqnt. ..t.
Des cris aigus et prolongés, qui pouyaient tout aussi l)ien exprimer 49*9 poussée qu’au délire, que la ç#rq atteignant jusque la fureur, formaient qp égayant fipnçnçj. dont l’ensemble ne manquait pourtant pas d’ung sauvage harmonie; oq e(W d4 UU m
c^çBurj infernaux dent parlent lqs bailade^ De nombreux débits dp Rigueurs alcooliques, débits improvisés ppur circonstance, surexcitaient plutôt qu’ils ne renouvelaient lps forces épuisées de la foule, et enflammaient les légions indisciplinées des leperos et des co$r trebandiers d$s terribles ardeurs du paeuptre pour l’amour du sangl I)e temps à autre»
blanche et sinistre lueur d’un contenu tpavarisait l’épaisse couche de fumée çouge prqdui^| par l’aucote, et le gémissement d’un blessé ou
le raie d’un mourant venait se foudre dans les '
retentissantes clameurs de la foulel Ma première pensée, en arrivant sur le théâtre dp cette orgie en plein vent, futpopr Juanito, Depuis la veille au soir que je l’avais quitté, je n’avais pas été, pour ainsi dire, un instant sans songer a lui; les dernières paroles qu’il avait prononcées en prenant congé (Je mpi n’avaient ge$g§ de Imurdqnper à çotutR^un
120 JUAKITO LE HARPISTE.
glas de mort. Je pressenüâb un drame terrible et prochain ; et, malgié l'égolsme momentané que me donnait alors l’habitude des voyages, je ne pouvais me défendre d’une sympathie pleine de dévouement pour ce sauvage enfant de génie.
Mes recherches ne furent ni longues ni vaines : les accords d’une harpe, à chaque instant interrompus par des bravos frénétiques, m’apprirent bientôt l'endroit où se trouvait Juahito.
La rigoureuse exactitude de mon costume mexicain m’offrant le précieux avantage de pouvoir circuler parmi la foule sans attirer l’attention de personne, je n’hésitai pas à me mêler à la plèbe rugissante et déchaînée, et Je parvins sans trop d’efforts jusqu’à la triple barrière humaine de spectateurs qui entouraient le harpiste de San-Blas.
Jamais je n’ouhUerai l’expression que reflétait
JrAHIYO LE HARPISTE. 124
©n ce moment le visage de Juanito : c’était * '»* comme l'orgueil vrai et dans toute sa virile
beauté, uni à une sensibilité féminine. Sa tête
un peu rejetée en arrière, et le pli ironique de
ses lèvres disaient l’attente, mieux encore, le
désir pi l’impatience de la lutte, tandis que ses
glands yeux noirs, adoucis par de molles lan-
gueurs , semblaient implorer une mystérieuse
tendresse.^ Sa main , à la fois distraite et nerveuse,
tirait de sa harpe de singuliers accords; c’était une improvisation étrange et remplie d’antithèses; les passions les plus fougueuses éclataient et alternaient sans aucune transition avec les douces, charmantes et frivoles plaintes de l’amour heureux.
Quoique cette mélodie ne pénétrât pas audelà de l’épiderme de l’auditoire de Juanito, les leperôs n l en subissaient pas moins l’harmonieuse influence. Vingt d’entre eux , poètes improvisateurs, accompagnaient de leurs chants,
tantôt véhéments, tantôt plaintifs, la harpe de leur compatriote, Les cordes vibraient-elles comme le clairon dans la bataille ? ils décla-
.!*• * %**»/•» * > •• 1 J If* PW.
maient la glorieuse indépendance de la République, et menaçaient de coups de couteau leurs voisins et amis; soupiraient-elles, ainsi que la brise du soir glissant sur les cimes des orapgejrs? ils murmuraient, — assez indiscrètement, — les noms de leurs maîtresses, et se désolaient! — avec de prétendues restrictions d’une rare fa-
fy ^ > v • ,■* *»*-*« ,-.*<• r ^ ?v> Vt-, > w
tuité, — de la cruauté avec laquelle elles Recueillaient leurs hommages.
Le lepero mexicain, complètement maître dp
son gracieux idiome, l’assouplit sans peine aux
exigences delà poésie libre et familière; peu d’Européens, — môme de ceux appartenant à la classe lettrée, — seraient capables de lutter contre eux dans ces poétiques tournois, souvent jaillit du choc de deux rimes une peu-
iéAwMk ...
JUAHITO LE ITARPISTE.
J’assistais depuis dix minutes à cette scène bizarre et à peu près indescriptible, lorsque je vis Juanito pâlir et rougir alternativement dans l’espace d’une seconde; peu après il s’arrêta. Puis, écartant d’un geste lentement solennel et distrait, la foule compacte qui l’emprisonnait, il s’éloigna d’un pas rapide et sans emporter sa harpe! Soit qu’ils fussent dominés par un respect instinctif pour Juanito, soit plutôt qu’ils fussent déjà las de ce délassement inoffensif et anodin, les leperos n’essavèrent pas de retenir le harpiste; ils se contentèrent de passer de la poésie à la prose; les injures succédèrent aux bouts-rimés, et les coups de couteau aux pantomimes animées dont ils accompagnaient naguère leurs improvisations. Je m’éloignai au plus vite dans la direction prise par Juanito.
J’avais fait cent pas à peine lorsque j’aperçus
le musicien; il n’était pas seul; une jeune
If I 1ÜAN1T0 LE HARPISTE.
femme, — du moins à en juger par sa marche
souple et légère, — s’appuyait à son bras ; je
crus reconnaître Gloria, et ne voulant pas trou»
bler cet heureux tête-à-tête, je rentrai dans la
foule. Le hasard me guida à merveille; il me conduisit au fandango. Le fandango, la danse nationale, favorite et à peu près unique du peuple mexicain, n’a rien de l’impétuosité ondoyante, — ■ si l’on peut s’exprimer ainsi, — de la cachucha ou du boléro ; il demande peu d’espace, ne s’écarte jamais de la ligne droite et remplace par un vertigineux piétinement les poses provocatrices et renversées de la Chorégraphie andalouse. Le fandango mexicain a ceci de particulier qu’il s’exécute, non pas
aux sons des instruments, mais de la voix hu* maine. L’orchestre se compose de deux ou trois chanteurs qui glapissent une espèce de potpourri dont chaque couplet marque une figure nouvelle*
JtJANITll LE UAr.mrE.
fis
Ce fut non sans peiné que je parvins à me glisser impunément à travers les rangs serrés des* assistants.
Deux planches longues chacune d’environ vieux mètres, larges d’à peu près trente centimètres, servaient de plancher aux deux danseurs : un homme et une femme.
Lorsque j’arrivai, le fandango atteignait à l’apogée de sa brutale et expressive vivacité; les chanteurs hurlaient avec une prodigieuse précipitation la fameuse stance ;
Pica (ter) perico.
Pica (ter) et ramo, etc.
stance qui marque un mouvement désordonné, et est l’écueil et l’effroi des artistes faibles oh inexpérimentés.
Cette fois, le fameux « Pica perico, » enlevé avec une irréprochable et fougueuse netteté, souleva d’unanimes applaudissements : les spec*
JÜAHITO LE JIAHPISTE.
tateurs des deux sexes trépignaient de joie.
Cinq à six leperos, abandonnant leur place, allèrent à tour de rôle et en signe d’adipiratipn placer leur chapeau sur la tête de la danseuse qui, quoique surchargée par cette pyramide de feutre, ne ralentit en rien, tout au contraire, la rapidité de ses évolutions.
Plus je regardais cette femme, et plus il pie semblait que cette fois n’était pas la première que je la voyais; je ne me trompais pas : c’était la Marina ! seulement, l’excitation de la danse l’enivrement des applaudissements larendaieit presque méconnaissable , en imprimant à ses
traits un air de triomphe et de satisfaction qui OP adoucissait, la dureté habituelle. Sa jupe, ou porte de tunjcp, extrêmement courte et bariolée de grands dessins aux nuances vives, tranchantes, laissait apercevoir la naissance de sa jgplje fîne, nerveuse et bistrée; ses pied» nos étaient chaussés de souliers ©a satin couleur
JUANITO LF* HARPISTE.
c^isej u ng gour . $$ cactus, fopp çmm 4#
ÉWtè * a »P«*
S^^lyre, 0Aift lgs reflet bl^s miroitai#»* *
Ja lueur de la flamme ainsi qu’un diadème d’a 3
. ^e^noreexplanvaUqod’Pdiiiousiasjne peuas sée âmes côtés attira un moment mpu attention, J’aperçus, non sans une certaine satisfaction , l’illustre hombre de a caballo, le beau Gabachp qui, le col tendu et les yeux démesurément pm verts, suivait: d’un regard ardent les moindres mouvements de la Marina: la troupe desacteurs de mon drame intime était donc au complet.
Le fandango terminé, chaque lepero,, qui avait déposé son chapeau sur la tête de la danseuse, s’en fut le réclamer, en échange d’un cadeau. L’un donna sa faya ou ceinture de
crêpe de Chine, l’autre le foulard neuf qui lui
servait de. cravate, celui-ci une piastre, celui-là quelques réaux. Ces offrandes d’objets et de nu-
i$8 JBAtflfO LS HARPISTE.
Méraire conspuent au Mexique, dans ces sortes de ciTqânstances, un usage si généralement répan'du et accepté, qu’elles ne blessent et n’engagent en rien la fierté ou la reconnaissance de la personne qui les reçoit, c’est simplement un hommage rendu à la beauté et à l’art. Gabacho se présenta le dernier.
— Adorable Marina, dit-il, en lui présentant galamment une once d’or (1), pour un baiser de toi je donnerais mon cheval ; pour cette fleur qui orne ta chevelure, je sacrifierais ma vie;
La Mexicaine prit la pièce d’or avec une indifférence marquée, et levant d’une façon ironique ses brunes épaules :
arrives trop tard, Gabacho, répondltelle, ne sais-tu pas que mon cœur ne m’appartient plus.
(4) L’ocë, anciennement appelée quadruple, vaut de 80 à 86 fv., selon le change.
Sa récolte terminée, la Marina, fière et triomphante, s’éloigna pour faire place à un nouveau couple de danseurs.
La pensée qu’elle allait, sans doute, se mettre en quête de son Men-aimé Juanito, me fit souvenir que Juanito n’était pas seul, et songer que si elle le rencontrait en compagnie de Gloria, une catastrophe pourrait bien s’en suivre. Je résolus donc de prévenir la Marina dans son dessein, en allant au plus vite avertir le harpiste qu’il eût à se tenir sur ses gardes. Ma démarche, je l’avoue volontiers, manquait de dignité; mais elle était plus que justifiée par la confidence que Juanito m’avait faite la veille fi s’agissait d’empêcher un crime 1
Après avoir parcouru en vain et pendant assez longtemps les groupes de la fête, je réfléchi que les amants préfèrent au bruit et aux regards de la foule, le silence et la liberté du la solitude, et je m’acheminai vers les endroits
15b JUANITO LE IlllU'iSÏ'E.
'diserts de la plage, il paraît que la Iftâfiha partâgeait en cela ma manière de voir, car je
vais pas encore franchi une distance d’undeniî*
mille, lorsque je l’aperçus se ftiufilant dans l’ombre entre deux rochers : sa marche, douceÿliisemënt menaçante, si bon pdiit parler dirfsî, Se rapprochait de l’allure rampante de la pdtfttiôré : elle semblait guetter une proie.
fout à coup, soit que la présence d’tirt iü* cbtind l’inquiétât, soit qü’elle obéît à une idée siibitè, elle se retourna, prit sOn élan èt s’é* Iànçâ avec une fougueuse impétuosité dans là direction dé la fête.
Cette retraite précipitée nie parut, je ni Sais trop pourquoi, de mauvais augure. J’hésitais §ür le parti que je devais prendre , quand je crus entendre, non loin de moi, un Tégër‘ crâqueniént dans le sable; une minute plus tard jè me trouvais face à facè avec Juanito.
.. Ÿdus, Selgnetlrief s’écria - 1 - il âtêè tft
'Htstmi & tfsm m.
Joyeux %is5tiffèîiieftt. fyüer' hasard voïts a conduit ici? ‘
— Ce n’est point le hasard, Jüanito! Jd lüis tettti ici parce que j’espérais vous y rehcdii-
Moi; seigneurie? serais-je assez hèureux pouf que vous ayez, je n’ose dire un service à me demander, mais, au moins, un ordre à me dhnner?...
' jü- C’est, au contraire, üri service que je voulais vous rendre... Seulement, j’ai peur d’être arrivé trop tard.
l’expliquai alors en peu de mots, au harpiste, et mes craintes et ma rencontre avec la Marina.
Ce fut avec des paroles simples, dites avec un accent dénué de toute emphase, et partaht évidemment du cœur, que Jüanito me remercia de mon intention et de ma démarche.
*— tieias! seighfeurie, pdtirfeuiVit-il é’UÜe
131 JUAN1T0 US HARMSTjK.
voit dont le timbre voilé exprimait pieté l la résignation que la tristesse; hélas, seigneurie, j’appelle de tous mes vœux un dénouement à ma position, dût-il se produire par une catastrophe ! La domination de la Marina me rend le plus malheureux des hommes. La vie sans liberté, c’est le jour sans le soleil 1 — Que ne faites-vous un appel à votre volonté, Juanito? Une heure de fermeté vous délivrera à tout jamais des obsessions de cette .... ‘ »
misérable créature.
Le musicien resta quelques instants silencieux, puis d’un ton qui décelait l’abattement :
— Il n’est plus temps, me dit-il.
— Comment cela, il n’est plus temps?
— Non... je n’aime plus Gloria!...
Cette réponse, à laquelle j’étais bien loin de
m’attendre, me causa une surprise extrême. Je fus tenté de croire qu’en effet Juanito, ainsi
JUAN1T0 LS HAMISrtfy 139
que me l’avait affirmé mon hôte, ne jouissait pas de la plénitude de ses facultés mentales.
Le harpiste devina mon étonnement; un triste sourire courba gracieusement ses lèpres- .
— Ne vous ai-je pas avoué , seigneurie, reprit-il, que je suis affligé d’une bien malheureuse organisation? Que je suis l’esclave de puériles susceptibilités ? L’entrevue que je viens d’avoir avec Gloria m’a complètement •< détaché d’elle... Mes yeux se sont ouverts à
la clarté, et mon amour, qui n’était qu’une illusion, a disparu devant l’éclat de la lumière...
— Que vous a donc dit Gloria?
— Elle m’a assuré de toute son affection^
— Cet aveu, pour un cœur épris comme le
vôtre, devrait être plutôt un sujet de joie que de découragement. #
— Oui, c’est vrai, senor. Que voulez- vous
i3l ^a'mto 'Ie^aÎÎpMÏ:
ma fauté si certaines ÿarol(É î$$* *>•-' - . - , jV . 9
lées, et auxqelles personne n’attribuerait aü-
liïne importance, détruisent pour mtii l’ènsemfiîe d’une phrase, et lui donnent ùü sènsërftièrement opposé à ce que l’on a voulu sans dbutë hxprtmèr. Je vous le répète, Gloria ne m'a rien dit de bien saillant, de bien particulier; mais la pauvre èrtfant m’a prouvé, à 'sbÜ insu, qu’elle était incapable de comprendre les délicatesses de l’amour. Gloria h’est ni méchantë ni perfide ; eflë'est sotte, ce qiii fest $1$ Allons, je vois que vous voils serez quetellés: His râneribes et les colères des amoureui sont, àles entendre, éternelles et implacables; ëü réalité, il suffit d’un sourire pour les chânger en ravissements et en extases!
— Vous vous trompes, seigneurie, Gloria n’a nullement éü l’iïftention de me faire de fit peine, tout au contraire... elle m’a môme fjViltt#
persuadée qu’elle venait de m’avouer la préié-
rence qu’elle m’accorde^ur rags rivayx ; plie se jjgure ^uej§ suis pqinble du bonheur!
^Le harpiste fit une légère pause, puis il reprit
ijyW-Tîi?. et .' WW » P " 1301 »
C’est étraqge pourtant comme l’homme est sujet à de singuliers yveyglementsl Up amouç-propre ridicule et une soif ardepte dp jouissances troublent continuellement sa çajç sgUj et lui font prendre pour des réalités sg| rêves et ses espérances. Il pare la femme, qu’il remarque de toutes les qualités qu’il se croit digne de rencontrer, et il finit ainsi par ain^,
non plus une œuvre défectueuse de la nature,
mais bien une création enfantée par son pjoj^
Ce langage ne me surprit point : le n’en étais*.
lui dis-je ; depuis quand conn|issez-v^is gjo-^
0 •*. m AHjt :
orgueil !
fc • '
Ce
plus avec Juanito aux étonnements.
— Permettez-moi une question,
ria?
1ÜAN1T0 US HARPISTE.
Depù&s un an, seigneurie.
— Alors comment peut-il se faire qu’ayant eu autant de temps pour l’étudier, vous ne vous soyez aperçu qu'aujourd’hui seulement, et cela eu quelques minutes, de l’absence totale de»
qualités que vous aviez cru trouver e mette jusqu’à ce jour ? Il me semble que vous êtes en ce moment-ci sous l’influence d'un sentiihent éphémère qui disparaîtra, j’en suis persuadé, avec la cause futile qui l’a produit.
— Vous me faites vraiment trop d’honneur, seigneurie! me répondit Juanito d’une voix dont la douceur déguisait mal l’ironie. Vous discutez mes sentiments comme s’ils étaient ceux d’un être raisonnable. Vous ignorez probablement que l’on m’apelle le fou dé San- IH&s*<L’irn pression remplace en moi le raisonnés#^ Ainsi que les lassés et les dhfants, je me laisse volontiers prendre aux mirages qui éblouissent et trompent ma simplicité! H
ii». 4
msrro LE HARN***.
faut un coup de foudre pour m’arracher aux • puérilités de mon imagination!...
— La foudre a donc éclaté ? dis-je en riant.
— Pas encore, seigneurie, me répondit-il froidement ; mais l’éclair a déjà brillé, et sa lueur a éteint l’auréole dont je m’étais plu à
entourer Gloria!... Maintenant ^attends avec
indifférence l’orage.
Les vrais voyageurs goûtent peu, en général,
le langage métaphysiqùe; ce qu’ils recherchent, avant tout, c’est la clarté de l’expression et ht précision du fait ; je me hâtai donc, par une interrogation bien prosaïque et bien positive, de changer la forme de notre dialogue, qui me* naçait de tomber dans ce pathos pompeuse*
ment monotone, que les romanciers de cou-
leur locale croient devoir mettre dans la houcise dos Peaux-Bouges de la Prairie.
— La Marina, lorsque je l’ai rencontrée, vous av&it-eUe donc accosté, Juanito? demandai-
JPAHJTO LE HARPISTE.
•v» ‘«k»'-.* rf -iWv'.'V*?
je. Y a-t-il eu entre Gloria et cette mégère, rçn
échange de ces aigres et vilaines paroles qui
-- -’ip|
attristent et découragent si profondément
l’homme qui en est tout à la fois la cause et le
i ?... Vous vous taisez!... Allons, il
que je juge encore trop favorablement cettp
£*,vv , ï-
odieuse créature! Elle aura manqué à ses pro-
messes... oublié son serment!... Vous venez de
subir une scène de violence. Cet éclair dont vous parlez, c’est une lame de couteau qui aura brillé dans l’ombre!...
Jjf'iÇL . ■ ** • •' ■
— Vos suppositions sont complètement faus-
jV # . - - *■,. i- •* j *
ses, seigneurie. J’avais deviné, en effet, que la Marina rampait sur mes traces, mais je ne l’ai
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point aperçue. Ne vous souvenez-vous plus,
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senor, de ce que je vous ai dit lors de notre
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première rencontre? que, quand doit m’arriver
... J . * i >. !" j râ '«*■ >-<-* •
un malheur imprévu, j’en souffre avant qu’il
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ne s’accomplisse. Je suis toujours en avance
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sur ma vie. Soyez assuré qu’un grave évqpe-
JTDASITO LE HARPISTE.
ment est sur le point de prendre place dans mon existence. Vous secouez la tête d’un air de railleuse incrédulité; soit. Je ne prendrai que trop tôt ma revanche... Vous verrez, vous verrez 1
«:* vr . #'•> ftji r
•*^rf -,
^fcout èn causant avec Juanîto, je rfetijlf&tfoi sans tfop prendre garde où il me conduisait une formidable clameur et des applaudissements passionnés, qui retentirent à quelques pas de nous, me firent relever la tête; j’étais en
plein cœur de la fête : décidément le hasard l’emportait sur ma volonté ; malgré ma sage et ferme résolution de ne jamais assister a. ces dangereuses réjouissances annuelles, qui, sous
JÜAÏflTO LE HARPISTE.
prétexte de célébrer le triomphe de la liberté; tombent dans la plus honteuse et déplorable licence, je me trouvais être, ce soir-là, l’un des plus assidus spectateurs de l’orgie , qui mugissait, plus bruyante que la vague sur les plages lointaines de San-Blas.
— Pie désirez-vous point connaître, seigneurie, la cause de ces bruyants bravos î me dit Juanito.
— Non, merci ; j’ai seulement hâte de regagner mon enramada.
fcé harpiste resta silencieux l’espace de quelles pondes : il semblait „ , rm
— Au fait, je préfère que vous ne soyez pas témoin de ce qui va se passer, -seigneurie, reprit-il. L'intérêt que vous avez bien voulu me témoigner depuis que j’ai l’honneur de vous connaître, vous rendrait pénible cette scène brutale.
— Que va-t-il se passer? à quelle scène faj-
ifitWîtf lÀ H ARpistf . MS
tf-Vètfè iuüfîho! ffii tttihintà-jl
avec un baltëînëiii de doeür.
ïè Hgübti kîi jüsté, ^ëîgîïeiirië ; iÜkis Hyeî l^iurl, jé vdôs lès répète, ijtfuii ëv$fle- MnhffîptMnt pour rnoi vât së produire... IS S8ê dois pàs éifè étranger aux bravos tpie Vbtté venez d’entendre.
câràhiMî îùanito, m*ëcriài-jé , PScMsion 8b vous coiifbtidfe s’ offre 'dette tbis-Ci trd$ belle pbür que je là laisse échapper! Ouille i fïre feiVë ëgrktigner pàr quelc{Üë ÎSoirîfê de 8outèàu eii féfidânt cette fotile è6rnpdètë,*jè Vëüi vous prouver que vos pressentiments n’otil fë keris doiïimunt Avançons i Joigriârit l’action à la parole, je me jetai fcfM» Vèment â' travers les rangs serréâ de lépêfbâ ; JÜànito idÉîë suivit. Ma stupéfaction fiit §tïi? bôtneë; Ibfgqüé, après avoir Opéré itik VibtSrieüse trouée, jè me trouvai fttce à fdfce àvëc là Mtirina, qui, î’Élf brillant, lè telhi âbitbë ët
KJARITO LE HARPISTE.
assez semblable à une bacchante, achevai* d’exécuter un triomphant fandango.
Le beau Gabacho, agenouillé devant elle dans une pose des plus castillanes, Sollicitait humblement, publiquement, — et en bouts-ci* mes, — la fleur de cactus qui ornait sa chevelure.
C’étaient la galanterie de Gabacho et la danse de la Marina qui avaient soulevé les bravo* prolongés que nous venions d ? entendre.
Un grand silence se : la Marina allait
parler; chacun attendait impatiemment sa réponse.
— Pauvre Gabacho , dit-elle d’une voix moqueuse et avec un sourire de pitié, ton désir de briller en public t’a conduit dans une sotte aventure !... Sais-tu à quoi tu t’exposes? A battre honteusement en retraite lorsque je t’apprendrai le prix que coûte cette fleur à H possession de laquelle tu n’attaches d’autre impor-
JÜASUTO LS HARPISTE,
tq.nce que celle de passer pour un caballero
» fi
accompli!... Allons, relève-toi, et va chercher ailleurs de plus faciles triomphes!...
Des éclats de rire universels saluèrent la
déconfiture de l’écuyer. Gabacho était trop beau pour n’avoir pas beaucoup d’ennemis ou d’envieux parmi les leperos présents.
L’hombre de a caballo tressaillit; une pâleur livide envahit son visage, et ce fut d’une voix qu’il essaya en vain de rendre calme et indifférente, qu’il reprit la parole.
— Marina, dit- il, tout le monde sait quo tu es une femme aussi honnête qu’extravagante, mais personne n’ignore non plus que je suis un généreux et fier caballero. J’ai pour principe qu'un homme ne doit jamais reculer devatnt un sacrifice dès qu’il s’agit de dégager son honneur, ni rester sous le coup d’une humiliation qui ternirait sa gloire. Fixe toi-même
un prix à cette fleur, et je jure par mon patron,
m JÜ4NII0 X.E lUKMSïS,
que dusgé-je, pour satisfaire ton exigence, vide? ma ceinture, vendre mon cheval et mes armes, je ne reculerais pas. j’attends...
Cette fpj§, les leperos n’osèrent plus rire; Gabacho avait pour lui la partie féminine de son gudi^fiirp ; toutes les peladas (1) l’admiraient.
Soit calcul, soit conscience, la Marina parut d’abord hésiter, mais bientôt un cruel sourire contracta son visage, puis d’une voix qui semblait sortir contre sa volonté de ses lèvres serrées et qûi se rapprochait assez du sifflement de la vipère :
— Va-t’en, malheureux î s’écria-t-elle, ce no serait pas de l’-or que te coûterait cette fleur, ce serait du sang |
Un jqyeux murmure parcourut la foule. Les leperos flqiraient un drame prochain. En effet,
(1 ^Femmes de la dermere classe du peuple; compagnes des leperos. * -*?■ . '&
JUAN1X0 I)E ilAftPlSTE,
Gabacho s’ôtait trop avancé pour ne pas insister. * • ■ , v i
— Ce que tu m-apprends là me comble dq joie, Marina, reprit-il, car si nia bourse estpaji-r fois mal garnie, mon couteau, du moins, est toujours prêt. Maintenant, je suis certain de nq pas me trouver impuissant pu humilié devant tes hautes prétentions. ... t
— Non... non... je ne veux pas... éloigner toi, Gabacho!...
i— Tu as peur pour moi, bonne Marina! Itassure-toi! j’ai mis le couteau à la main cinq fois dans ma vie... et je dois cinq morts?
La pittoresque et expressive locution mexicaine devoir un mort, signifie tout bonnement avoir tué quelqu’un : il y a bien des leperos <|tti sont insolvables !
L’indécision de la Marina était visible, et il était évident qu’une lutte violente avait lieu dans son esprit : (iabaobn Goupa cou^ pqf
148 JUAîUTO le harpiste,
l'action, aux irrésolutions de la Mexicaine;' d’un geste rapide comme la pensée , il se saisit de la fleur qu’il avait jusqu’alors si vainement sollicitée.
La Marina eut un superbe mouvement d'indignation et de colère.
— Lâche ! s’écria-t-elle, tu profites de l’absence de Juanito...
Gabacho ne put retenir une exclamation do Joie.
— Quoi! c’était de Juanito qu’il s’agissait, dit-il d’un air narquois ; ma foi , belle Marina, je n’aurais jamais deviné que ce fût là le terrible champion dont tu me menaçais. Juanito mesurer son couteau avec le mien ! voilà en vérité une charmante plaisanterie ! Pauvre innocent, un simple froncement de mes sourcils suffirait pour le mettre en fuite !
— Tu te trompes, Gabacho, dit une voix nettement accentuée, me voici !
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JUANITO LE HARPISTE. 44t
Le harpiste, qui jusqu’alors s’était tenu caché derrière moi, venait, par un fougueux élan , de se placer devant son adversaire. La foule battit des mains, puis il se fit un silence solennel. La représentation commençait.
Gabacho, un instant troublé par cette apparition si inattendue, avait d’abord reculé de deux pas : on devinait la pâleur sous le bronze do ses jones; mais reprenant bientôt son sangfroid , il enveloppa son bras gauche de son zarâpe, et sortant d’une poche de sa calzonera un long couteau à la lame étroite et soigneusement affilée, il tomba en garde.
Juanito, les bras croisés, la contenance
calme et impassible, contemplait el hombre de a caballo d’un regard qui exprimait bien plutôt la pitié que la colère.
Quant à la Marina, son visage reflétait deux sentiments fort opposés, la joie et la frayeur ; çctte intervention flattait son amour-propre et
là)
épouvantait sa tendresse; du reste, persuadée
‘-*i k» •< «>» • .f /-v ♦ fcl * **
que ses efforts pour empêcher une lutte n’aboutiraient qu’à la rendre plus prochaine et plus acharnée, elle gardait une immobilité de statue.
Je ne parlerai pas de mes émotions; on les devinera sâns peine.
— Eh bien, senor Juan, j’attends ! dit Gabâêho. Ne daignerez-vous pas vous mettre en défense!... Mais j’y songe !... peut-être bien n’êtes-vous pas armé?...
— G’est vrai, senor, répondit le harpisti; mais aurais-je un acier à bpposer au vôtfé, que je ne m’en servirais pas à présent... Oh! n’affectez point cet air bravache, Gabacho ; vous sentez parfaitement bien en vous-même que je n’ai pas peur; et les terribles froncements de vos sourcils ne serviraient qu’à vous rendre ridicule. Dieu n’a pas donné à l’homme fet à la brute un égal sentiment de destruction.
t/i+J " f VI'Ÿ
la brute obéit à la fureur, l’homme au devoir!
Ceëer à la colère, c’est abdiquer sa dignité humaine et se Avaler ati rang des animaux! Je veux rester ce que 'A m’a tait, un homme 1 ïe'ëoitiprends, cèrtfes, l’impatience des cafoallerds qui assistent à ce débat, mais je ne sa rais le satisfaire.
— Ainsi, vous refusez de vous battre 1 ?
~ Ce soir, büi ; demain, non.
La réponsë du harpiste causa autant de sappdintemëht que d’étonnement à la touie; l'assassinat est si fréquent au Mexique entre les indigènes, qtie le duel y est inconnu.
— fet qui vous empêche de terminer notre différend sur l’Keüre ? reprit Gabaciio.
— Avant de répondre à votre question, senor, permettcz-moi quelques paroles d’explication. Sî j’ai accepté votre défi, ce n’est pas quejesois jaloux idlMfil... non... mille fois non!...
y j rid f&'lamais aÜn ée, je ne l’aime pas, je no
njAHITO LC HARPISTE.
l’aimerai jamais î... Salement, je erois qu’il j va de l’h on n eu o m m e d,’H#croteB l'appel (f qui>%É^te son a «w* et se met
sous sa protection. IrâiJtotÛBfta htaMtouM»*# choisir pour m défense»®; je ferai dfe mon mieitx pour ne pas trahir sa e<m$ance.|tprésent, si je refuse $'en venir ce soir aux mains, c’est que je tiens ltè$f$oup à ma propre estime;
or, votre ton, vos acüpas, l'animation de vos pajj0$g!s, me daa^(«jjt ^supposer que vous sous l’empire d’une QJjSte influence... Je ne saurais ;me hattfce contre une outre de meseal... Demain, à neuf heures du matin, je me rendrai a»éde mon % couteau ■§, cette même place-ci; j’eâ^ère quaje vous y rencontrerai... Senor, je
■fc T? tre serviteur!
av<£$ pfcononGé cas paroles avec un Tare sang^ohi, Jjfcanito salua courtoisement
son adversaire et s’écarta, silencieuse, pour ftp*
isa
— Pardon, seigneurie, me dit-il lorsque je le rejoignis à quelques pas plus loin, vous m’obligeriez infiniment en voulant bien me laisser seul... j f ài besoin de me recueillir.
Malgré cette invitation si formelle, je continuai à marcher à côté du harpiste.
— Juanito, lui dis-je, que cela vous convienne ou non, il faut, je veux que vous m’écoutiez.
Le Mexicain réprima un mouvement d’impatience et s’arrêta.
— Soit, seigneurie, je vous écouterai, mais je ne discuterai pas ! Promettez-moi donc que quand vous m’aurez dit tout ce que vous croyez avoir à me dire, vous me rendrez ma liberté !
— Je vous le promets.
— Parlez, seigneu rie.
— Juanito, repris-je après une légère pause, il me semble inutile d’insister sur la frivolité, pis encore, sur l’absurdité de la cause de votre
IBAKITÛ LE HARPISTE.
duel. La Marina, — vousme l’ayez déclaré vousmême, — vous fait horreur, et, grâce àDieu, aucun lien ne vous unit à cette infernale créature! Il y aurait folie d’autant plus insigne de votre part à vous considérer comme responsable ou solidaire de ses actions, que vous n’ignorez pas qu’en vous suscitant cette querelle, elle a eu uniquement pour but de se venger de votre froideur ou de vos dédains. Quant à votre adversaire Gabacho, c’est un garçon si nul et si au-dessous de vous sous tous les rapports, que vous ne devez attacher la moindre importance à son opinion. Rien, absolument rien ne justifierait donc votre rencontre de demain.
J’aborde maintenant un autre ordre d’idées. Ce qui vous rend inquiet,, agité, malheureux, ce
qui en un mot vous donne le dégoût de la vie,
c’est, que vous ne vous trouvez pas à votre place. l'ajoute, Juanito, qu’en cela vous avez çaison- Il y a en vous rétollé d’un. grand kom- «
me... - Songez donc que quatre mois vous suffisent pour vous rendre en Europe, et que dans quelques années d’ici vous pouvez être un des élus de la gloire!...
Le harpiste tressaillit ; mais reprenant bientôt son sang-froid :
— Au revoir, senor, me dit-il, que Dieu vous accorde une nuit paisible et d’heureux songes!
Alors, sans attendre ma réponse, il s’éloigna presque en courant. Je regagnai tristement mon enramada. Cette fois, ma fatigue l’emporta sur mon inquiétude; je ne me réveillai le lendemain que quand le soleil brillait déjà de tou son éclat. 11 était six heures.
Ma première pensée fut de sortir pour me rendre auprès de Juanito; mais la réflexion m’arrêta. Le Mexicain pouvait venir pendant mon absence; je me résolus donc à l’attendre jusqu’au moment fixé pour le combat. Mon impatience était si fébrile que les deux heures qui suivirent me semblèrent interminables.
Enfin, à huit heures précises, la porte de la * enramada s’ouvrit, et Juanito apparut. Jepous-
JDANITO LE HARPISTE.
sai un cri de soulagement, presque de joie.
— Je désespérais déjà de vous voir, lui dis-
je, en m’élançant à sa rencontre et en lui serrant la main.
— Vous aviez donc oublié, seigneurie, que je suis votre débiteur, me répondit-il. Je vous apporte les onze piastres que vous avez bien vfulu m’avancer pour l’acquisition de ma harpe! Recevez de nouveau, je vous en prie, l’expression de ma reconnaissance et de tous mes remerciements.*, . ...
— J’aurais préféré,' senor Juanito, devoir à tout autre motif le plaisir de votre visite...
— ft’est-il pas bien naturel, seigtiburifé; i|ü’aVïüit de bourit les chances d’uü cottbât d’au tant plus sérieux qu’il a été différé, je mette mes affaires en ordre ?
— Quoi, Juanito, vous pensez encore à cette
sotte provocation de Gabacbo!... J’espérais que
ftFÀNîtO LE HAR^ISTÉ. fcfè
la nnit vous aurait porté conseil : é% duel eât impossible !
— Vous vous trompez, seigneurie, car dans une heure la république mexicaine comptera de moins un bon écuyer ou un méchant râcleur de harpe, me répondit-il en souriant* et d’un ton empreint d’une joie tranquille.
— Mais, Juanito... ,.g
— Ah ! je vous en prie, seigneurie, reprit-il presque aussitôt en m’interrompant, n’insistez
pas, car vous me contraindriez, ce qui m’affli-
gérait infiniment, à renoncer au plaisir de passer cette dçrnière heure avec vous. Ma résolution est irrévocable !
Le harpiste fit iihe légère pause, s’assit sur tm équipai, et roulaht entre ses doigts une cigaretté :
— Seigneurie, continua-t-il d’urte tëii d'oucë et tranquille, Vous m’aveU déjà témoigné ftmt Ô’itrtérêt, que j# ne crains pas d’ôtrfe indiscret '
1$Ô mr>r«o nu «a# vissa.
en vous demandant votre apiaiou sura« qui m’intéresse vivement.
Je vous écoute, Juanito * * "
Le harpiste battit le briquet, alluma sa c%a*rette, puis, après avoir iancé une mince et longue colonne de fumée :
— Que pensez-vous du suicide ? me demanda-t-il.
— Que c’est une lâcheté, m’écriai-je.
— Vous venez de parler comme homme,
* v * f : ■ ... -■ sV*
mais répondez-moi comme chrétien.
— Alors je remplacerai le mot de lâcheté par celui de crime.
, — Je suis heureux de me rencontrer avec vous, seigneurie. Oui, selon moi, le suicide est un crime qui doit entraîner la perte du bqn-
^î*éternel.„ , , . , . . , ;
. Je regardai le Mexicain avee un étonneineoÇ que je ne cherchais pas à cacher : il fumait
JÜANITO LE HAnPISTE.
lentement sa cigarette, aucun signe extérieur ne révélait en lui la moindre émotion.
if • T
-t^4|uelesfrle motif qui vous a fait m’adresser cette quéêtitm, Juanito?
— Je n’en ai aucun, seigneurie.
«*- Mais enfin il n’est guère probable qu’à
propos de rien...
Le harpiste ne me laissa pas achever ma.
phrase.
— Mon esprit a des impatiences et des curiosités que je ne m’explique pas moi-même, me répondit-il. Puis après un court silence, et souriant d’une singulière façon :
— Je parie, senor, poursuivit-il en changeant de ton, que vous ne devinez pas d’où je
viens... J’ai passé la matinée avec Gloria!...
$ Pauvre enfantl elle frémit en songeant que je ^puis être tué ; mais elle se désespère à la pensée que Gabacho court le danger de tomber SOU*. mon couteau!... sa douleur m’a tout ai-
tendri... Ce qui me console un peu, c’est qu’elre est toute disposée à accorder son amour et si main à. celui de nous deux qui sortira vainqueur de la lutte! Excellente Gloria! Je l’ai laissé!, pour ne pas la déranger dans les soins de sa toilette, elle tient, avec raison, à se faire belle pour assister au combat, car ce spectacle Va attirer une foule énorme.
Je ne rapporterai point la suite de ce dîàfô* güe; le lecteur le devinera sans peine; mes prières, mes supplications, mes remontrances tarent vâines; Juanito resta inébranlable.
A neuf heures moins quelques minutés il so leva de dessus son équipai, et me donnânt un Chaleureux abrazo :
— Adieu, senor, me dit-il, nous ne nous Ce-
verrons plus ! .
— Pourquoi désespérer ainsi do la chance, Juanito ? J’augure au contraire un heureux résultat de votre calme et de votre sang-ffcJifll
Jl'ANITO LE HAUriSTE.
Oh! je vous en supplie, et puisque je ne puis vous convaincre de l’odieuse absurdité de ce duel, — ne vous laissez pas du moins aller ati découragement. Ne pas douter de la victoire,
c’est presque la tenir... Gabacho est plus bravache que réellement courageux, pourquoi
n’auriez-vous pas l’avantage sur lui?
— Gabacho à pied est un homme tout comme
un autre, me répondit le Mexicain en souriant d’un air dé douce moquerie; aussi n’est-co point la conscience de sa supériorité qui me fait juger à l’avance du résultat de notre confc bat. Ce sont mes pressentiments qui m’apprennent que je vais mourir! Pour la dernière toi§, seigneurie, encore merci 1 et adieii.
Juanito, sans attendre une tépohëb, hors de la eiiramadâ. Je m’ëinpressai db le sut vre. Je comptais, qùè sais-je? sur iafa dëfhi# ëffort, sui* ürie dernière prière, iridls mdri eijiérance ne fût pas Se loiigSë diiréë. iju&iti jë