‹ Juanito le HarpisteChapitre 7 sur 7 · JOANITO LE IlARMS+É · texte numérisé non relu

JOANITO LE IlARMS+É

de grands ais couverts de verdure ; sur ces ais, à la place jadis occupée par le tabernacle, étàît une chaise qui attendait le maire;

A peine s’y fut-il assis, que le cortège, com-

posé d’une cinquantaine de personnes, l’entoura, et qu’il s’exprima à peu près en ces termes,

« Citoyens, nous voilà rassemblés pdti* célébrer la fête de l’Être suprême, de cet être créateur et incréé que la Convention veut, pai’ Sdh décret de prairial, que nous honoridhs aujourd’hui; Qüe n’ai-je la harpe de Rousseau de Paris et le génie de Rousseau ' de Gënëitë, poui 1 » pouvoir chanter dignement les louanges Ûë celui qui fut avant le monde et qui restera dprës lui ! de celui qui nous donne nos moissons, qui met en nos cœurs l’amour de la patrie et de là liberté ! 11 est ici des hommes plus aptës que moi à remplir cette tâche glorieuse et difficile ;

JDAN1T0 LE nARPISTS, ?/#

qu’ils s’avancent, et, le premier de tous, j’applaudirai à leur parole !

« En attendant, et puisque mon inexpérience m’empêche d’exprimer le saint enthousiasme qui m’agite, permettez au moins que ma voix, écho de mon cœur, entonne l’hymne composée par ordre du comité de salut public, en l’hon-* neur du grand créateur de toutes choses #

Le maire tira alors de la poche de sa carmagnole un rouleau de musique, puis, après avoir solfié à demi-voix quelques notes pour prendre ton, il attaqua, en faussant outrageusement* l’hymne si connue de « Père de l’univers-, suprême intelligence ! »

A la fin de chaque couplet, le tambour battait; les joueurs de fifre et de cornet soufflaient dans leurs instruments avec un zèle désordonné* et l’ex-clerc de paroisse, ce même grand drôle qui avait précédé le cortège, en portant -sur ht hampe de la croix un bonnet rouge, agitait vio-

lemment une grosse clé entre les deux bran-'

ches écartées d’une pincette. Jamais de ma vi© je n’ai entendu un charivari pareil.

Lorsque l’hymne fut achevée, les assistants, ûdèles sans doute au programme de fête arrêté d’avance, se mirent à crier, à tue-tête, sans se rendre compte^ Gertes, de la stupidité de leur 1 vœu: « Vive l’Être immortel ! Vive l’Être suprême! »

— Que pensez-vous de toute cette comédie, mon offlGier? me demanda à voix basse le régent de rhétorique, Jérôme Bontemps.

— Je pense, mon cher poète, lui répondis-je sur le même ton, que la tenue de l’assistance est trop décente pour que ces pauvres paysans aient la conscience du sacrilège qu’ils accomplissent; ils croient bien faire. Au reste, je suppose que la farce est jouée et que l’on va se séparer.

— J’en doute beaucoup, me répondit le rc-

gent; il est rare, par le temps à’éloquenee qui court et avec la manie de parler qui sévit aujourd’hui en France, que sur cinquante personnes réunies, pas une seule ne prenne la parole. Nous devons nous attendre à d’autres discours. Quant à moi, je ne demande qu’une chose :

qu’ils ne soient pas plus longs que celui prononcé par mon ancien élève.

Jérôme. Bontemps avait raison. Les cris de:

Vive l’Eternel ! avaient k peine cessé, quand un . jeune homme, chaussé de grandes bottes et portant une cravache à la main, se leva du banc où il était assis, et, s’avançant au milieu des décombres qui obstruaient la nef de régBse»

demanda la parole.

Le calme ne se rétablissant pas assez vite, le maire se mit à agiter une de ces sonnettes que l’on attache au col des brebis, et obtint eniiu* après de longs efforts, un peu de silence,

-- La - parole est à toi, citoyen officier de

3f0 m*r&y LVTSkvp&te.

àtfetij éit-il alors au nouvel orateur. É'é jeune homme aux grandes bottes Wà% ctevâcfte ôta aussitôt son chapeau, se cbiffâ d’un borinet rouge qu’il retira d’une des poches dé son habit, et, retournant à sa place où il testa debout :

— Citoyens, s’écria-t-il d’une voix aigre et perçante, la s superstition du dimanche eiriplissait autrefois ce lied que la décade a rendu solitaire! Gela nous prouve, frères ët amis, que . jadis le nombre des imbéciles l’emportait sur celui des hommes raisonnables, et que le contraire a lieu aujourd’hui. '

Pans ce temple, dont les mure sont encore noircis par la flamme des cierges qu’alluma la superstition, je veux faire brûler à Vos yëüît le Éambeao de la raison ! fùsqu'à présent l’on Vous a trompés* je vous apporte la vérité et le bonheur! Frères et amis, ces mots de Dieu, ûme, immortalité , enfer, paradis, ont été irttentite pour vous faire payer la dîme, pour souti-

JtANITO LE HARPISTE.

rer de vos bourses le plus pur de votre argent. Ce sont là des contes bleus inventés par des hommes noirs. Nos grands-pères ont eu la bonhomie d’ajouter foi à ces fables ingénieuses èt perfides, leurs petits-fils auront le bon esprit d’en rire. *

La plante, frères et amis, n’a d’autre avantage sur la terre, dont elle se nourrit, que sa faculté végétative ; l’animal, sur la plante qui le nourrit, que la faculté sensitive; l’homme enfin, sur l’animal dont il se nourrit, que la faculté du tact et de la parole. Quelle vérité ressort de cette observation? Que la plante, l’animal et l’homme, après leur destruction, deviennent égaux dans une poussière de môme pâture ! Bannissez donc toute crainte d’un autre monde, d’une autre vie ! Soyez heureux ici-bas, et obéissez — en tant, cela va sans dire, que vous respecterez la République et la Convention — à vos désirs et à vos passions.

JÜÀKITO LE HARPISTE.

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On ne peut nier, frères et amis, que la Convention n’ait établi la fête de l’Être suprême ; , '

mais il faut que je vous révèle toute sa pensée.

En agissant ainsi, ella a voulu d’abord détrôner Dieu ; bientôt, lorsque cette vieille et ridicule superstition sera déracinée, elle abelira à son tour cet Être suprême, qui nous sert de transition pour passer des ténèbres à la lumière, et elle ne reconnaîtra plus alors que la fête de la Vérité. J’anticipe ici, frère et amis, au milieu de vous tous, qui êtes et qui allez devenir philosophes, la célébration de cette fête future, la seule logique et digne d’un peuple sensé !

Plus de ciel, plus de Dieu, plus de contes, plus d’Être suprême ! Vivent les jouissances matérielles de la vie, le triomphe du bon sens, la liberté absolue et la fraternité l

L’officier de santé, après avoir prononcé ces derniers mots avec une animation et une violence extrêmes, essuya son front ruisselant do

JUAMTO IÆ HAIU'ISTE.

sueur ot se rassit sur son banc, au bruit dos fifres, des tambours et des applaudissements du maire, des enfants et de l’ex-clerc!

J’étais, quant à moi, malgré le mépris profond que me causaient de pareilles monstruosité, indigné au delà de toute expression.

— Pourquoi donc, mon officier, avez-vous logographié cet abominable discours? me demanda le régent de réthorique en me voyant replier mes tablettes; je l’entends aujourd’hui prononcer au moins pour la millième fois.

— G’est justement parce que ce discours présente un échantillon exact et complet de l'éloquence actuelle, que je tiens à le conserver. Dans cinquante ans d’ici, fl présentera un document précieux pour l’étude de notre époque.

J’espérais qu’après le long cri de haine et de folie poussé par l’officier de santé, les orateurs, ne trouvant plus aucun nouveau sacrilège à commettre, renonceraient à la parole, et que

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cette déplorable fête, puisque fête il y a, allait se terminer; je me trompais.

A peine l’officier de santé venait-il dé se rasseoir, qu’une voix ferme et accentuée, dominant le bruit des fifres, des cornets et des tambours, demanda la parole.

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Le nouvel orateur était un grand et beau vieillard, dont la contenance pleine de calme $t de dignité, la taille droite et encore souple, annonçaient $pe de&ces existences simples et vertueuses qui laissent à l’esprit toute spn in-

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telligence et au corps toute sa vigueur, jusqp’aux dernières limites de la vie.

Le temps avait dépouillé de sa chevelure la tâte du vieillard, mais non pas éteint le feu de son regard. Sa tête présentait uu de ces types énergiques et placides tout à la fois, comme sait les trouver le pinceau de <ireu?e.

“ Appiivé sur un bâton noueux et le bras droit

JtU'NITO LB HARPISTE.

en avant, le vieillard resta un moment plongé dans ses réflexions : un grand silence s’était fait.

— Quel est ce beau vieillard ? demandai-je à mon compagnon Jérôme Bontemps.

— C’est un des notables du conseil général de la commune, me répondit-il, mais écoutez, il va parler. Je me trompe fort, ou l’officier de santé ne jouira pas longtemps de son triomphe.

Avant que le vieillard eût prononcé une parole, j’étais déjà prévenu en faveur de ce qu’il allait dire. Que le lecteur juge donc combien fut grand mon désappointement, lorsque je l’entendis s'exprimer en patois.

— Pourquoi , n’emploie-t-il donc pas le français? dis-je à l’ex-régent de rhétorique.

— Par l’excellente raison qu’il n’y a pas dans xa réunion dix personnes qui parlent cette langue. Croyez-vous donc, que, si nos braves

paysans eussent compris tout à l’heure le discours de l’officier de santé, il eût été applaudi?

Non, certes, loin de là: le carabin aurait passé un mauvais quart d'heure ! Laissez-moi écouter, je vous prie! La nature manque d’art, c’est vrai, mais elle trouve parfois d’heureux mouvements d’éloquence.

— Me traduirez-vous ce discours au fur et à mesure qu’il sera prononcé?

— Fort volontiers; je m’y engage.

— Alors je me tais et je vous écoute.

Comme le notable du conseil général de la

eommune s’exprimait avec une certaine solennité pleine de lenteur, ce fut chose facile au régent d’accomplir sa promesse.

Le vieillard tint le langage auquel je m’attendais, c’est-à-dire un langage du cœur. Il commença d’abord par décrire l’incommensurable puissance et l’inépuisable bonté de Dieu, puis traduisant enfin le discours de l’officier de

Di

santé, il demanda aux assistants s'il était convenable de tolérer de tels blasphèmes?

• A cette question posée simplement, sans emphase et sans colère, des cris de rage s'élevèrent de toutes parts, et les paysans, abandonnant les bancs où ils étaient assis, se précipitèrent, semblables à uhe avalanche, vers lé malencontreux carabin fui, pâle, défait, sans voix et sans haleine, se mit à trembler dé tout son corps et à demander grâce.

Les campagnards exaspérés ne voulaient rien entendre, et la scène menaçait de tourner au tragique, malgré les efforts du maire, qui, descendu de dessus son fauteuil, s’efforçait d'interposer son autorité entre la fureur de ms

administrés et l’objet de leur courroux, lorsqu’un homme, âgé d’une cinquantaine d’années, vêtu avec un soin assez rare pour l'époquQ., d’un extérieur sévère et imposant*

m mm&àêmM.

■fMati&k gf&vëinefit m dS'&ÉoÈd f &, d’une voîfc sSfàto, réc&mâ le MM;

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pas encore aperçu, le çalme se rétablit . sur-^p-

«baçap- ,,

—Mes açais, dit-il, en désignant par qgfggte d’un souverain mépris lej^igejraJble o|fliçi§r,de ganté p&$£ et q^ml^nt^ çe n’est pft&t de i’iqdignation, mais bien de la pitié que l’on doit ressentir pour les insensés ! Faites sortir d’ipi ce malhoureux qui trouble la cérémonie, mais në lé' pâl! îl hé ëroît jptës, âît.-îî, à

Dieu; üôtls iopâ qtfft est déjà bien ÈSSèï i pffiinâëë! ~ *' ‘ *' • ' ' ' y ’ ’■*-***

ihng^Hfft, après tfrbiftttïC# cëé pàfcdîës qüetfc vîëHiafd^’em^ssU de tfedirtre en pîitftlg à FftsÜlàtâtïcë, §è rêtcdJfftt dé ndtfrôafi Von le càrdblh fct lui tndritrâ dü doigt fô porté dè réglée. L’athée hé fee fit pas ptfëh II Sé sâiivâ au hriMeu d’un ëofcëërt de huéfeà et de cris.

— Quel est cet homme? demandai-je à mon compagnon. Est-ce donc un commissaire du

salut public pour qu’il jouisse d’une telle puis-

sance? Mais non, l’acte d’autorité qu’il vient d’accomplir n’annonce pas un esprit révolutionnaire.

— Cet homme, me répondit le régent, r est, comme vous et moi, un simple citoyen. Seulement son caractère éminemment honorable et ses vertus privées, appréciées comme ils méritent de l'étre par les campagnards, lui donnent sur eux une grande influence. Avant la révolution il remplissait l’importante charge de lieutenant criminel. Il se nomme de N***.

Désirez-vous que je vous présente à lui?

— Ma foi, je ne refuse pas! Les gens honnêtes, et qui no craignent pas de le paraître, sont si rares aujourd’hui, que quand le hasard en met un sur votre route, on ne doit pas s’é-

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loigner de lui sans lui laisser voir l’estime q -1

vous inspire.

Au sortir de l’église, la procession de la fêlq, de l’Être suprême se dispersa en tous les sens, et je retournai avec mon compagnon le rcgent à la mairie.

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