‹ Juanito le HarpisteChapitre 6 sur 7 · LA FÊTE DE LA RAISON · texte numérisé non relu

LA FÊTE DE LA RAISON

Il y axait à peine une heure que j’étais arrivé à lqrsqu’np vacarme épouvantable ç|e tppnr bours battant aux champs et de trompettes son-

nant des fanfares me fit mettre la tête à la * fenêtre de ma chambre*

Je vis défiler les corps militaires, les comités, la municipalité, le district, les juges, enfin tou- . tasles auiojités. Militaires et magnats cfian^ tarent à tue-tête, précédant un char de verdure, dans lequel j’aperçus étendue, avec plus d’a-

JüANITO LE IIARPISTB.

bandon que de décence, une fort jolie fcn?me,

vraiment.

En deux sauts je fus rejoindre le cortège.

— Quelle est donc cette fête? demandai-je.

— C’est la fête de la Raison, me répondit-on. Je me rappelai alors la saturnale à laquelle j’avais assisté à Avignon, et que lé grand patriote Marcotte avait également qualifiée de fête de la Raison, et à ce souvenir je fus tenté

de remonter dans ma chambre ; toutefois , poussé par la curiosité, et remarquant que la foule semblait fort paisible, je changeai bientôt de résolution, et me mêlai à l’escorte de la déesse de la Raison.

Après un quart d'heure à peu près de marche,

nous arrivâmes à l’endroit fixé pour la célébra-

tibn de cette importante cérémonie c’est-à-dire

devant une église dont les murs tachés par une v

épaisse trace de fumée, les vitraux brisés, les #

portes criblées de balles*proqvaient que ce lieu

JUAÏÎITO LE ' HARPISTE. 363

saint avait subi les atteintes de Forage révolutionnaire. - . r

La déesse descendît de son char, entra, accompagnée par totues les autorités, dans l”église et fut s’asseoir sous un dais de verdure qui l’attendait.

Aussitôt des trompettes résonnèrent avec fureur, puis peu après un officier municipal, ceint de son écharpe tricolore, monta dans cette même chaire à prêcher, où pendant si longtemps avait retenti la parole des ministres de Dieu : un grand silence se fit.

— Frères et amis, s’écria l’orateur de la fête d’une voix de stentor, il est une puissance antérieure à la création, puissance que les ambitieux hypocrites ont exploitée en la faussant; jp veux parler de la Raison !

Malheur aux peuples qui la méconnaissent, haine aux tyrans qui veulent la braver 1 Les

JOANITO LE TIAHPISTE.

Zoo

premiers tombent dans l’esclavage, les seconds sur l’échafaud. -

Un discours qui débutait ainsi promettait beaucoup; l’éloquence de l'officier municipal fut en effet couronnée d’un plein succès et souleva des tonnerres d’applaudissements.

£a déesse de la Raison, sensible aux agaceries de plusieurs muscadins, qui s’étaient glissés jusqu’aux pieds du dais sous lequel elle était assise, avait fini, faiblesse humaine fort pardonnable à une femme de son âge, par oublier son rôle et par s’abandonner au plaisir de sç

savoir admirée et aimée.

Les œillades allaient leur train, lorsqu’un gros homme, âgé d’environ quarante ans, et dont .

le costume plus que négligé ne dénotait pas une grande envie de plaire, me parut s’impatienter de toutes ces charmantes coquetteries.

* D’abord, il toussa, puis, voyant que la déesse

JDANITO LE HÀRPfSTB.

restait Insensible à cet avertissement, il commença à jurer avec assez de modération et à demi-voix; enfin, ses monosyllabes n’obtenant pas plus de succès que sa toux, il se mit sérieusement en colère, et ne tarda pas à troubler, par une expression peu parlementaire, le recueillement des assistants. • '

•— Ah l coquine, s’écria-t-il, tu me payeras eela ! ** ? ■-

Des chut! nombreux, des: à la porte le royaliste ! empêchèrent, il est vrai, l'homme à la toilette délabrée de continuer, mais ne calmèrent pas sa colère, loin de là!

Ah ! la misérable I Ah ! la fieffée effrontée, murmurait-il entre ses dents. Ne pas se gêner plus que cela! se moquer ainsi de moi, à mon oez et à ma barbe ! Nous verrons bien qui rira Ip dernier.

•Â^Çu’avezwus donc, Citoyen ? lui deman- <Ü*i-je à voix basse. La fête ne serait-elle pas do

JÜANITO LF HARPISTE;

votre goût? Trouveriez-vous la déesse indique, par son manque de beauté, de remplir l’honorable emploi qu’elle occupe ?

— L’effrontée n’est que trop belle ! me repondit-il. Et tous ces muscadins se moquent de moi! Ils verront si je ne saurai pas prendre ma revaqche. •

r- Comment cela, votre revanche?

— Eh oui ! ne sais-tu donc pas, citoyen, que la déesse de la Raison est ma femme?

-^J’ignorais ce détail ! Permets que je te félicite!

L’homme leva ses épaules et fronça ses sourcils d’une telle façon, que je compris que mon compliment constituait une injure involontaire, et était une maladresse. .

L’ofücier municipal à bout, non d’éloquence, mais de souffle, descendit enfin de la tribune et le cortège allait se remettre en marche, lorsque le mari de la déesse s’avança vivement vers sa

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trop sensible moitié et l’apostropha avec une telle vigueur d’expression qu’il m’est irapossiblo de rapporter ce début de dialogue.

— Tiens, lui répondit-elle, ne dirait-on pas que nous vivons encore sous les tyrans, qu’une femme n’a pas le droit de regarder devant elle sans qu’on la menace de l’assommer !

— Comment, abominable coquine.17

— Ah! pas de gros mots, je te prie, citoyen époux. Nous venons de célébrer la fête de la Raison, et sa voix me dit qu’un vieux et laid hibou comme toi, qui grogne toujours, ne vaut pas un joli jeune homme dont la bouche no prononce que des paroles d’amour... Ainsi tu m’ennuies..."

— Ah ! c’est comme cela que tu réponds à mes reproches, s’écria le mari, eh bien ! attends un peu!... A défaut d’esprit pour lutter avec toi, car tu as une langue bien pendue, je possède une paire de bras nerveux...

— Des menaces ! je me moque pas mal de toi !

Ose approcher, et je t’arrache les veux. Après tout, ils sont si laids, que ce ne sera pas pour toi une grande perte !

— Ah ! tu crois qu’on aveugle comme ça un homme, effrontée... Attends !

Le mari, outragé dans sa dignité d’époux, ot excité encore par cette idée que tous les regards étaient fixés sur lui, ne pouvait plus, après ce défi, reculer sans se perdre de réputation.

Il releva donc les manches de sa carmagnole, et s’avança le poing levé vers sa belle moitié..

La déesse de la Raison, de son côté, se sentant trop hien appuyée par la présence de ses adorateurs pour se soumettre à la grossière correction dont elle était menacée, se leva d’un bond de dessus son fauteuil, et la tête rejetée en arriéreras yeux brillants, les doigts crispés, .se prépara à une opiniâtre défense!

Quelques secondes plus tard, un.vacarme af*

freux entremêlé de cris, de rires et de plaisanteries, faisait trembler la nef de la vaste église: les époux étaient aux prises. Si le mari était nerveux, la déesse ne manquait pas de courage. Aussi le combat prit-il bientôt une telle allure, que dans la crainte d’un malheur, on fut obligé de séparer le couple trop animé.

Les yeux de la déesse étaient ua peu gonflés 'et marqués de plusieurs vigoureux coups de poing; mais le visage du mari, labouré par des ongles tranchants et agiles, ruisselait de sang. Au total chacun avait bien rempli son devoir ; la victoire restait indécise. • »

Ce petit incident qui, je l’avoue, ne me divertit pas médiocrement et ne déplut pas à la foule, ne nuisit en rien à la fin de la cérémonie.

Le mari, calmé par la lutte, et la femme, ravie d’avoir si bien résisté à son époux, retrouvèrent bientôt tous deux leur dignité I La déesse remonta dans son char et défila de

â!ïà ÿüAKITO LE HARPISTE.

nouveau, au son des trompettes et du tambour, à travers la ville.

Le cortège s’arrêta devant une boutique do marchand de marée : la déesse descendit, car cette boutique était la sienne, — salua la multitude, et tout fut dit.

Je me demandais, en regagnant mon auberge, quel effet avait dû produire cette grandiose et solennelle cérémonie sur le peuple ! Le lecteur répondra bien de lui-même à cette question.

. De retour à mon auberge, l’on m’apprit que ce que je venais de voir n’était pour ainsi dire qu’une répétition d’une fête que l’on devait * donner le lendemain, en l’honneur du repré-

sentant N***, que l’on attendait dans Aix.

Ne désirant nullement me retrouver en présence de ce représentant, je me hâtai de me remettre en route le lendemain matin, au point du jour.

JHa première étape, en sortant d’Aix, fut un

gros bourg nommé jadis Saint-Gunat, et que l’on appelait alors Gunat tout court.

Il m’arriva, dans l’auberge où je descendis, une aventure assez comique, et que je crois devoir raconter.

Je venais, selon mon habitude de tout voir lorsque je voyage, de parcourir le village, et je rentrais harassé de fatigue et soupirant de tristesse, en songeant au maigre et chétif dîner qui m’attendait, lorsqu’on entrant dans la cuisine, je fus aussi charmé que surpris de voir sur les fourneaux un dîner réellement fort convenable.

Le feu placé sous les casseroles, amorti par une couche de cendre, me prouva que ce dîner étqjt prêt à être servi, et je m’empressai d’ordonner à la servante de dresser la table.

La grosse fille me regarda d’un air étonné. *'

— G’est donc pour vous ce dîner ? me demanda-t-elle. ' •>•••••

— Parbleu ! pour qui veux-tu que ce soit?

— Quoi, c’est vous* citoyen, quijfttes le...

La servante, ne trouvant sans doute pas l'expression qu’elle cherchait, s’arrêta un moment.

— Oui, c’est moi qui suis le citoyen le L..~ m’empressai-je de dire d’un ton superbe.

* A cette réponse qui, certes, ne signifiait pas grand’cliose, la maritorne ouvrit de grands yeux, me regarda avec une expression d’étonnement indicible, et me faisant une profonde ré-, vérence:

— Si vous voulez passer dans la salle à manger, je m’en vais me faire l’honneur de vous servir, me répondit-elle.

— Soit. Surtout, dépêche-toi et ne me fais pas attendre: je, meurs de faim...

Cinq minutes plus tard, installé devant une table recouverte — • chose inouïe pour l’époque — d’une nappe d’une blancheur éclatante, l’on m’apportait un excellent potage, deux bou-

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teilles de vin, un gigot et deux perdrix rôties :

|e crus rêver.

Peu habitué à de pareilles aubaines, je m'empressai d'avaler le potage; puis, passant au gigot, je l’entamai avec une ardeur sans pareille

et qui ne s’arrêta qu’après qu’il fut plus d’à .moitié dévoré. J’allais me jeter avec la même avidité sur les perdrix, lorsque l’hôtesse entra dans la salle à manger, et poussant un cri de désespoir:

— Ah ! brigand, me dit-elle, qu’avez-vous fait?

.. Puis, se retournant vers un jeune homme à Pair sévère et méprisant, qui la suivait :

— Ah! pardonnez- moi, citoyen, lui dit-elle enjoignant les mains d’un air suppliant; ce vagabond est seul coupable I Gomment auraisje pu songer qu’un homme serait assez osé pour s’emparer de votre dîner !

Jp pois avouer que la colère de l’hôtesse et

les injures qu’elle m’adressa no m’étonnèrent

que médiocrement, car j’avais déjà éprouvé

moi-même, en me mettant à table, certains doutes sur la destination affectée à ce somptueux dîner qui m’était servi avec tant d’empressement.

La pensée d'un quiproquo se presentaà mou esprit; mais mon appétit était tel que je résolus de profiter, avant d’approfondir cette question, de l’heureuse aubaine que le hasard m’offrait. Le lecteur sait déjà avec quel empressement j’exécutai cette résolution.

Je compris donc tout de suite, en apercevant le jeune homme sérieux et hautain, que ce malheureux était ma victime; néanmoins, comme ma dignité blessée et ma faim non encore assouvie se trouvaient d’accord pour me pousser à la résistance, je restai impassible et fis une fort belle contenance.

— Savez-vous, citoyen, me dit rhôtesse en so

JÜÀK1T0 LE HARPISTE.'

calmant un peu à la vue de mon sang-froid; savez-vous, citoyen, que vous vous ôtes bien pressé !

— Citoyenne, je n’aime pas laisser refroidir les dîners.

— C’est que ce dîner n’avait pas été préparé pour vous l

— A vous parler franchement, je ne vous cacherai pas que je commence à le croire.

— C’est le dîner du citoyen commissaire du salut public que vous avez mangé.

— Eh bien, répondis-je en tournant les yeux vers le jeune homme, le citoyen mangera lo mien !

— Ne savez-vous donc pas ce que c’est qu’un commissaire du salut public!..,., s’écria l’hôtesse avec emphase.

— Parfaitement, répondis-je en riant.

— Voici ma commission, dit alors le jeune homme en tirant de son portefeuille une ion-

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gue patente, en tête de laquelle était gravé un grand oeil rayonnant, qui tenait la moitié de la page. ?... +•{

— Je n’ai jamais prétendu que vous n’étiez pas en règle, lui répondis-je en me préparant à découper une perdrix.

Le commissaire du salut public, jugeant qir’il n’y avait pas de temps à perdre, voulut s’em-

parer de la chaise où j’avais accroché mon sac et mon sabre. * •' ■ •; >."•* * •*

— Ne touchez pas à cela, morbleu ! m’écriai-

je, ou je vdis me fâcher 1 Ce dernier trait d’audace me donna la victoire : le commissaire s’arrêta et resta immobile. *

Toutefois, ne voulant pas pousser plus loin mes avantages, car cela eût pu mal tourner pour moi, je repris presque aussitôt mon air gra deux: '■ * • .•*•**■

— Je suis Susceptible sur le point d’honneur,'

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comme doit l’ôtre tout militaire qui se respecte; mais, au demeurant, je ne passe pas, quoique un peu vif, pour un mauvais garçon ; si vous voulez vous contenter de ce que j’appelle mon dîner, parce que je le mange, et do ce que la citoyenne hôtesse appelle votre dîner, parce que vous deviez le manger, faites apporter une chaise et asseyez-vous à mes côtés, nous* partagerons ce qui reste en frères. J’attends votre réponse, n’oubliez point que je vais vite en besogne.

Le citoyen commissaire du salut public, un moment abasourdi de ma manière leste d’agir avec un aussi important personnage qu’il Tétait* se dépouilla de sa morgue et me remerpia de mon offre.

On lui apporta aussitôt une chaise, et il prit place en face de moi.

Grâce à un plat d’asperges et de poissons, que Thôtesse gardait en réserve et qu’elle sacrifia à

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la solennité de la circonstance, mon compagnon de table n’eut pas trop à se plaindre et se déclara bientôt satisfait.

Quant aux vins, comme nous en avions à discrétion et qu’ils étaient excellents, nous en prîmes tout à notre aise. Le lecteur n’aura donc pas à s’étonner qu’une heure plus tard le commissaire et moi nous étions les meilleurs amis du monde.

— Avouez, camarade, lui dis-je, que vous m’auriez mené fort lestement si je n’avais pas connu un peu le métier !...

— Je l’avoue, me répondit-il, mais j’ai compris de suite, à votre fhçon d’agir, que vous n’étiez pas ce que vous semblez être au premier abord, c’est-à-dire un pauvre diable d’adjudant on congé de convalescence !...

— Mais vous avez tort... je vous proteste..?

— Allons, trêve de modestie et de discrétion. Je sais à présent parfaitement à quoi m’en tenir

JUAWTO LE IIAHPIS'BÈ.

sur votre compte, cher collègue... Oui, en effet, vous connaissez parfaitement le métier. Une seule chose m’étonne dans Votre conduite:

pourquoi au lieu de vous traîner aussi péniblement à pied comme vous le faites, n’allez-voils pas à cheval?

— Ah ! que vous êtes jeune , cher ami !

m’écriai-je en souriant d’un air mystérieux ; car je commençais à comprendre l’erreur dans laquelle tombait le commissaire du salut public, et je n’étais pas fâché d’en profiter.

•—Oui, je suis jeune, répéta-t-il, démonté par mon aplomb; mais ce n’est pas là répondre à ma question. Pourquoi, je vous le répète, parcourez-vous les grandes routes à pied et le sac sur le dos, tout comme si vous étiez un fédéraliste mis hors la loi ?

— Pourquoi, cher ami? mais parce que je suis très-observateur de ma nature ! Vous ne

comprenez pas. Trouvez-vous donc que, pot»

lu.

JDANÏTO L8> HARPISTE.

bien voir et pour bieu entendre, il faille être juché sur un cheval ou enfermé dans une chaiue de poste? Quant à moi, j’ni cru jusqu’à ce jour que mon obscurité, en éloignant de moi tout soupçon et en ne donnant aucun ombrage, m’aiderait mieux dans mes études de mœurs qu’un train fastueux et qu’un titre imposant, mais qui me tiendrait en défiance. ' >.*«- .*

— Ah ! j’y suis, j’y suis! Collègue, vous êtes,' fen conviens, un homme d’une rare adresse. Jo n’ai plus besoin d’aucune explication. Ditesmoi, je parie que c’est par ce rusé matois do Billaut do Varennes que vous êtes envoyé?

— Non, vous vous trompez, ce n’est pas Billaut qui...

— Alors c’est par Couthon, avouez-leî v

> — Bas davantage. 3e ne puis que vous répéter ce que je vous ai déjà dit: que je suis un philosopüe, un observateur; que j’aime les étu*

jyANiTO le . n,VBiasTE. • 283

des de mœurs à la passion, et que je ne remplis

•ét

aucune mission du gouvernement»

—De la discrétion entre collègues ! Après tout, si c’est dans vos instructions, vous avez raison d’en agir ainsi que vous le faites, et je dois affecter de vous croire! N’importe! je parierais W e vous jouez un rôle important et que vous êtes initié à bien des secrets.

— Pas le moins du monde. Je devine quelquefois ce que l’on voudrait me cacher, voilà tout.

— Et devinez-vous le sujet de ma mission?

me demanda lentement mon interlocuteur en me regardant d’une singulière façon.

— Peut-être bieq. Je me figure que la surveillance qui vous est confiée est d’un intérêt ipajeur. Opinion des agents nationaux, des districts et des grandes communes ; arrestations à proposer; ordres verbaux et secret 1 ? à porter anx représentants du peuple! Quant au pré-

texte plausible que vous mettez en avant pour motiver votre mission, ce doit être l'inspection des salpêtres et des charrois...

A mesure que je parlais, je remarquais qu’un changement notable s’opérait dans l’expression de la physionomie de mon compagnon de table: quand je me tus, il me salua avec une grande politesse, et d’une voix cmue:

— Citoyen, me dit-il, j’ignore tout à fait qui vous êtes ; toutefois, si l’on vous interroge sur mon compte, j’aime à croire que vous voudrez bien ne pas oublier que je suis tout dévoué à la République, et que nous avons, vous et moi, partagé le pain et le sel.

A cette réponse, qui me montra jusqu’à quel point le commissaire du salut public prenait au sérieux la qualité de collègue qu’il m’avait donnée, j’eus toutes les peines possibles à ne pas éclater de rire; cependant, comme ma gaîté eût pû avoir pour moi de très-fâcheuses

conséquences, je parvins à garder mon sérieux.

Lorsqu’une heure plus tard mon collègue dut remonter dans sa chaise de poste, il me donna une chaleureuse poignée de main en me priant de ne pas oublier, si j’avais jamais besoin do

lui, qu’il serait toujours mon tout dévoué serviteur.

Le lendemain matin, je me disposais à me remettre en route, lorsque je reçus la visite du maire de Saint-Cunat. Ce fonctionnaire m’aborda avec toutes les marques d’une profondo déférence, et me saluant humblement:

— Citoyen, me dit-il, j’espère que vous voudrez bien honorer de votre présence le banquet civique que doit donner aujourd’hui la municipalité en votre honneur?

— Que m’apprenez-vous là ! Quoi! la municipalité donne un repas pour moi? Mais c’est impossible!...

286 JOANITO LÀ HAT1PTSTB.

— Citoyen commissaire extraordinaire du salut public...

— Que me cbantez-vous là! Je ne suis pas et je n’ai jamais été chargé de semblables fonctions !... Ne voyez en moi, je vous prie, qu’un simple sous-officier en congé...

— Oui, je sais, citoyen!... Je comprends! Ne craignez rien, nous respecterons votre incognito!

„ —Mon incognito! que le diable vous emporte! Je refuse.

-- Mais, citoyen, s’écria le maire d’un air de comique désappointement, les ordres sont donnés, le repas est commandé! Votre refus va plonger le bourg dans la douleur! fl est impossible que vous nous teniez rigueur. Au reste, je dois vous avertir qu’une députation est déjà nommée pour se rendre auprès de vous pour vous remercier, de votre acceptation.

— Ah ! il y a une députation de nommée ! fl

JCANITO LE IUHPISTE.

ne manquait plus que celaîlih bien, citoyen maire, promettez-moi que cette députation ne viendra pas me trouver et je m’engage à assister au banquet...

Oui, je comprends, votre incognito !

Vous comprenez tous ici. N’importe! Seulement, retenez bien, je vous prie, la déclaration formelle et solennelle que je vous fais à présent, que je suis tout simplement un adjudant en congé de convalescence, et que ja ne possède aucun autre titre. »... -

Le maire sourit d’un air fin et s’engagea à rendre compte de ma déclaration devant qui et quand je voudrais.

Cettd précaution prise, et ne redoutant plus* pour l’avenir, d’être accusé de m’être approprie un titre qui ne m’appartenait pas, je résolus de -profiter de l’erreur qù l’on était à mon égard, et de jouir des hommages que l'on me prodiguerait. ✓ -,

jl

I L’hôtesse de l’auberge à qui je demandai la permission de conduire ses deux filles au banquet civique, éprouva un tel saisissement à la perspective de Phonneur qui allait rejaillir de ce fait sur sa famille, qu’elle ne put trouver d’expressions assez fortes pour me prouver sa reconnaissance et se mit à faire semblant de pleurer.

C’était à environ cinq minutes de marche du bourg, sur une plate-forme tapissée de mousse et ombragée par une rangée d’oliviers, que devait avoir lieu le festin.

i Lorsque j’arrivai, je trouvai toute la population du bourg, revêtue de ses habits de fête, qui m’attendait. Mon apparition fit sensation, et le maire s’avança aussitôt à ma rencontre pour me conduire à la place d’honneur qui m’était indiquée, c’est-à-dire au milieu d’une table qui s’élevait, solitaire, au centre de la plate-forme.

JTJANJTO LE HARPISTE. 989

— Citoyen maire, lui dis-je gravement, la République repousse toute distinction et veut l’égalité. Ne vous semble-t-il pas convenable de faire disparaître cette table, qui porte atteinte à ce sentiment? Est-il donc convenable que nous soyons assis, tandis que nos concitoyens sont couchés sur la terre !...

— Vous avez raison, illustre commissaire me répondit le maire en rougissant; vous allez être obéi.

En effet, la table fut aussitôt enlevée, et le banquet commença.

Je ne me rappelle pas avoir assisté, de ma vie entière, à un spectacle aussi grotesque que celui que je vis alors !

Qu’on se figure près de cent cinquante personnes étendues, à l’instar des Romains, sur le gazon, et se donnant toutes les peines du monde pour paraître à leur aise.

Les couverts et les serviettes manquant, il

iCAUÏTO LE H.VltflSTK,

faisait beau de voir les doigts des convives plonger dans les plats liquides, tandis que le btouet inondait leur visage I Et puis* à chaque instant, c’étaient des soupières renversées par tes pieds des voisins placés au-dessus de vous, lies cris poussés par les jeunes filles dont les toilettes avaient à souffrir de ces accidents, des gémissements des vieillards que leurs rhumatismes empêchaient de se tenir dans cette position verticale, enfin un pêle-mêle et une confusion dont on ne peut se faire une idée, et qui eût à coup sûr inspiré le crayon de Gallot.

Le banqqet terminé, nous nous levâmes de dessus le gazon, et un bal champêtre clôtura cette belle journée.

Le surlendemain, dans l’après-midi, j’arrivais à Avignon. Mon premier soit* fut île me rendre chez mon ancien hôte, le brave Marcotte ; mais à ma grande surprise, je trouvai sa maison déserte et abandonnée.

JtiANITO LE KARB1SXS, Wi-,

Je me retirais assez désappointé, lorsqu'un libraire, qui demeurait en face, m’appela:

— Citoyen adjudant, me dtt-dl en me faisant entrer dans sa boutique, n’êtes-vous pas ee même militaire qui a demeuré assez longtemps dftez Marcotte? ’ ' *' ’• -•*' “ v - . ^

— Vous ne vous trompez pas! Mais qu*est

An "*•'»'! r f i » . i

donc devenu mon ancien hôte ?

— Hélas ! le pauvre homme est en fuite !

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— Ep fqite! et pouraupi donc, je vous prie?

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— Mais parce que sqp poupin Pijjtache-Ca- FOtte l’a dénqqcé ap cqpaité 4.o.salu| public!

' — Que m’apprenez-yqqs l&J £u f§jt, upp pareille infamie, venant de Pistacftp, ne doit pas m’étonner!

‘ — Dame ! le citoyen Pistache-Carotte aimait ta Plie de son cousin, la jolie Mathilde, et comme celle-ci ne répondait pas à sa passion, il en est résulté que le père Marcotte s'est vq

JIÎAW1T0 LE HARPISTE.

métamorphosé tout à coup en un conspirateur dangereux... <

-*-Je reconnais bien là les moyens qu’emploie cet infâme Pistache ! Ma foi, tant pis, quoique cette affaire ne me regarde pas, je n’en profiterai pas moins de mon séjour à Avignon pouç exprimer de nouveau au Pistache le mépris profond qu’il m’inspire. Savez-vous s’il demeure toujours au même endroit?

— Citoyen, me répondit le libraire après avoir regardé autour de lui si personne ne pouvait l’entendre, si j’ai Tin conseil à vous donner c’est celui de repartir au pins vite d’Avignon? l’on ne vous a donc pas écrit ce qui s’est passé ici, à votre sujet, après votre départ...

— Non, je n’ai reçu aucune lettre?

— Eh bien, sachez, citoyen, que vous avez été dénoncé au comité révolutionnaire comme étanr ie eomplioe et l’agent de plusieurs émigrés et fédéralistes. L’on a même demandé va-

JUAWTO LE HARPISTE.

tre mise immédiate en accusation et votre arrestation.

Gette nouvelle, à laquelle j’étais loin de m’attendre, me causa, je ne le cacherai pas, une certaine émotion.

— Et comment le comité révolutionnaire a-t-il accueilli cette dénonciation ? demandaije au libraire avec vivacité.

— Il s’est trouvé un citoyen qui a pris votre défense, en prétendant qu’il y avait lâcheté a accuser un homme qui combattait les satellites des tyrans, et dont le sang coulait peut-être en ce moment môme pour la patrie ! Ces paroles ayant soulevé des applaudissements, le comité révolutionnaire a passé à l’ordre du jour. N’importe, je crois, je vous le répète, que vous feriez sagement en vous éloignant au plus vite d’Avignon.

Je remerciai le libraire de son renseignement et lui promis de suivre son conseil. En effet,

29 i illANITÛ h% HARPISTE.

je partis le soir même à la tombée de lamrit.

Le surlendemain j’étais à Nîmes.

L’hôtel du Faisan-Doré, où je fus me loger en arrivant à Nîmes, avait pris le nom, depuis le triomphe de la révolution, d’hôtel de la Fraternité. Jadis, me dit-on, il n'était guère fréquenté que par les voyageurs riches; lorsque je tins y demeurer il ouvrait ses portes à toutes les elaèses de la société. Les chambres, indistincte 1 ment livrées, quelle que fût la richesse de leur ameublement, aux premiers arrivants, présentaient un désordre complet; enfin une seule table et une même nourriture existaient pour tous les habitués et les voyageurs.

Je dois constater ici une observation qui devenait de jour en jour plus frappanté, c'est-àdire que le niveau de l’égalité effaçait de plus en plus les distinctions des classes de la société.

Les bourgeois, les demi-bourgeois, les artisans et les journaliers, revêtus de la même car-

Digil

-.ac ‘-a.

JCAXITO LK TIWWWH.

AAI*

zp

magnole, et parlaut à peu près le même langage, se reconnaissaient difficilement les uns des autres. Si le mot « citoyen * * considéré comme une redondance inutile, ne s’employait .guère plus, en revanche le tutoiement, môme ontre les âges les plus extrêmes, môme entre les sexes différents, était devenu plus commun* presque général. .*.♦

La mode elle-même, cette déesse si capricieuse et si fantasque, avait fini par courber sous le joug de l’égalité son indomptable légèr rcté : les habillements de date récente présentaient, à quelques propriétaires qu’ils appartinssent, la même coupe dans la forme* & même qualité dans l’étoffe. Plus de linge fin, de

poudre, de perruques, dé chaussures élégantes,

de chapeaux de prix, plus d’hahits de deuil.

Quant aux liaisons intimes* aux relations de société, il n’en était plus question. Chacun, rendu d’un égoïsme féroce, car chacun oral?

296 JTJAîIFTO LE HARPISTE.

gnàitpour soi, ne songeait qu’à dérober sa tête à l’échafaud. Les événements extraordinaires et les catastrophes épouvantables, en devenant des faits journaliers et communs, avaient émoussé la sensibilité des cœurs. Il est un chapitre que je ne veux qu’effleurer, pour compléter ce tableau, le chapitre des mœurs. On ne peut s’imaginer à quel point la démoralisation a envahi aujourd’hui la France ! Toutes les familles dispersées à l’aventure par la persécution ou par la peur laissent, hélas ! derrière elles, sans ressources et sans appuis, de pauvres jeunes filles qui ne demanderaient qu’à être de chastes épouses, des mères dévouées, et qui tombent vaincues par la misère! Mais jetons un voile sur ces tristes tableaux !

A Marseille, lors de mon passage, les citoyens avaient le droit d’acheter, je Fai déjà dit, sept onces de pain par jour et par tête ; à Nîmes, la ration n’était que de quatre onoes. Heureuse-

TOAWITO LC «AWISTE. 297

ment que les légumes, la viande et les fruits n’étaient pas choses rares.

Je dînai le jour de mon arrivée à la table commune. Près de moi était assis un hommo âgé d’à peu près quarante-cinq ans, et dont la figure assez insignifiante portait une empreinto de dignité factice, qui me fit supposer qu’il avait dû remplir jadis quelqu’importante fonction. Ses gestes, pleins de dignité, et sa parole d’emphase me confirmèrent encore dans cette opinion et me donnèrent l’envie d’entrer en conversation avec lui. *

Au haut bout de la table, un sans-culotte de la plus belle venue, c’est-à-dire d'une igno* rance extrême et d’une violence non moins grande, nous faisait part, en hurlant et en gesticulant, de ses projets de réforme pour la Pranee : il ne demandait que cinq cent millé

tètes, à peine le quinzième de la population,

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JüAMTO LE UAEMST».

pour assurer à tout jamais ie bonheur de son pays. --'v»--. -y

— Ah ! le misérable, murmura l'inconnu as-

sis à mes côtés, c’est qu’il le ferait, si cela était

en son pouvoir, comme il le dit.

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— Et ce qu’il y a de plus triste pour notre îamentable époque, ajoutai-je en m’adressant à

voix basse à mon voisin, c’est qu’il ne serait pas impossible que cet homme, fut de bonne

foi. N'entend-on pas tous les jours des gens

qui, doués jadis d’un cœur compatissant, d’un caractère doux et timide, proclament, depuis

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que le souffle de la révolution a dérangé leur cerveau, les plus épouvantables et les plus monstrueuses mesures, comme des panacées universelles qui doivent assurer le bonheur de la France l . .• .....

< — Que voulez-vous, citoyen, me répondit mon voisin, vous savez sans doute les bulles

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'« Quos vult perdere Jupiter dementat! 9

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C’est cela même ; mais pardortr.. edmpténfeïfs vous donc le latltt'?..* - ■ i

— Oui, citoyen ; je puis même, sSrié tîOpW* vanter, prétendre que j’ai fait de brillantes 1 ï# manités... *

Vraiment î S'écria t'încdnnti éri m’adressant un gracieux sourire. Ah ! j’eijjèéëj èitdyébf qae vous ne quitterez pàs luîmes sans m’accorder une heure ou deiii de COttversdtiOft. if m'est impossible de tous exprimer la joie iiiüi* cible que j’épreuterais fi enteritire fêëitër une voit savante quelquës-unëS des odeS d'ilôt race! 1 - ■" •* e*-

Je me nommé Jérôme BoWtefflpS, «finéte# régent de rhétorique. — TOUt fi votre Sèrticdf Au sortir de la tablé, fttOn nouvel atnî SérÔtiffr Don temps me conduisit visité! lés Ârèriés et les diverses antiquités qW fenfd!riïe WWtfî^

300 JtMNTTQ LE IURPISTE.

puis, la nuit venue, il me souhaita une bonne *

nuit et me quitta en me jetant une douzaine de vers hexamètres à la tête.

Le lendemain, il faisait à peine jour et je dormais encore d’un profond sommeil, quand je fus réveillé en sursaut par le bruit que fit ma porte en s’ouvrant avec violence.

J’aperçus le docte régent droit et immobile devant mon Ut.

*«- Je vous demande bien pardon de vous réveiller aussi brusquement, me dit-il, je reçois à l’instant même une invitation pour me rendre à la noce d’un de mes anciens élèves et je n’ai pas voulu partir sans vous avertir de mon absence, Mais, j’y songe, le temps est magnifique, rien ne vous retient à Nîmes, pourquoi a« m’accompagne riez- vous pas? Jevouspro- ’ metsune hospitalité charmante !

, Ma foi, lui répondis-je, je ne vois pas trop pourquoi je n’accepterais pas votre offre. Vous

JBÀMT0 LE nARPISTÈ. 301

avez été assez bon pour me conduire Mer visiter les Arènes, la tour Magne, le temple de Diano et la Maison-Garrée : rien ne me retient plus en effet à Nîmes. Et puis, j’ai remarqué que les parties improvisées et inattendues sont en général beaucoup plus atnusantes que celles que l’on prémédite. Ali ! à propos, votre ancien élève demeure-t-il dans la direction de Sauve?

— A cinq lieues de cette ville.

— Gela tombe à merveille ; en vous accompagnant, je suis mon itinéraire.

En dix minutes je fus prêt, et nous nous mîmes en route.

Les rayons du soleil, qui tombaient d’aplomb sur nos têtes, sans que nos corps projetassent d’ombre, nous apprirent qu’il était midi, lorsque nous atteignîmes un gros village situé A environ cinq lieues de Nîmes.

J’étais harassé de fatigue, et je proposai à

302 itiANiTO ls nA^fWff.

mon ètftopagrion de nous arrefOr $dtfr 'jfàt r

fine heure de repos.

— Nbus sommes arrivés, îtie répondît-!!. —• Tenez, voyez-vous celte ‘grande et Belfê mëisdü qui s’élève à cinq cents pàë devant nous î c/è'gt ïâftiairie...

Que ih'îmÿOrte, je n’ai rien 5 y fàirè!

•s- lë VÔuS demandé biéii pardo’îl, Ÿ&tfè à assister à une noce, car mon artéieh èlèVe est justement le maire de ce bourg, et c’est là qu’il

demeure» ^ j - .v * '^'.4

Nous fûmes reçus, Jérôme Bontemps et mci,

par l’officier municipal avec une politise et un empressement bien rares à cette époque.

A peine étions-nous remis de notre fatigue,

^u’un domestique vint nous avertir que le déjeûner nous attendait; nous trouvâmes une table Lien dressée, bien servie, et, le vin de

Lunel aidant, nous oubliâmes bientôt les cinq $ed$f ffô$^düs Venions de faire.

tVÂKPto LÉ HARPISTE.

On apportait le dessert quand tin homrOe retêtu d’un habit bleu râpé, et ayant autour da corps un ceinturon de cuir d’où pendaient deux baguettes de tambour* entra dans la salle à manger et demanda àtt rrtairè, en le saluant avèc respect, S’il était temps é# se mettre en

marcher **■' t,$ ■**■"" * » ?

* Qùand tu voudras,îui répondit netrë hôte, fa suis prêt. ’ ’ '* • ■<* -> * ■** * *»

* Quelques minutes plus tard, nous entendîmes retentir dans la rue, devant les fenêtres dè la pièce où nous étions, le son du tamboür, de fifres et de cornets. - v *- *' v * ‘ •*'

— Tenez-vous, feitoyehs? ndtis dit en sburiatft le maire.

' — C’est la noce qttt se met en marche, S’ëdria Jérôme en s’adressant à son ancien élève ; tiens, c’est singulier, je n’ai pas encore aperçu vcftre !«hneèfe. **. ■ m *** * ***’* m<i *

** ~ Je de me marie que demain; WH* Cher

maître: cette musique ou ce charivari annonce tout bonnement le commencement d’une fête civique.

— Si c’est celle de la Raison, j’ai déjà été à même d’y assister à deux reprises différentes, et je vous prierai de ne pas exiger que je vous y accompagne, dis-je vivement au maire.

— Non, citoyen, la fête que nous célébrons aujourd’hui, pour nous conformer à un décret rendu par la Convention, est celle de l’Être suprême.

— Ce qui signifie qu’il s’agit d’accomplir avec pompe et bruit un sacrilège. Au fait, je suis curieux de savoir jusqu’où peut atteindre la bô- ' tise humaine. Allons.

Nous trouvâmes à ta porte les officiers municipaux du bourg et un groupe de paysans armés de piques, .

A l’arrivée du maire, le cortège se mit on mouvement, précédé par un grand diable do

JUANIT0 UE HARPISTE. 30S

garçon, qui portait sur une croix d’étain, dont

te

les bras étaient cassés, un bonnet de laine d’un rouge douteux.

Nous traversâmes d’abord un cimetière, dont les tombes bouleversées'et les pierres tumulaires brisées apparaissaient çk et là, enfouies dans de grandes herbes, à mçs regards attristés, et nous pénétrâmes dans une vieille église.

La maison du Seigneur n’avait pas plus été respectée que la demeure des morts : elle présentait l’image du chaos !

Qu’on se figure un monceau de dalles et de pierres tumulaires, arrachées du sol par la main des salpêtriers et encombrant la nef do l’église ; à côte de ces débris, des chaudières et . des baquets; à droite et à gauche de l’autel, un tas compact d’ossements humains, de débris de statues des saints, d’arqioiries et de bancs sculptés brisés.

Enfin, sur la table de l’autel, on avait posé

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