JUILLET
A l'époque dont nous parlons, Saint-Denis, était le plus s^rand centre de cette partie du pays. C'était le chef-lieu de ce district qui a maintenant Saint-Hyacinthe pour centre.
En 1837, il se faisait dans ce village un commerce important. C'était le marché de la presque totalité du grain des paroisses environnantes. Il y avait là des tanneries, des poteries, une fabrique de chapeaux, une des plus importantes distilleries de la province, et autres moins considérables.
La population de Saint-Deni& fut une des premières à se lancer dans l'agitation politique de l'époque. Ce qui peut trouver son explication
dans le fait que la grande distillerie appartenait au fameux patriote, le Dr Wolfred Nelson, intimement lié aux habitants du pays, ayant épousé une canadienne-française.
Grande fut l'excitation à Saint-Denis, le 22 novembre 183 Y, lorsque les habitants apprirent que le col. Grore était parti de Sorel marchant directement sur ce village.
Les insurgés avaient formé deux camps, un à Saint-Denis, l'autre à Saint-Charles, à une distance de six milles. Les chefs avaient choisi la vallée du Richelieu comme premières bases de leurs opérations, parce que la grande majorité des habitants approuvait la résistance et peut-être aussi parce que l'on esi érait avoir des secours des Etats-Unis, par la voie du Richelieu et du lac Champlain.
Yoici de la bataille, un bon rapport puisé à diverses sources :
Le colonel Grore reçut l'ordre de marcher, de Sorel, sur Saint-Denis, et le colonel Wetherall reçut instruction de se diriger sur Saint-Charles. Chaque village devait être occupé et les deux commandants une fois réunis devaient organiser et maintenir là un poste puissant pour prévenir toute nouvelle manifestation hostile.
Grore marcha, en colonne solide, de Sorel à Saint-Ours, beau village sur la rive du Hichelieu, à mi-chemin, ou environ neuf milles de SaintiJenis. A Saint-Ours, le colonel divisa ses forces en trois corps, celui de droite devant suivre la rivière, celui de gauche traverser un bois, à deux milles environ dans l'intérieur, le corps principal, du centre, suivait le grand chemin, avec une unique pièce de canon.
Yers 9 heures, le matin suivant les troupes arrivaient à Saint-Denis, le 23, par une froide, sombre et triste matinée de novembre. Les soldats après avoir marché toute la nuit par un temps noir et des mauvais chemins d'automne, étaient fatigués. L'ennemi cependant ne leur laissa pas le temps de se reposer. Les insurgés étaient sur le qui-vive. Dès six heures le Dr Nelson était, en éclaireur, sur le chemin de St-Oars. La noirceur était tellement grande qu'il faillit tomber entre les mains de l'avant-garde, mais tournant bride brusquement il s'enfuit de toute la vitesse de son cheval et ordonna de couper le pont en arrière de lui. Tout le long du chemin il donna l'alarme aux fermiers endormis et en arrivant au village les cloches sonnèrent appelant le peuple sous les armes.
C'est uu fait reconnu que la bataille commença à la maison St. Grermain. Cet édifice, en pierre, situé à l'extrémité est du village et faisant face à la rivière, fut choisi par les villageois comme quartiers généraux à cause de sa grande force de résistance et de son site commandant le grand chemin entrant dans le village à cet endroit.
Cette maison appartenait à un nommé Charles St. Grermain qui fut tué durant la bataille et dont la veuve reçut $3,000 pour pertes souffertes.. Il ne reste plus de cette maison que des ruines.
Revenu au village, Nelson annonça, de la maison de pierre, l'arrivée des troupes, avertissant ceux qui l'entouraient qu'il ne voulait forcer la volonté de personne, qu'il était prêt à se rendre si les autorités le sommaient de ce faire conformément la loi, mais il ne voulait pas être pris comme un criminel.
 peine avait-il prononcé ces paroles qu'une forte explosion se fit entendie, et deux Canadiens furent frappés par des balles qui tombaient de tous côtés sur les murs et le plancher. Un autre Canadien — du nom de Peter Minet — s'étant exposé dans une fenêtre fut également atteint.
Les insurgés ne furent pas lents à engager la
bataille et de toutes les ouvertures qu'offrait la maison ils firent un fou soutenu et puissant sur les troupes. Certains soldats étaient cachés derrière les clôtures, les mai^ons, les arbres, mais la masse se tenait dans le chemin et offrait une cible spéciale aux francs-tireurs canadiens. Ce n'est que vers la fin de l'engagement que des mesures furent prises pour offrir une meilleure protection aux troupes, en même temps les insurgés descendaient au premier étage de la maison de pierre où des murs épais leur assuraient un bon rempart, et ils continuaient leur l'eu meurtrier contre l'ennemi.
Vers une heure de l'après-midi, voyant la résistance plus sérieuse qu'il ne l'avait imaginée, et désireux de mettre fin à une bataille inutile, le colonel Grore commanda un mouvement de flanc, de la gauche, voulant envelopper une partie du village et cerner le poste des insurgés.
Ce mouvement fut conduit par le capitaine Markham, un habile et brave officier. Il fit trois charges qui furent rencontrées par une vive fusillade des maisons sur le chemin.
Durant sa quatrième et dernière charge, le capitaine Markham fut gravement blessé et désarçonné, ce qui mit la confusion dans les rangs et
HISTOIRE DE LA REBELLION DE 1837-38. 4b
les soldats reculèrent emportant dans leurs bras leur brare commandant.
La retraite fut difficile et ils avaient à peine rejoint le corps principal, en arrière d'une grande grange et plusieurs piles de bois qu'une nouvelle charge furieuse était faite contre eux.
Du renfort était venu aux insurgés, de Saint- Antoine et Contrecœur, de l'autre côté de la rivière, et de Saint-Ours Un corps de troupe essaya vainement de s'opposer à la traversée de ces nouveaux venus, en entretenant une fusillade sur les chaloupes et les bateaux ; ils abordèrent quand même et vinrent renforcir les rangs de leurs compatriotes.
Eendus de fatigue, tourmentés par la faim, n'ayant pas eu de ration depuis la veille, les soldats reçurent l'ordre de cesser la lutte et ils retraitèrent sur Sorel, pour renouveler leurs forces.
Ils abandonnèrent leur canon, qu'ils ne pouvaient ramener avec eux.
Les insurgés ne firent aucune poursuite régulière ; étant eux-mêmes très fatigués, ils se contentèrent de retourner au village en chantant leur triomphe et amenant trois ou quatre prisonniers.
La version anglaise de ce combat diffère considérablement de celle que nous venons de soumettre. Certain écrivain dit que l'armée de Grore fut transportée par eaa, de Sorel à Saint-Ours ; que le colonel fut prié de continuer en bateaux à vapeur jusqu'à Saint-Denis où il prit le village par surprise. Cette histoire est sans fondement ; il est avéré que l'armée suivit la route de terre depuis Sorel jusqu'à St-Denis, par St-Ours.
D'après une autre relation, on aurait conseillé à Grore de ne pas diviser ses forces à Saint-Ours, mais de suivre, en phalange serrée le chemin de la Eeine.
Que tel avis ait été donné ou non, Grore ne saurait être blâmé pour la conduite qu'il a tenue, car sa défaite n'a pas été due à la distribution de ses forces, mais à la sage tactique de l'ennemi et l'état d'épuisement dans lequel se trouvaient les soldats,
On a mis à quarante le nombre do tués et blessés, avec huit prisonniers, du côté de Grore ; puis, du côté des insurgés, un certain nombre de blessés et douze morts, parmi lesquels on remarquait Charles Ovide Perreault.
Cette victoire décisive créa un contentement général chez les rebelles et un grand nombre se
rallièrent sous la bannière de leurs chefs. La clôture prochaine de la navigation et la certitude que l'on avait de ne voir arriver aucun contingent important d'Angleterre, avant le printemps, et cela avec l'assurance de secours des Etats-Unis augmentèrent puissamment les espérances des insurgés.
Le colonel Grore avait été forcé d'abjndonner cinq de ses blessés qui reçurent les soins les plus attentifs du Dr Nelson dont ils durent reconnaître l'habileté comme médecin en dépit de son titre de commandant des rebelles.
Perreault était un jeune avocat de talent, et appartenait à une des meilleures familles de Montréal. C'est en traversant le chemin, porteur des ordres du Dr Nelson à un petit corps d'insurgés, qu'il trouva la mort. Tous les autres, tombés dans la mêlée, étaient de lo5^aux citoyens de Saint- Denis et de Saiut-Antoine.
Un nommé Louis Page, devenu plus tard un des principaux marchands de Saint-Denis, dut à l'intelligence de sa femme de conserver sa vie. Elle avait placé sur la poitrine de son mari une rame de papier épais sur lequel elle avait bout'jnné l'habit. Durant le combat une balle venant
de l'eniiemi frappa Page en pleine poitrine pénétrant jusqu'à la quatorzième feuille de papier, pour arrêter là sa course meurtrière.
La victoire de Saint-Denis excita grandement l'enthousiasme des insurgés, et un grand nombre, de 1,000 à 1,500 hommes dit-on, se portèrent sur Saint-Charles où Brown était retranché.