‹ Jubilé de Paul BourgetChapitre 13 sur 52 · GEORGES BRANDÈS · texte numérisé non relu

GEORGES BRANDÈS

D'autres parleront de l'homme et de l'œuvre. Je voudrais prendre d'ensemble sa destinée, y chercher un modèle, une leçon, en dégager un type de vie.

J'ai quelquefois raconté qu'un jour en Espagne, comme nous visitions la petite ville fameuse d'Hemani et sa vieille église sombre, Déroulède me dit que les Basques, s'ils entrent pour la première fois dans une église, croient pouvoir former trois vœux que le Ciel ne manque pas d'exaucer. « Pour moi, continuait-il, voici mon triple souhait : bonheur de la France, pouvoir du bien, honneur du nom. »

N'ajoutons pas un mot. L'homme est tout défini. Et de Bourget, quels sont les trois vœux?

... Bourget, Déroulède, deux figures de la même époque et qui, avec toutes leurs difiérences, se placent excellemment dans les cadres traditionnels français, l'une à la suite de nos plus fameux chevaliers, l'autre parmi les honmies d'études et de méditation, parmi les clercs, comme on disait jadis.

Les trois vœux de Bourget tiennent dans cette formule : « Faire son œuvre à travers son métier, et son esprit à travers son œuvre. »

Le métier, l'œuvre, l'esprit ! Dans la vie, la grande

affaire, c'est de s'unifier, de s'employer tout entier dans le même sens, de ne pas se disperser en efforts qui se contrarient, s'annulent et nous troublent d'autant plus que nous sommes plus richement doués. Cette coordination est peut-être difficile à notre époque, et surtout à Paris. Beaucoup y échouent et manquent ainsi aux belles promesses de leur début. Ils se stérilisent. Bourget a réussi magnifiquement ce rassemblement de son effort. Il est parvenu à mener du même mouvement son métier, l'œuvre à laquelle il demande de durer, et le perfectionnement de son esprit.

Le métier : — Bourget est d'une profession, à laquelle depuis cinquante ans il demande ses ressources. Il a un métier. Celui d'homme de lettres. Il le sait complètement. Il sait écrire un poème, une étude critique, un récit de voyage, une nouvelle, un roman, une pièce de théâtre ; il sait conter et il sait dialoguer. Cet ensemble d'aptitudes, c'est la grande tradition des maîtres. Et ces diverses formes d'art, Bourget ne les a pas simplement tentées et réussies ; il les a étudiées. Il en connaît la technique. Il la connaît, et généreusement il l'enseigne. C'est un chef d'ateHer. Sachez que depuis quarante ans Bourget a distribué dans les esprits de ses cadets et par suite dans les œuvres de ce temps une expérience infinie. C'est même tout son secret de plaire aux jeunes gens ; je vous donne sa recette de popularité : il lit les meilleurs livres des nouveaux venus et leur indique comment, à son avis, ils pourraient employer mieux leurs qualités et tirer parti de leurs défauts mêmes. Mais attention ! cette sorte de magistrature que ses cadets lui accordent, Bourget la justifie mieux encore par l'exercice et l'exemple des vertus professionnelles. Car il y a une morale de l'homme de lettres, dont la première règle est l'amour et le respect de son art. Dans ses rapports avec les éditeurs et avec le pubhc, Bourget a maintenu le meilleur prestige de notre corporation, et chaque fois qu'il croit distinguer

une promesse de talent, il se plaît à en favoriser l'éclosion. Je le sais bien, puisqu'il a dirigé sur mon premier livre le plus chaud, le plus brillant rayon de soleil.

L'œuvre: — Depuis cinquante ans, calculez combien de centaines de mille de volumes Bourget a mis dans la circulation, combien de millions de lecteurs dans tout l'univers ont accueilli ou tout au moins examiné sa pensée. Il écrit pour nous distraire, il est un conteur, mais qui a toujours souhaité qu'on tirât de ses ouvrages un profit spirituel. Aussi certains d'entre eux sont-ils vivants jusque dans l'esprit de ses adversaires ; et par exemple, pour ne citer qu'un mort, des pages de Bourget étaient mêlées aux méditations les plus familières d'un Marcel Sembat qui les avait lues à vingt-cinq ans et se plaisait à les citer. Ce socialiste en approuvait ceci, en contredisait cela, en vivait pour une part. Quelle chose charmante de placer sa pensée chez ceux-là mêmes qui croient la combattre ! Paul Bourget, à vingt ans, aurait voulu faire ses études de médecine et, pour mieux connaître les individus, apprendre, le scalpel à la main, leur constitution physiologique. Vers la cinquantaine, il aurait aimé entrer dans un conseil d'État, tel que celui que faisait travaillex- le premier Consul, afin d'agir sur les milieux sociaux par des lois. Il pense parfoi , ce me semble, qu'il n'a utilisé que le minimum de sa force. C'est là un de ces regards que tous les grands travailleurs ont jeté au soir de leur journée, et quels que soient leurs engrangements, sur la route commencée par de si grandes semailles d'espérance. Mais que Bourget en croie le jugement unanime, ni médecin, ni conseiller d'État, il a contribué à la connai sance de la nature humaine et à la critique féconde de notre société.

L'esprit : — La grande affaire pour tout homme, c'est de développer constamment son être spirituel, de se cultiver, de s'enrichir, de s'épurer, bref de se perfectionner.

Qu'il y ait là une part de duperie, puisque après tout cela nous mourrons, c'est une objection irrecevable, car elle menace la vie elle-même et c'est de bien vivre qu'il s'agit. Pour l'homme de lettres, plus que pour tout autre, son perfectionnement quotidien importe. Nos livres, d'année en année, se détacheront plus beaux et plus forts d'une vie toujours enrichie. Nul autre moyen de renouvellement. C'est le fond de l'être qu'il s'agit de travailler. Quelle chose charmante, une œuvre qui marche et qui, d'ouvrage en ouvrage, apporte des horizons renouvelés, des vérités approfondies, des thèmes repris avec plus d'art. Nos livres racontant l'histoire de notre esprit, nous n'avons rien de mieux à faire qu'à augmenter et ennobhr perpétuellement notre esprit. C'est la méthode de Bourget. Il connaît les civilisations anglaise et italieime ; il a visité l'Allemagne, toute la Méditeranée, les États- Unis ; il médite le problème religieux, et il est poursuivi jusqu'à l'obsession par le souci de saisir les attaches du physique et du moral. Ce mystère faisait l'objet de ses interminables conversations avec son ami, le savant et si original professeur Dupré. Enfin, c'est son plaisir et son système, je voudrais dire son hj^'giène spirituelle, de garder le contact avec les jeunes gens et de distinguer, avant même qu'ils en aient une idée claire, leur apport et leur désir. Toujours en marche, il ne s'attarde sur aucun de ses livres; il les écrit à chaud : celui d'aujourd'hui, il le corrigera dans celui de demain. Cependant, ce travailleur acharné a toujours veillé à se ménager de longs relâches qui lui permettent d'écouter les propositions de l'instinct et de reconnaître ces orientations de l'âme où, soudain, après un long travail inconnu de nous-mêmes, nous nous voyons sollicités et renouvelés.

D'une telle vie, ainsi unifiée, quel est le ressort intérieur? Merveilleusement doué pour construire et pour dé-

fillir, Bourgct veut toujours arriver à dégager la loi des choses. Ce fut d'abord chez lui, ce me semble, une curiosité assez désintéressée. Mais si la vie a des lois et si nous voulons vivre, il faut s'y conformer. C'est ainsi que bientôt, chez notre ami, la recherche de la vérité se doubla d'une acceptation de la morale éternelle. Bourget professe qu'il veut défaire l'œuvre de la Révolution. C'est son idée, mais je ne la vois pas très persuasive, ni même très armée dans ses livres. Ce que j'y comprends et par où ils me plaisent clairement, c'est qu'ils prolongent en la redressant l'expérience romantique. Croit-il tourner le dos à cette expérience? Selon moi il en épouse l'élan vital qui se ressaisissait. « Je réagis », dit-il. Exactement il continue leur sensibilité et poursuit plus avant leur itinéraire. Le Disciple fait avancer d'un pas le redressement amorcé avant Bourget par les grands écrivains qui achevaient leur carrière quand il allait commencer la sienne. Bourget succède à une George Sand qui, après avoir fait du roman une prédication de révolte, en était arrivée au souci de la morale, aussi bien qu'il reçoit le mot d'ordre magistral de ce grand Sainte-Beuve chez qui le goût de la physiologie et de la psychologie avait pris peu à peu toute la place d'un premier dilettantisme. Ses livres s'ajustent à l'effort des hommes de 1830 et de leurs épigone? qui s'aperçurent que, dans la mesure où ils vivaient selon leur doctrine d'individualisme effréné, ils se suicidaient. Si j'avais à écrire le chapitre de notre histoire littéraire qui portera le nom de Paul Bourget, je mettrais l'accent sur cette idée du retour à la notion de règle.

On peut contester telle ou telle part doctrinale de ses livres, mais leur volonté constante d'être une contribution à l'histoire naturelle de l'homme et des espèces sociales, voilà avec évidence ce qui leur donne de la portée et qui les apparente à l'œuvre des Sainte-Beuve et des Taine, des Stendhal et des Balzac. C'est de telles visées que notre profession reçoit sa noblesse. Dans l'ordre litté-

raire, à ce jour, nous n'avons pas mieux que ce maître. Un maître bienfaisant, celui qui nous propose des formules comme celle que nous venons de commenter et dont tout travailleur dans tous les ordres peut s'ennoblir : faire son œuvre à travers son métier, et son esprit à travers son oeuvre.

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