LA JEUNESSE
Le distingué directeur de la Revue hebdomadaire veut bien me demander quelques notes sur « la Jeunesse de Paul Boiurget », à raison de la vieille amitié qui m'unit au Maître.
Cette amitié date, en effet, de plus d'un demi-siècle : c'est presque une douairière, mais elle est demeurée aussi jeune, aussi vivante, et même plus profonde que jamais. A ce titre, il m'est permis de répondre à l'aimable appel de M. François Le Grix.
Nous nous sommes vus la première fois, Paul Bourget et moi, avant l'année terrible, au lycée Louis-le-Grand, dans la classe de seconde de M. Delacroix. Bourget venait de l'école Sainte-Barbe, et j'étais externe.
En fermant les yeux, je revois encore le Bourget d'alors : un jeune homme simple, modeste, méditatif et plutôt mélancolique, avec un regard déjà profond — prêt à s'animer devant une noble idée. Il portait en lui l'inspiration d'un vrai poète, du poète délicat, qui a écrit ce vers délicieux :
La royale pâleur d'un sang trop ancien.
Mais qui donc eût pu alors prédire que cet adolescent
doux et presque timide jetterait un rayon de gloire sur la classe du bon M. Delacroix, deviendrait l'un des maîtres de la pensée contemporaine et, à coup sûr, l'un des plus pénétrants psychologues que la France ait produits.
A cette époque cependant remonte le premier choc moral, choc violent, ressenti par Paul Bourget, à la lecture d'une œuvre de Balzac, le colosse de la Comédie humaine. Le prodigieux évocateur fit sur Bourget une impression qui peut-être décida de sa vocation, impression comparable à celle d'une page de Chateaubriand sur Augustin Thierry, dans l'antique cloître du collège de Blois.
A cinquante ans de distance, je ne me rappelle pas, sans une intense émotion, l'heure passée avec Paul Bourget, après la guerre de 70, par une matinée radieuse, dans le jardin à la française du Luxembourg, autour du bassin où des cygnes blancs évoluaient avec une royale aisance. Les deux amis revivaient avec cette confiance, cet abandon de la vingtième année, où l'on ne soupçonne rien des déceptions de la vie, où le monde vous appartient en quelque sorte, où l'on étreint presque l'infini.
Très simplement, Paul Bourget atteignit, sans la chercher, la plus haute éloquence en pensant tout haut ses rêves, ses aspirations. « Vois-tu, disait-il, tout homme digne de ce nom a une destinée et se doit de la remplir tout entière, quoi qu'il lui en puisse coûter. » Et, dans un large coup d'œil, il évoqua l'avenir. J'eus alors l'intuition très nette que Bourget serait célèbre.
Sa décision était en puissance. Il sentait, comme André Chénier, « qu'il avait là quelque chose » et il voulait écrire. Certes, la distinction avec laquelle il avait fait ses humanités et ses facultés remarquables lui permettaient d'entrer dans un bon rang à l'École Normale supérieure et de devenir un professeur de mérite. Mais
la sublime et redoutable carrière des lettres l'attirait invinciblement.
Avec sa ^ucide intelligence, il discernait qu'il avait à traverser des moments difSciles, des heures cruelles, même dans l'ordre matériel, d'autant plus qu'il n'avait pas alors de ressources personnelles. Rien ne put étouffer l'appel de sa voix intérieure. Le sort en était jeté.
Tout d'abord, il fallait vivre. Paul Bourget n'hésita pas. Il donna des leçons pour subsister. Au heu de regarder cette tâche, plutôt ingrate, comme inférieure, il l'assuma avec courage, de manière à n'en pas éprouver l'amertume, bien résolu même à en tirer un profit intellectuel. En contact étroit avec les maîtres de l'antiquité, avec les classiques pères de notre parler, il approfondît davantage la langue française (cette « fière gueuse » a dit Voltaire), il en pénétra mieux les forces, les difiScultés et les richesses.
Labeur obscur, labeur ingrat, en apparence, bien propre à servir d'exemple aux jeunes qui aspirent à devenir hommes de lettres ; labeur fécond, qui vérifie la pensée, très juste à certains égards, de Buffon : « Le génie est une longue patience. » C'est ainsi que, par un effort silencieux, obstiné, Bourget forgea le magnifique outil qui devait le conduire à la renommée.
Par-dessus tout, le vaillant ouvrier poursuivait son but principal. Il ne cessait de lire, de noter, de méditer, de rassembler — en vertu du pouvoir qui est en lui, quand il lui plaît, de penser indéfiniment aux mêmes choses, les éléments de son œuvre future.
Le fruit mûrissait, la fleur était prête à éclore. Puis tout à coup, la valeur de Paul Bourget éclata dans la Revue des Deux Mondes, et commença de s'imposer au grand pubHc, à l'égal d'aînés glorieux.
Il n'avait guère plus de vingt-deux ans...
Peu de temps après, un heureux concours de circonstances me fit habiter un vieil hôtel du faubourg Saint-
Germain où précisément. Paul Bourget était installé : hôtel recueilli, propice au travail et à la pensée. Ce fut pour notre amitié une bonne fortune de nous retrouver quotidiennement. Journées exquises où notre jeunesse
Gamme un essaim d'oiseaux chante au bruit de nos pas.
Déjà la gloire effleurait le front de Paul Bourget mais, réfractaire à toute vanité, à tout orgueil, il restait simple et vrai. Presque chaque matin, nous faisions de l'escrime dans le vieil hôtel, avec le même professeur ou son prévôt. Notre maître était fort grand, mince, effacé, taillé pour les armes. Lorsqu'il se fendait, il apparaissait immense. Un Marseillais eût dit qu'il allait de Paris à la Canebière. Droit, toujours en ligne, très classique, il avait des coups droits foudroyants. C'était un spadassin magnifique.
Entre deux assauts, Paul Bourget se délassait en me parlant de ses travaux en cours. Il occupait dans l'hôtel un appartement original, qui avait servi d'oratoire à un prélat du dix-huitième siècle. Il l'empHssait avec ses livres, ses notes, sa pensée et son incessant labeur, coupé seulement par les fréquentes visites de deux amis, très proches voisins, François Coppée et Barbey d' Aurevilly. Celui-ci, avec sa mise particulière, son justaucorps de velours serré à la taille, ses énormes manchettes blanches, ses cravates aux nuances éclatantes et terminées par des dentelles, était à la fois extraordinaire et imposant. Une singuHère autorité émanait de lui. C'était bien le Connétable.
Un autre visiteur, toujours correct, toujours ganté, toujours vêtu d'une redingote noire, frappa François Coppée, à qui il inspira cette réflexion : « Il porte sa pauvreté comme un ordre étranger. »
Parfois aussi, pendant que nous échangions des contres de sixte, arrivait un chétif écrivain, réduit à la misère, mais qui avait gardé de l'unique succès de sa vie htté-
raire un tel orgueil qu'avec le produit de son livre il avait acheté une bague d'évêque. Il éprouvait le besoin d'être hargneux et même insolent avec Bourget et Barbey d'Aurevilly qui secouraient sa détresse. Un joiu: entre autres, en guise de remerciement à Bourget qui venait de l'habiller de pied en cap, il écri\dt : « Tout à vous... sauf les chaussettes. » Une autre fois, avec Barbey, qui l'avait fait monter en voiture à côté de lui, il se montra si impertinent que le Connétable sonna et dit de son ton inimitable : « Cocher, arrêtez ! Monsieur, descendez! »
Barbey était un causeur éblouissant, vm. improvisateur merveilleux, quand il était en confiance. Bourget l'admirait et l'aimait. Il l'allait voir souvent dans le très modeste intérieur que le génie du Connétable agrandissait : « Vous voyagez, vous, lui dit un jour Barbey : moi, mes palais sont dans ma tête ! »
Paul Bourget tomba un jour au milieu d'une vive discussion sur l'existence de Dieu entre Barbey et im jeune poète décadent, qui affectait l'incrédulité. Le Connétable s'échauffait et venait de tracer une éloquente profession de foi déiste, quand son contradicteur se pennit de lui répHquer : « Vous aurez beau dire. Dieu n'est pas frisé ! » Soudain, Barbey se ressaisit, toisa dédaigneusement l'impertinent et d'un ton foudroyant lui jeta ces mots au visage : « Monsieur, vous raisonnez comme une cocotte ! » Paul Bourget, qui entrait juste à ce moment, détourna l'orage en s'écriant : « Messieurs, pas de marivaudage ! »
Ceci peut donner une idée de la manière de Bourget. Dans l'intimité (car il n'a jamais eu de goût pour la figuration), il n'est peut-être pas de causeur plus attachant, non seulement par l'élévation et la variété des vues et des idées, l'étendue des connaissances (peu d'hommes sont plus instruits et instruits plus exactement), mais par la finesse, le naturel et la saveur de
l'espritï « Ce penseur, ce philosophe, ce psychologue a peut-être plus de charme dans sa conversation que de profondeur et de pénétration dans ses livres », m'a dit Jules Lemaître.
Et Lemaître était un juge compétent.