FRANCIS CARGO
La rue est belle et sereine. Elle n'est pas une rue de passage. EUe est élégante, noble, silencieuse, retirée; cependant, à deux pas du tumulte. C'est l'une des belles rues de France. Ces choses anciennes qui sont restées vivantes, parce qu'on en a gardé l'usage...
Là, un opulent nouveau riche, s'il a du goût et de l'âme, cesse de pétarader; il s'arrête, saisi de respect, il se félicite de posséder une belle auto quasi muette, qui ghsse, dont on n'entend pas le souffle. Et U. retrouve dans sa mémoire l'image qui s'effaçait du Paris de 1890. Le même luxueux Paris que M. Gustave Geffroy vient d'admirablement décrire aux premières pages de Cécile Pommier, le Paris des équipages et des belles dames à tournure, qui paraient leur petite tête d'im chapeau pareil à une touffe.
Il était chic d'avoir des chevaux alezans, dont la basane fût remarquable. Si l'on avait le goût plus sévère, les chevaux étaient bais, mais toutes les autres robes disparaissaient. Dans la H\T:ée, le bleu finissait par dominer les marrons et les verts. Les cochers au brillant chapeau étaient campés comme des seigneurs sur leur siège obhque. Ils se rengorgeaient dans leur grand col évasé, brillant comme la porcelaine, au-dessus de leur plastron candide dont l'empois raidissait les trois pièces plates. Ils tenaient, entre leurs mains gantées de fauve, leur fouet d'épine, jaune, à la cordelette blanche tendue en arc de cercle. Le soir, au retour des voitures, quand le pied des chevaux sonnait sur le pavé, on enten-
dait magistralement sommer les concierges des hôtels : « La porte, s'il vous plaît ! » Les harnais brillaient (qui sentaient la cire et la propreté lorsqu'on les tenait dans sa main). Les chaînes étincelaient. Il n'y avait pas de cheval de bonne maison qui n'eût, sous l'oreille, une églantine, un bouton de rose. Dans la nuit, les lanternes du coupé enfermaient la flamme des bougies entre le cristal et l'argent. L'été venu, la courbe nacelle des victorias, haute et d'un seul arc, livrait à l'admiration son précieux fardeau : une belle bien rencognée, impassible comme un philosophe, et voilée, les yeux insaisissables derrière la dentelle où marquait son nez mignon.
Vous me croyez égaré ; mais n'est-ce pas là ce Paris que Bourget a peint et qu'il admirait, qui lui a donné cette première gloire qu'il nous est seulement permis de confirmer? Vous n'avez ni cœur ni esprit si, passant par là, vous ne voyez ces mêmes tableaux se former, s'animer, vous émouvoir. Soit qu'ils naissent du souvenir ou, si vous êtes trop jeune, qu'ils doivent l'essor à votre imagination, traces d'un passé que vous n'avez pas connu, premiers lambeaux de la rêverie historique.
Les années ont fui, elles ont transformé Paris, la France, l'Europe, le monde. Elles ont tout bouleversé. Si le cœur humain n'a pu changer parce qu'il est invariable, nos mœurs et tout le décor de la vie ont été modifiés. Mais dans ce Paris nouveau, la souveraineté spirituelle de notre maître n'a pas diminué. Gardant tout l'ancien prestige, elle a acquis un autre caractère, qui n'est plus du tout contesté, les plus hostiles, ceux que l'esprit de parti et de secte gouvernait, ayant dû rendre les armes. Il paraît à tous notre Ancien, avec tout ce que les siècles ont donné à ce mot de significations respectueuses et de tendres nuances : le maître, l'exemple, la vertu et la confiance, l'autorité, l'expérience, un syndic, un patron. Il n'y a pas un de nous qui voudrait encourir son blâme. Il n'y a pas un de nous qu'une approbation
venue de lui ne rende fier, d'une fierté louable, qui a sa source dans la conscience littéraire. L'honneur de notre métier a chez lui son témoin et son garant. Voilà ce qui trouble im jeune homme de lettres quand il monte à son tour cet escalier. Il sent la présence d'un juge paternel : et il craint, un peu, il admire, il vénère, il doute, il ne sait s'il est digne... Les Lettres françaises lui paraissent incamées dans celui qui veut bien le recevoir avec le sourire de la bonté, et qui l'écoute, et qui parle.
Comme il parle sagement ! Sans méchanceté ni duperie, connaissant les hommes sans pouvoir se résoudre à les haïr. Toujours prêt à comprendre et à révéler, ayant tout lu, se souvenant de tout.
Sa voix s'élève dans la tranquille maison qu'il a ornée. Dans l'antichambre, vous avez admiré ses petits Longhis Chacim une tête masquée ou découverte, exacte, peutêtre ressemblante comme une photographie : visages que des hommes du dix-huitième siècle ont réellement exposés à l'air du temps. Vous avez admiré les deux toiles de l'École du Bordone que le maître est content d'avoir un jour découvertes ; surtout celle où, dans l'eau d'une fontaine, baignent ces belles formes que l'art italien a prodiguées. Les célèbres cannes ne sont plus réunies dans l'entrée comme autrefois. Elles sont rangées dans une galerie, où il faut que tu mérites, ô catéchumène, d'avoir accès. Alors, tu admireras vingt merveilles de jonc, de rotin, de bois des Iles. Tu demanderas à voir celle qu'il nomme « la canne de M. Franklin ». Tu voudras contempler celle « du Bailli de Mirabeau ». Ces noms, ce n'est que façon de parler, image, fiction poétique. Mais la canne du chevalier d'Orsay, avec ses arabesques d'argent, cette terrible baguette en bois de fer, qui casserait une tête, celle-là est authentique. Pareillement, celle de ce malheureux prince, le grand-duc Paul, immense dans sa gaine d'étofie, im chef-d'œuvre de jonc à la pomme en belle corne.
La pièce où tu es maintenant, tu la dévores des yeux, car c'est Son cabinet de travail. Il parle pour que tu sois à l'aise. Il le sait bien, que tu es intimidé. Tu te reproches aussi de ne pas l'écouter sans distraction parce que tu ne peux détacher tes regards des murs tendus de rouge, des deux hautes fenêtres drapées, du fauteuil anglais, des rayons de noyer où se presse la foule des livres.
Tu regardes le masque rustique et moscovite de Tolstoï. Tu regardes le gilet blanc de Balzac, si bien coupé, dont le revers est si gracieux, te jurant in petto que non, jamais pliis tu ne croiras les détracteurs du Tourangeau. Ils disent qu'il n'entendait rien à l'élégance, et toi, tu vois, tû touches des yeux la preuve du contraire. Tu regardes les beUes boucles, le front déhcieusement naif de Musset dans le médaillon de David d'Angers. Tu regardes la belle face de George Sand comme elle a été dessinée par Couture, et tu comprends mieux soudain ce calme olympien qu'elle savait garder dans l'amour. Tu regardes...
Paul Bourget vit au milieu des souvenirs littéraires. Fidèle à tout ce qu'il a aimé, fidèle à tous ceux qu'il a connus, à Taine, dont voilà le portrait, à Barbey d'Aurevilly, dont voilà le portrait, à Zola lui-même, dont rien n'a pu le détacher, ni la mort ni les dissentiments. Si tu lui parles de Balzac, il te montrera les éditions originales sur papier rose, avec la reliure commandée par le grand homme pour son usage. Balzac a touché ces livres, et Bourget, et toi que voilà, dont la main tremble, j'espère. Si tu parles du délicieux Barbey, Bourget te montrera l'exemplaire des Diaboliques que Coppée lui a donné, avec la haute dédicace du maréchal, en écriture lancéolée. Si tu parles de Stendhal, il te montrera le petit horaire de sa vie que l'on a dressé, moins complet que le livre d'Henri Martineau sur le même sujet (l'Itinéraire de Stendhal) mais ■ maniable, que tu peux mettre sur ta table, et tu penseras tous les joiu-s aux faits et gestes du
curieux homme. Ceux qui osent mépriser ces pratiques de la gratitude et de la piété ne savent donc pas ce que c'est qu'aimer? Parle à M. Bourget de Rivarol, tu l'entendras rendre justice à celui qu'on méconnaît stupidement, l'un des plus purs écrivains et l'un des vrais « penseurs » que la France ait eus. Tu le verras peut-être . si ému, qu'il s'en excusera avec une bonne grâce dont tu seras touché.
Tu l'es beaucoup pour avoir découvert sur la table du maître le manuscrit de la journée. Un manuscrit pareil aux tiens. Malgré la gloire et les années, Paul Bourget ne dicte pas à une dactylographe, il n'a pas recours à im secrétaire. Il travaille de sa main. Il a tranché ces feuillets dans ce papier blanc qui est le même en France pour les écoliers et les auteurs. Il s'est assis devant sa table, dans la solitude, content de se mettre à la besogne, l'esprit éveillé, le cœur en repos, fort et lucide. Cette petite écriture assidue est la sienne...
— Allons, blanc-bec, va-t'en. Et si le maître a dit qu'il prenait intérêt à ce que tu essayais, tu peux t'en aller tranquille. Tu as reçu l'investiture, tu es im écrivain. Tu appartiens légalement et légitimement à la République des Lettres, — comme tu le rêvais déjà quand tu savais à peine lire,