‹ Jubilé de Paul BourgetChapitre 32 sur 52 · EUGÈNE MARSAN · texte numérisé non relu

EUGÈNE MARSAN

Mon cher Le Grix,

Je- vous remercie de m'avoir permis d'apporter ici le modeste tribut de mon admiration et de ma reconnaissance spirituelle à notre maître Paul Bourget. Nous lui devons tous beaucoup ; et même quelques-uns qui ne s'en doutent pas. Nous devons tous beaucoup à ses livres, et à sa personne. Il est parmi nous ce qu'il a lui-même écrit qu'avait été Stendhal : un grand homme de lettres. Aux premiers temps de notre formation littéraire, c'est par ses livres éclatants d'intelligence et de lucidité — le Disciple, la Physiologie, Cosmopolis, Pastels, Mensonges — que nous avons découvert, avec un étonnement subjugué, que la littérature n'était pas seulement un divertissement, mais représentait une vue supérieure portée sur la vie et tous les problèmes de l'esprit et du cœur, à travers le jeu des passions, des croyances et des intérêts. Nous avons connu et vu de nos yeux, grâce à lui, en Dorsenne, Casai, Poyanne, Claude Larcher, Adrien Sixte, Robert Greslou, quelques-uns des tj^es les plus représentatifs de la société française du dernier demisiècle : représentatifs à ce point qu'ils vivent désormais dans notre souvenir comme ces personnages que l'on voit figurer dans les Mémoires du passé et qui s'imposent à notre attention avec autant de netteté que si nous les avions réellement connus. Dans les livres de M. Paul Bourget, une société tout entière est peinte ; et on les peut tenir, dans leur ensemble, pour le document le plus

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authentique où nos petits neveux devront revenir puiser qu'end ils voudront prendre un sentiment exact de ce qu'aura été la vie française de l'entre-deux-guerres, tant il est vrai qu'une époque ne demeure compréhensible à ses successeurs que dans la mesure où elle a été synthétisée et illustrée par une forte représentation romanesque. Mais n'oubhons pas que l'œuvre de Paul Bourget est double, quoique fort xmie en sa continuité, et qu'il appartient seulement à un écrivain très intelligent de confondre en lui d'ime manière pennanente les dons de l'anilaateur et du romancier et la pénétration du moraliste et du critique. N'oublions pas que c'est à ce maître que nous devons la première mise à leur place exacte des grands écrivains auxquels il a consacré les magnifiques et définitives études des Essais de psychologie contemporaine, sur lesquels nous \dvons encore aujourd'hui : Baudelaire, Stendlial, Leconte de Lisle, Taine, Flaubert, ^lais non moins que par ce H\'Te et par ceux de la même veine qui l'ont suivi {Pages de critique et de doctrine) , c'est à travers la conversation même d€ Paul Bourget que notre génération a pu considérer de plus près ces maîtres dispai-us. Entre Flaubert, Barbey d'Aurevilly, Maupassant, Tourgueniefî et nous,. Paul Bourget demeurera toujours pour ceux qui l'auront une fois entendu, l'intermédiaire actif et dihgent qui non seulement nous aura initiés à la technique de leur art, et appris par ses écrits à les aimer et à les comprendre, mais encore appris par le récit de ses souvenirs personnels à les mieux connaître. Sa conversation a le pouvoir prestigieux de nous les rendre présents et, bien que nous ne les a5dons jamais pu voir ni rencontrer, plus vivants et plus chargés d'humanité qu'ils ne nous apparaîtraient dans l'attitude, fatalement figée et sans communication, de leur glorieuse statue. Ce n'est pas pour la satisfaction d'un fétichisme naïf et d'im goût exagéré de l'anecdote que nous savons gré à Bourget de nous introduire ainsi au plus près de ceux qu'il a tenus

pour ses maîtres, et que nous vénérons encore aujourd'hui parmi les nôtres : notre impérieux désir de connaissance a besoin de tous les documents capables de nous renseigner sur la condition humaine du génie et même du simple talent. Nous ne pourrons jamais considérer comme des morts les écrivains fameux dont nous avons aimé les livres : ce que nous adorons en eux, c'est leur miraculeux pouvoir de récréer, dans leurs écrits, une vie idéale et durable, supérieure à notre misérable vie matérielle et passagère, et jusqu'à leur fantôme en doit être encore lui-même à nos yeux animé et tout palpitant.

C'est pourquoi ce rôle d'intermédiaire dont nous faisons honneur à notre maître est surtout un rôle d'animateur. Par ses livres, par sa parole, M. Paul Bourget a le don d'exciter l'esprit, de le révéler à lui-même, de faire réfléchir et penser. Nul plus que lui ne professe un goût aussi vif et désintéressé pour le jeu des idées, un amour aussi parfait pour le service des lettres, elles-mêmes servantes de l'esprit. Il les chérit même lorsqu'il leur arrive de recouvrir avec force et talent les idées les plus éloignées des siennes, et il est le seul parmi nos aînés que nous ayions entendu parler dignement, parler honnêtement, parler bien, avec admiration et avec mesure, de Zola, C'est que Paul Bourget place au-dessus de toutes les autres considérations, pour l'écrivain, le culte et le respect de l'art, la connaissance du métier, la vertu du travail honnête, les dons du créateur de vie.

Chez un homme si fortement attaché à ses convictions, nous n'avons jamais rencontré le moindre penchant au prosélytisme, et nous n'avons jamais entendu manifester que de l'admiration et du respect pour l'intelligence et la sincérité, de quelques côtés qu'elles viennent. Tous ceux qui ont approché M. Paul Bourget considéreront comme l'honneur de leur vie artistique d'avoir mérité son estime, et savent quelle haute leçon de conscience littéraire se dégage naturcroment, sans affectation ni calcul, de sa

conversation drue, directe, abondante en enseignements, d^>our'viie de toute éloquence inutile, mais si chaude et si persuasive d'être animée par la parole d'un homme vrai, et si nourricière d'être elle-même nourrie de tant de savoir et de tant de faits. Dans un temps où, faussées par les conditions si difficiles que la vie moderne réserve à l'homme de lettres, les mœurs littéraires sont devenues abominables, M. Paul Bourget nous aura en outre montré par un exemple magnifique quelle peut être la dignité de l'homme de lettres, et comment elle finit un jour, en dépit de l'ingratitude et de la malveillance, par trouver sa récompense et son loyer.

Aucun écrivain, parmi nos aînés, n'est plus que celui-là respectueusement aimé et vénéré par la jeunesse Uttéraire : preuve de sa bonté paternelle autant que de permanentes verdeur et curiosité intellectuelles. Car c'est aussi qu'il est sans doute le seul, entre les maîtres vivants, qui s'intéresse avec désintéressement aux travaux de cette jeunesse ; non point seulement parce qu'elle est la jeunesse, mais parce qu'à son tour, elle continue à servir les lettres.

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