‹ Jubilé de Paul BourgetChapitre 9 sur 52 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Il y a donc cinquante ans que Paul Bourget publia son premier article dans la Revue des Deux Mondes, et bien plus de cinquante ans, par conséquent, qu'il n'a cessé d' œuvrer avec la conscience, le vouloir du parfait ouvrier.

L'hommage que nous offrons aujourd'hui à -une œuvre si haute, si sereine, ne pouvait pas ne pas lui être rendu. On me permettra de dire qu'il était « dans l'air ». Nous fûmes nombreux à en concevoir l'idée : le mérite en revient moins aux signataires de ces articles, à l'organisateur de ce sommaire, qu'elle ne leur fut imposée par l'efficacité persistante, l'ampleur, disons la majesté d'une des plus nobles carrières qu'il soit donné à nos contemporains d'admirer.

On se souvient peut-être que lorsque nous cherchions, il y a quelques mois, dans le cercle de ses amis, à organiser cette manifestation autour de ce nom vénéré, M. Henry Bordeaux, dans l'Écho de Paris, avait émis le projet d'un concert plus vaste et plus solennel. Si la modestie de notre maître, son goût de l'effacement et du silence, ont consenti seulement au témoignage plus discret que voici, il n'est pas besoin de dire à quel point la Revue Hebdomadaire lui en reste reconnaissante et s'en trouve honorée.

Mais encore une fois il faut que nos lecteurs d'aujourd'hui le sachent : je n'ai pas eu à chercher des collaborateurs

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que l'amitté, le respect, l' admiration avaient groupés dès longtemps. Leur adhésion m'est venue d'elle-même; et c'est de quoi, d'ailleurs, je ne puis les remercier que davantage.

Paul Bourget n'est pas seulement, en effet, le romancier, le nouvelliste, le dramaturge, le critique, le voyageur, en un mot cet écrivain si remarquablement un et divers sur lequel vont s'exprimer des opinions si autorisées. Il est, par tout cel-a et au-dessus de tout cela, la figure la plus représentative à notre époque d'un gratui et pur professionnel des lettres. Type d'humanité fort rare — car il n'y a guère de profession qui déforme davantage — et peut-être appelé à bientôt disparaître. Le seizième siècle avait vu naître l'humaniste; le dix-septième siècle, l'honnête homme; le dix-huitième siècle, l'encyclopédiste; et ce n'est sans doute qu'au dix-neuvième que s'épanouit « l'homme de lettres » que notre génération a encore connu, voué uniquement à son labeur d'écrivain, attendant de lui ses ressources et aménage-ant sa vie pour sa production autant que sa production pour sa vie Balzac, Flaubert, Sainte-Beuve, Taine, voilà des existences qui n'étaient guère concevables avant le siècle dernier; et l'on voit comme la noble vie de Paul Bourget se relie naturellement à ces vies-là. Mais l'on voit aussi comment une telle vie ne sera probablement plus concevable denuxin. Non pas seulement parce que notre époque et ses terribles exigences matérielles réduisent de plus en plus dans la société la part de l'homme qui pense, et la part de l'intelligence dans la vie de l'individu, mais aussi parce que les écrivains de la génération qui se lève répugnent davantage à « la profession ». Nous ne voulons pas parler seulement de ceux qui ont le goïit d'écrire rapidement et, même doués, paraissent se jouer en de brefs ouvrages, marqués surtout d'une fine sensibilité ou d'un impressionnisme original. Mais pour ne parler que des disparus trop vite, il semble que ceux-là mêmes qui, comme Marcel Proust, laissèrent une œuvre copiet'se e1 lourde, ne pensaient pa'; leurs livres en t'roi.'S'^ionneh, ne %e réclamaient pas de Leur profession comme s'en réclame st hautement et si fièrement Paul Bourget.

A ce seul titre, et quand il n'y aurait pas les cinqtuznte ouvrages de ces cinquante années, il mériterait, je crois, la

situation exceptionnelle que lui reconnaissent non seulement ses pairs mais ses cadets.

C'est sans doute de cette scrupuleuse et magni'fique conscience professionnelle que Paul Bourget a tiré l'un de^ principes essentiels de son art et l'un des secrets de sa constante réussite : sa soumission complète à l'objet, de quoi est faite la rigoureuse impartialité de ce grand doctrinaire, à quelque problème moral, social ou religieux qu'il s'attaque. Soumission encore une fois bien rare de nos jours, où, tant de jeunes conforment au contraire l'objet à leur vision propre; et alors que, pourtant, il n'est devant l'objet que deux attitudes possibles, celle de Bourget ou celle, toute contraire, d.e Barrés, qui ne peut pas ne pas dominer de très haut tout ce qu'il aperçoit. Mais ce sont deux manières de supériorité, il faut bien le dire, qui ne sont pas permises à quiconque.

C'est aussi et toujours sa conscience professionnelle qui a fait de Paul Bourget le conseiller, voire l'arbitre d'une si grande partie de notre corporation. Avec quelle ardeur, quel feu, quel dévouement, et aussi quelle longue patience il combat pour les idées, les causes, les hommes qu'il estime, fussent-elles le plus étrangères à son labeur, fussent-ils le plus étrangers à son amitié, il faut l'avoir vu à l'œuvre pour le savoir. Et où le saurait-on mieux qu'à la Revue Hebdomadaire, qui lui doit pour une si bonne part d'avoir traversé les difficultés d'après la guerre, et d'avoir connu la seconde éclosion de son succès.

Mais s'étendre là-dessus, il nous l'interdirait. Aussi bien cet hommage, je le répète, ne procède pas de la reconnaissance d'une Maison : il est le témoignage d'une génération ou même d'une époque. Paul Bourget, par une sorte de vertu naturelle et sans effort, fédère autour de lui les amitiés, les intelligences; il indique les directions. Combien, s'il n'était pas là, se sentiraient plus isolés! Il n'est pas exagéré de dire que sans lui notre âge littéraire eût été un peu différent.

Voilà pourquoi les pages qui suivent sont empreintes d'autant d'affection que de reconnaissance ; et que Paul Bourget me permette d'ajouter : d'une affection unanime. Qu'il ne s'en défende pas : on l'aime. Et après tout, puisque dans l'œuvre la plus objective, il passe toujours quelque chose

de la personnalité de l'écrivain, de sa puissance d'aimantation, ne croyez-vous pas qu'une part du succès immense de cette œuvre-ci est faite de la chaleur du cœur qui l'a dictée au moins autant que de la probité de l'intelligence qui l'a conçue? Paul Bourget qui nous conta tant d'aventures dramatiques, tant d'histoires atroces, est un optimiste. Il a trouvé le moyen de continuer à aimer les hommes, ou plutôt l'Homme, en qui jamais il n'a cessé de voir l'œuvre d'un Dieu qui appelle sa créature...

A l'heure où paraîtront ces lignes, nous serons allés dans la maison de Balzac, qui est un peu la sienne, lui offrir cette médaille que quelques amis veulent lui laisser en souvenir de cette journée; et il nous aura remerciés d'un sourire un peu malicieux, un peu mélancolique, en nous disant ce qu'il m'a dit tant de fois : « Pourquoi tenez-vous tant à cet hommage anthume? »

J'espère, mon cher maître, que vous comprendrez mieux, après avoir lu ces pages qui vous sont si cordialement dédiées, pourquoi nous y tenions tant, à ce projet. Vous comprendrez aussi que tous nous continuons, comme Gérard Bauêr, à vous considérer comme notre plus jeune camarade, et que rien, de fvès longtemps encore, ne nous sera plus précieux que de venir vous déranger vers midi, votre premier labeur achevé, de vous voir, la lourde portière de tapisserie soulevée, quitter sans jamais d'humeur, sans jamais le front barré, la page commencée, venir à nous la main tendue, et de recevoir de vous le précieux cadeau de cette causerie, qui laisse ceux mêmes à qui c'est le plus difficile repartir toujours avec un peu plus de goût, de volonté pour croire, pour espérer... pour travailler.

FRANÇOIS LE GRIX.

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