AU MOXUMENT CARTIER-BRÉBŒUF
et la tombe, passent, dans un défilé superbe, deux cent vingt-cinq ans de travaux, de sacrifices et de triomphes. Jacques Cartier ouvre la marche, et Lévis la ferme.”
Il y eut plusieurs autres discours patriotiques. Le dernier fut celui du lieutenant de vaisseau Préaubert, de l’Aréthuse : ses paroles furent accueillies comme la voix
de la France saluant avec affection son ancienne colonie,
le Canada.
Plusieurs coups de canon se firent entendre, et la foule se (lispersa, aux sons joyeux de la fanfare de l’Aréth use,
XIT
Le Banquet à la salle Jacques-Cartier
La grande salie Jacques-Cartier, où doit avoir lieu le Banquet, est décorée avec goût. A huit heures, les tables du parterre sont déjà presque toutes occupées par les convives, M. Caouette, président de la société Saint -Jean-
Baptiste, est à la tête de la table d'honneur, sur l’estrade.
Suivant un usage peut-être particulier à notre pays, les dames assistent dans les galeries, pour entendre les discours patriotiques : elles s'associent de cœur à nos fêtes nationales, comme leurs devancières, Mme de Verchères, Mme de Drucourt, et tant d’autres, prirent autrefois
une part mémorable aux luttes héroïques de la patrie.
Son Eminence, accompagnée de Mgr Duhamel, archevêque d'Ottawa, de Mgr Laflèche, évêque des Trois- Rivières, de Mgr Gravel, évêque de Nicolet, et de plusieurs autres prélats, ainsi que du chapelain général de la société Saint-Jean-Baptiste, fait son entrée dans la salle vers huit heures et demie. Tout le monde se lève,
applaudit avec enthousiasme ; et les applaudissements
recommencent lorsque le vénéré coadjuteur, Mgr Bégin,
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ainsi que Mgr labrecque, évêque de Chicoutimi, arrivent eux-mêmes quelques instants après.
Dans ces grands dîners publics, il y a ordinairement deux menus : celui des mets, et celui des discours; le premier n’est souvent que la partie accessoire. Quel riche menu de discours la société Saint-Jean-Baptiste a servi à ses convives !
Il était connu que Son Eminence, vu son grand âge, ne pourrait assister à tout le banquet. On eut donc l’attention délicate d'avancer un peu le temps où commencent généralement les toasts. Vers neuf heures et demie, le président propose d’abord la santé de la reine, puis celle du gouverneur général : et M. l'abbé Bélanger, curé de Saint-Roch, se lève pour proposer celle de Son Eminence.
Etant admis que cette santé devait être proposée par un ecclésiastique, à nul autre mieux qu’à M. le curé de Saint-Roch ne revenait l'honneur de le faire. Sa paroisse est de beaucoup la plus populeuse et né le cède en importance à aucune des paroïsses du diocèse. Elle est toujours en avant pour les œuvres diocésaines ; et jamais on n’y reste indifférent aux causes généreuses et patriotiques. D'ailleurs, la salle Jacques-Cartier où avait lieu le banquet se trouve sur le territoire de Saint-Roch.
M. le curé s’est acquitté avec bonheur de la tâche honorable qui lui avait été dévolue. [la redit en termes émus et délicats le vif intérêt que Son Eminence le cardinal Taschereau a toujours témoigné À la société Saint-lean-
Baptiste, et les services importants qu’il a rendus, dans
sa glorieuse carrière, à son pays en général, et spécialement aux Canadiens-Français. Son discours, prononcé avec
beaucoup d’éloquence, sera lu avec plaisir !,
La santé du Cardinal est bue avec un enthousiasme indescriptible ; et Son Eminence, au milieu d’applaudissemeénts frénétiques, se lève pour y répondre. -
Les paroles de Son Eminence sont pleines de sympathie à l'égard de la société Saint-Jean-Baptiste ; mais elles renferment aussi de sages et utiles conseils : c’est vraiment le testament de Jacob à ses enfants.
“Ilyaun demi-siècle, dit-il, À l’époque précise où votre Société prenait naissance, il semblait régner un malentendu regrettable entre les hommes qui personnifiaient la Religion et ceux en qui s’incarnaient les plus hautes aspirations de la Patrie ; la cause, vous ne lignorez pas : l’incroyance, et lè doute qui y conduit, ont, dans tous les temps, accumulé les mêmes ruines.
& Grâces à Dieu, le mouvement fut enrayé, et notre peuple fut préservé de la contamination !
“Je me plais À croire que le zèle patriotique inspiré par la société Saint-Jean-Baptiste a largement contribué au maintien des saines doctrines, en démontrant aux masses populaires que, non content d’avoir sauvé le pays en plus d’une occasion, l'élément religieux était encore le gardien jaloux de nos institutions nationales.
“ Je voudrais, messieurs, me tromper ; —les hommes
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1—Voir l’'appendice, No 7.
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signes, découvrir le réveil des mêmes opinions et des tendances d'autrefois. Le danger, seulement, est bien autrement grand, car aujourd'hui ce n’est pas uniquement l'esprit que l’on cherche à gâter par l’irréligion, mais encore le cœur, par la contagion du mauvais livre, du livre ouvertement et cyniquement immoral.
‘ Que ve soit, messieurs, votre louable ambition de combattre cette double tendance du siècle ! Si vous êtes fidèles à une mission aussi noble, vous aurez bien mérité de votre pays, vous l’aurez mieux servi qu’en donnant votre vie sur les champs de bataille : car, après tout, ce sont les convictions religieuses et les bonnes mœurs qui
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assurent la grandeur des nations. ..,
A peine Son Eminence a-t-elle fini de parler, que M. Caouette donne lecture d’une dépêche de Rome, par laquelle Sa Sainteté Léon XIII accorde sa bénédiction à la société Saïint-Jean-Baptiste de Québec. Tout le monde se lève, et reçoit cette faveur du saint-père avec des accla-
mations enthousiastes et respectueuses, Mgr Bégin annonce alors à l'assemblée quele Cardinal se voit avec regret obligé des’absenter. Malgré son grand
Âge, il veut célébrer demain, dans la basilique, la messe pontificale, à l’occasion de ses noces d’or ; et il a besoin, pour cela, de ménager ses forces. Il prie done l’assistance
de vouloir bien l’excuser.
Son Eminence quitte alors son siège, ainsi que les
évêques et les prélats qui l’ont accompagnée. Le président
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se lève lui-même et va la reconduire jusqu'à la porte de la salle ; puis il revient à sa place. :
On propose alors la santé de la France; et lorsque l’on voit se l. ver pour y répondre le contre-amiral Abel de Libran, qui siège à la table d'honneur, le premier maintenant à la droite du président, toute l’assembléé éelate en applaudissements frénétiques et crie à plusieurs reprises : Vive la France ! Visiblement ému, l’amiral parle du fond du cœur, et exprime en un langage noble et élevé le bonheur qu'il éprouve, à une si grande distance de son pays, de se trouver dans une réunion si sympathique à la France, ou plutôt si française. Il est Breton, compatriote par conséquent de Jacques Cartier, le découvreur du Canada. Il redit les gloires, les espérances, les généreuses. aspirations de notre ancienne patrie ; et à la Nouvelle- France, sous le nouveau régime où l’a placée sa destinée, il souhaite bonheur, paix et heureux développement.
Les paroles de l'amiral sont accueillies avec un grand enthousiasme ; on l’acclame de nouveau plusieurs fois par le eri : Vive la France let la fanfare joue La Marseillaise.
Nous n’entreprendrons pas de résumer les nombreux discours prononcés au banquet.
Il en est deux cependant,—celui de M. Laurier, député de Québec-Est aux Communes, et chef de lun des deux grands partis politiques du pays, et celui de M. Pelletier, l’un des ministres de la province de Québec,—que nous aimons à signaler spécialement, à cause des grands senti-
ments qu'ils ont exprimés à l'égard de Son Eminence,
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Lorsque M. Laurier quitta son siège pour venir sur le bord de l’estrade répondre à la santé du Parlement du Canada, tout le monde se leva et lui fit une ovation. “ Jamais, peut-être, dit un chroniqueur, un homme d’état canadien-français n’a reçu un pareil témoignage d’admiation sincère.”
Il vient de parler de la législature du Canada, de nos anciennes luttes politiques, de nos gloires nationales, Papineau et Lafontaine, des questions nouvelles qui doivent nous occuper, la question économique, celle du
travail, ete ; et il s’écrie :
“ La civilisation de ce continent est fondée sur le travail et la prévoyance, sur le travail qui produit, sur la prévoyance qui accumule la production. Messieurs, je ne sais pas flatter ; j'aime trop mes compatriotes pour ne pas savoir leur dire la vérité. Que ma langue s'attache à mon palais, si jamais elle devait déguiser les convictions de mon âme ! Il faut bien l’avouer, messieurs, jusqu'ici nous avons manqué de ces deux qualités maîtresses.
générations de
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Il est rare parmi nous de trouver deux travailleurs. Il est rare que le patrimoine acquis par le
père ne soit pas dissipé par le fils.
“ Voyez notre ancienne noblesse ; voyez le grand rôle qu'elle aurait pu jouer, avec son instruction et ses richesses :
aujourd’hui éteinte, presque entièrement disparue.
“ Il est des exceptions sans doute, il en estune notable entre toutes, Quel est, à votre sens, le plus beau nom de
la race française en Canada ? Est-ce Papineau ? Est-ce
Lafontaine ? Papineau et Lafontaine ont été comme des météores dans la nuit. Mais il y a parmi nous une illus-
tration perpétuelle qui, pour moi, a encore plus d'éclat,
“ Le plus beau nom de la race française en Canada, c’est le nom de cette noble famille dans laquelle le talent, le caractère, l'honneur, la force, le travail sont héréditaires ; qui, à toutes les générations depuis cent ans, a fourni des patriotes et des travailleurs, dont l'empreinte a été marquée sur les hommes et les choses de leur temps ; qui, au début de ce siècle, avait l'honneur de compter un martyr de la liberté dans les prisons du gouverneur Craig ; qui a
donné cinq juges à la magistrature, un archevêque :
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l'Eglise du Canada, un cardinal à l’Eglise universelle.
‘ Saluons, messieurs, ce glorieux nom de Taschereau ! Saluons-le avec respect, non pas seulement parce que nous avons avec nous la plus illustre personnification de cette noble famille, mais parce que ce nom est le symbole de ces vertus viriles qui seules font les fortes races et les grandes nations.”
M. Pelletier, lui aussi, parle avec chaleur, force et conviction, Chargé, dans son ministère, de tout ce qui regarde le système de l'instruction publique dans notre province, il a traité avec autorité la question de nos lois scolaires, qu'il a déclarées “ les plus grandes, les plus larges et les plus belles qu’il y ait moyen d'avoir pour un jeune pays comme le nôtre.” [la montré les conditions admirables de liberté faites par la majorité catholique de
cette province à la minorité protestante pour l'instruction
de ses enfants. Puis, en terminant son discours, il a
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rappelé avec éloquence le grand spectacle des fêtes cardinalices, et rendu un bel hommage à Son Eminenee :
“ Un jour, dit-il, il y a de cela six ans, une foule immense assemblée devant la basilique de Notre-Dame
de Québec attendait, la joie au cœur, un grand événement...
“ Sur une estrade ornée de banderoles et de verdure, un homme monta qui tenait à la main un sceptre d’or et avait une auréole sur le front. Sa main droite se leva et tout le peuple se mit à genoux pour recevoir d’en haut le Benedicat Omnipotens Deus.
“ C’était la voix du premier cardinal du Canada qu’on avait entendue, et cette pourpre romaine nous disait que le Père des fidèles était content de nous, puisqu'il nous bénissait par l'entremise d’un Prince de l'Eglise, Quel gage de grandeur et d’avenir est tombé ce jour-là sur nous, et comme nous avons compris notre mission comme peuple chrétien appelé à vivre au milieu des autres races
et des autres croyances !
‘“ Eminence, les six années qui se sont écoulées depuis lors ont encore ajouté à l’éclat de vos vertus Et pour vous conserve” plus longtemps à l’amitié de votre peuple, on vous a donné un prince de la théologie pour vous aider, et pour marcher à vos côtés durant les années
qu'il vous reste à nous consacrer.
“ Je prie Dieu, au nom de la législature de Québec, que vous restiez encore longtemps avec nous, et que votre voix nous indique aussi, longtemps encore, le droit chemin
qu'il faut parcourir quand on veut être fidèle et bon.
. “ Ayez confiance, et continuez à ne pas craindre les jours d'épreuves pour l'Eglise du Canada. Quelquefois votre vaisseau tremble et descend, mais la vague qui le
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pousse dans l’abîme le reportera vers le ciel! ,..,
Le banquet de la Saint-Jean-Baptiste, ou plutôt les discours auxquels il donna occasion, ne se terminèrent
qu’à deux heures du matin.
1— Voir dans l’apvendice, Nos, 8, 9 et 10, les discours de MM. Laurier et Pelletier, ainsi que celui de M. Chapais, Conseiller
Législatif, qui a dit de si nobles paroles à l'adresse de la France.
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