RUE GARANCIÈRE — 6« 191 I
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pour tous pays.
AU LECTEUR
Voici quelques pages, écrites, en diverses circonstances, sur des matières d'Italie, durant ces dix dernières années. Elles représentent pour moi des instants de ma pensée qui me sont chers : c'est pourquoi j'ai cru devoir les conserver et les réunir ensemble.
Voulant leur trouver un titre commun, je les ai appelées Jubilés d'Italie. Je dois dire pourquoi. La consonance du mot m'a tenté peut-être? Dans notre parler familier, le mot jubilé, ^t jubilation qui s'en rapproche, ont pris un sens de joie et de gaîté. Ce sentiment est bien celui que j'attache aux chères études italiennes.
Mais cette raison n'eût pas suffi. En fait, presque toutes ces pages ont été écrites à
l'occasion de quelqu'une de ces fêtes d'anniversaire qu'on célèbre sous le nom de jubilés, pour commémorer les événements de l'histoire ou les dates solennelles de la vie des hommes.
Il paraîtra naturel que j'aie voulu garder le souvenir de ces fêtes. L'usage en est beau, et la signification en paraît profonde, pour peu qu'on y réfléchisse un instant.
Notre temps aime les jubilés; et, de jour en jour davantage, il en multiplie les occasions. Je crois qu'il a raison. Il ne fait d'ailleurs que suivre en cela une vieille pensée de l'humanité.
Le mot est vieux et la chose non moins.
Le mot/w^z'/^' à l'origine, c'est, en Israël, la rauque fanfare du buccin rustique. Et à Rome, jubiler, c'était pousser des cris de joie ou d'acclamation.
La chose, c'est l'Année Sainte de la Bible, que le son de trompe annonçait, et dont le retour périodique forçait les hommes
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au pardon et à la pitié. A Rome, ce sont les magnifiques Jeux séculaires. Plus tard, au moyen âge, quand l'Église catholique unira la pompe des jeux romains au pardon de la loi divine, — ce sera l'année sainte liturgique, le Jubilé proprement dit.
C'est toujours un arrêt dans la fuite du temps.
Nous avons besoin de marquer des arrêts. Le temps est l'ennemi. « Ce n'est qu'avec épouvante, dit Faust, que je m'éveille chaque matin. » Et il aurait voulu crier « Arrête! » à l'instant qui s'échappe.
C'est ce que nous faisons.
En marquant des groupes d'années, il nous semble toujours que nous remportons sur le temps une petite victoire. Le groupe de cent ans nous vient, dit-on, des mystiques Étrusques; ils avaient pris la durée extrême d'une vie humaine comme aune du
temps. S'ils ont vraiment inventé les stècles, on peut dire qu'ils ont légué à l'humanité une des notions qui ont le plus fortement agi sur son imagination.
Combien cette notion s'est vulgarisée !
Elle s'impose aux esprits les plus simples. Les gens de ma génération ont vu finir un siècle et en commencer un autre. Rien en fait ne ressemblait plus à la dernière année du dix-neuvième siècle que la première du vingtième. Celle qui venait apportait autant, et celle qui s'en allait emportait autant à notre âge que toutes les autres qui les avaient précédées. Il n'y a pas à dire, cependant : personne ne resta indifférent à ce passage; ce fut un événement. Si l'on en parle peu depuis, il est bien sûr qu'on en parla longtemps d'avance. La ^n de siècle avait presque donné un mot à la langue. Et, avez-vous oublié les discussions acharnées, soutenues jusqu'au fond de nos villages, pour savoir si le nouveau siècle s'inaugurait par l'an 1900 ou bien 1901 ?
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La notion siècle n'est guère plus indifférente aux penseurs. Il semble au premier abord qu'il doive nous importer assez peu que le compte des années de l'humanité tombe sur tel chiffre ou tel autre. C'est une arithmétique de convention. Qui niera cependant qu'elle frappe notre imagination puissamment et réveille, justes ou fausses, de vastes associations d'idées?
Treizième siècle, — dix-septième — : qui oserait dire que ce sont de simples numéros d'ordre?
Cette numération tient une plus grande place que nous ne croyions dans nos pensées. Elle nous est une occasion de penser.
J'ai là, sous les yeux, un gros volume, plus gros certes que le Chant séndaire d'Horace, mais venu comme lui de Rome, et comme lui destiné à commémorer un retour séculaire (i). C'est une longue rêverie d'histoire, où s'est laissé entraîner un
(i) P.-D. Pasolini, Gli Anni secolari. Rome, 1903.
homme à l'esprit charmant, non moins habitué à l'histoire qu'à la rêverie. Il l'a conçue à Rome, à Saint-Pierre, à minuit, le i" janvier 1900, tandis qu'alentour toutes les cloches de la ville célébraient la fin d'un siècle, et que les chants pieux, sous la coupole, en appelaient aux siècles des siècles. Il a voulu, quant à lui, évoquer les siècles écoulés, faire passerdevantses yeux, comme dans un Triomphe de l'ancienne poésie italienne, toutes les années séculaires qui ont précédé celle que l'on fêtait là : dixhuit groupes historiques, de l'an 100 à l'an
Et, riant aux éclats, dans sa jubilation, il s'est écrié : « Je fonde aujourd'hui une revue, dont il paraîtra un numéro tous les cent ans ! »
Nous nous donnons à chacun une pareille illusion de survie, ou, si je puis dire, de
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prolongation, en fêtant le retour des années notables. En célébrant nos jubilés, il semble que nous renouvelions tous les vieux sens du mot. Nous poussons les acclamations de vie et de joie. Nous embouchons la trompette de la gloire, pour honorer, ou bien les grands jours de l'humanité, ou les périodes de la vie des hommes qui en sont dignes.
Ces pages que voici ont donc été destinées à des fêtes semblables.
Il m'a toujours semblé que ce n'était pas le cas d'écrire des morceaux d'histoire érudite. Je suis à l'occasion capable de le faire; je crois l'avoir montré. Quoique empêché par de multiples devoirs, j'ai donné à l'érudition une part de ma vie. Mais il n'est pas défendu au bon travailleur de lever les yeux de sa besogne pour méditer un peu et pour se résumer. Le grand Fustel de Coulanges nous dosait cette tolérance : « Dix ans d'analyse, disait-il, pour une demi-heure de synthèse ! »
Je ne pense pas avoir forcé beaucoup la dose du maître. Ce sont ici quelques-unes de mes demi-heures.
Je publie ces morceaux d'impression rapide, tels qu'ils me sont venus, et sans presque les retoucher. Je ne prends pas la peine de les mettre au courant de la science, qui marche toujours, et qui n'a pas cessé de marcher depuis le jour où je les ai écrits. Je ne pense pas plus utile de donner une bibliographie. A quoi bon? Je ne suis ingrat pour personne; mais si je citais tous les livres dont la lecture m'est revenue au vol de la mémoire, en écrivant ces pages, il me faudrait presque citer tous les livres que j'ai lus depuis trente ans (i).
(ï) Pourtant j'ai marqué chemin faisant ma reconnaissance plus directe à certains livres qui ont plus immédiatement inspiré ma méditation. On ne m'en voudra pas d'autre part
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Pour fêter Masaccio, il n'était pas besoin que j'allasse demander secours à tous ceux qui s'occupent aujourd'hui de construire ou de démolir l'histoire de l'art italien . Mais j'ai recherché seulement mes vieilles émotions d'art toscan; je suis revenu vers ce doux et cher Val d'Arno, où j'ai passé de si bons jours de ma jeunesse.
Qu'aurai-je dit de ce Pétrarque, à l'étude duquel j'ai donné bien du temps, si j'avais voulu faire autre chose ici que de dessiner une rapide silhouette, pour le jubilé de sa naissance? Sur lui, sur son œuvre, tous les jours amènent de nouveaux travaux, de nouvelles lumières ou de nouveaux doutes (i). Que serait-il resté de mon croquis, si je devais le charger de tant
si j'ai nommé mes travaux personnels, quand je les rencontrais; car ce sont mes petits jubilés.
(i) Je ne fais d'exception au silence que je m'impose que pour citer deux choses : l'important travail de Francesco Fla- MiNi sur Madame Laure et Vaucluse, Giornale Storico, 1910; — la note importante d'A. Zardo sur les circonstances de la mort de Pétrarque et les travaux d'AvENA, dans Padova in onore di Francesco Petrarca, t. II, p. 109.
de retouches? Il me paraît toujours vrai dans sa ligne générale. Et je l'aime toujours ainsi.
Je l'aime; eh quoi? J'avais voulu tout justement montrer ici, en France, pourquoi nous devons aimer ce Pétrarque, qui ne nous aimait pas trop. Il me faudrait maintenant dire qu'une nouvelle école est née, peu nombreuse mais résolue à tout, qui se met en peine de le haïr, de le décrier, et de nous en inspirer la haine!...
Fais-je pas mieux d'en rester à mon Jubilé?
Près de ces jubilés de mort, il y a ici un jubilé de vie. Il ne s'agit plus de retours de cent ans, ni même de cinquante. C'est un jubilé de quart de siècle, ce qui, comme on a dit, est déjà « un grand morceau de la vie d'un homme »! On m'avait prié de célébrer les vingt-cinq années d'enseignement d'un
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ami cher, qui tient une des premières places dans la science italienne. C'était tirer la morale de vingt-cinq ans de travail. Les pages que j'avais écrites, pour moi-même, pour mon ami, pour le milieu savant de l'Académie de Milan, avaient paru répondre au désir de ceux qui me les avaient demandées. Elles avaient reçu la chaude approbation de ce maître unique, Léopold Delisle, alors sur les derniers mois de sa longue carrière. Je ne crois pas être audacieux en les produisant, dans leur austérité, devant un public plus large. J 'ai voulu dire ce qui fait grande, forte, utile l'œuvre d'un historien érudit, d'un de ces travailleurs dont les mains d'ouvrier préparent la matière de l'histoire, pour l'amener à pied d'œuvre et en construire de solides assises.
Ce n'est pas là une vaine rhétorique de panégyrique; c'est la définition d'un idéal. Mais quoi? en cherchant l'idéal d'un autre homme, il arrive que l'on trouve le sien propre. C'est un peu ce qui m'est arrivé.
Mon ami ne m'en a pas voulu. Le jubilé que j'ai fêté pour lui est celui peut-être où j'ai le plus mis de moi-même. C'est le plus intime.
Mais les autres ne le sont guère moins. On ne sera donc pas très surpris d'en trouver un qui n'a été célébré que par moi tout seul et pour moi-même. J'ose à peine lui donner d'ailleurs le nom de Jubilé, qui apporte avec lui une idée de joie. Car ce semble être seulement l'anniversaire séculaire d'une date tragique. Mais, autour de l'attentat d'Anagni, bien d'autres événements viennent se grouper : honorer Boniface VIII, c'est fêter le retour de l'an 1300, c'est fêter le jubilé du Jubilé.
Une autre image a complété ma pensée de fête religieuse : je me trouvais en ces rudes monts de la Campanie, six cents ans après la fin de Boniface VIII, —
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cent ans après la naissance de Léon XIII.
Et puis, pourquoi m'excuserais-je? J'aime mieux tout dire.
Publiques ou privées, ce sont ici des fêtes de ma pensée. Bien d'autres fois encore, mais sans le dire à personne, j'ai célébré mes anniversaires de vie morale, — en particulier mes jubilés d'Italie. Par elle, disait Lamartine, « on se sent l'âme agrandie ». Oublierai-je jamais le premier soir où je la vis, dans la douceur ineffable de ses automnes prolongés ? Combien est-il de choses encore que je ne puis oublier?
Mais chercher dans le passé le souvenir de tant de haltes propices, pour vaincre le temps, c'est trop montrer peutêtre quel long temps l'on a à vaincre. S'appesantir beaucoup sur les dates et les âges des hommes n'est pas chose de toute sûreté. Si j'insistais trop sur les jubilés, je finirais par faire comme fit jadis notre vieux poète bavard du quatorzième
siècle, qui bien honnêtement conviait les gens à célébrer le sien :
Venez à mon jubilé :
J'ay passé la cinquantaine; Tout mon bon temps est aie; Venez à mon jubilé! (i)
(i) Eustache Deschamps, Ed. Queux de Sainf-Hilaire, t. IV, p. ii6, n" 6ST.