ANAGNI
PAPES DE LA « CAMPAGNE » (l)
Le 7 septembre 1303, un crime tel s'est accompli que Dante l'a jugé plus affreux que tous les crimes châtiés dans son Enfer, que tous les crimes à prévoir dans le plus lointain avenir. Avant les vers que tout le monde connaît sur l'attentat d'Anagni, au vingtième chant du Purgatoire, il écrit cette
(i) Le nom de Campagna était donné, au moyen âge, à la partie de l'État pontifical qui s'étendait au sud de Rome entre l'Apennin et les monts Lepini, jusqu'à la limite du royaume de Naples. C'était une partie de l'antique Campante.
terrible déclaration : auprès de ce mal-là, tout le mal du passé et tout celui de l'avenir doivent paraître moindres.
J'ai été voir l'hiver dernier le lieu de ce crime inouï. Voir les lieux des événements de l'histoire est une tentation à laquelle l'historien résiste rarement; elle le conduit souvent à des déceptions. Souvent il trouve à peine, eût dit Hugo, un mur derrière lequel il s'est passé quelque chose. Il n'y a pas de déception à craindre d'Anagni ni de la contrée qui l'entoure.
On visite beaucoup les petites villes delà Toscane, de l'Ombrie, ou du nord de l'ancien État romain. On néglige celles qui sont au sud de Rome. Elles n'ont pas la grâce austère et riante des premières, mais d'autres attraits. Je ne parle pas des villes des monts Albains : tout le monde les connaît ou pense les connaître. Mais plus loin, dans un demi-cercle que l'on tracerait à peu près de Subiaco à la mer, enveloppant les monts Albains et les Lepini, aboutissant à
Terracine, que de villes et de villages rencontrerait-on où est demeurée l'image d'un passé pittoresque et rare? Ce sont parfois des reliques tout à fait intactes du moyen âge, comme le château de Sermoneta, à pic sur les marais Pontins, dont le maître hospitalier garde, encore aujourd'hui, comme titre de propriété une bulle de Boniface VIII son grand-oncle, — des débris, comme la ruine charmante de Ninfa, croulante et soutenue de végétations vertes au milieu de son petit lac dormant d'eau limpide. Souvent ce sont des souvenirs d'âges bien plus lointains. Plusieurs des petites villes fortifiées ont gardé la figure même qu'elles durent avoir au temps où s'y fortifiaient les Volsques, les Berniques et les Eques, avant même les temps où la ténacité romaine vint les y assiéger. Elles étaient, avant Rome, telles que nous les voyons. Derrière l'énorme barrière des remparts cyclopéens qui les ceignent encore, elles enferment, aujourd'hui comme alors, de vieilles petites
maisons de pierre grise ou rosée. Le soir, sous leurs hautes portes, aujourd'hui comme alors, rentrent du pâturage les troupeaux, à grand bruit de clochettes et de bêlements, rentrent les pâtres et les laboureurs. Les portes se ferment; la ville dort, close par les blocs qui l'entourent depuis trois mille ans. Ainsi j'ai vu Anagni, Segni, Norma, Ferentino. J'aspire à augmenter ma collection de ces petits centres d'humanité séculaire.
L'histoire est là vivante, et quelle histoire ! Par une destinée singulière, tout ce qui s'est fait autour de Rome a gardé dans la mémoire des hommes une figure grandiose. C'est une contrée où des rivalités de bourgades sont devenues les aventures de l'humanité, où le moindre bourgeois, soldat, seigneur, s'est transformé en personnage d'épopée avec Tite-Live, de tragédie avec Dante.
Un immense passé se lève, celui de l'Empire, celui de la Papauté, le passé en
somme de toute notre civilisation. Il n'en est pas de plus poignant pour nous, et, j'ose dire, de plus présent, que l'histoire des papes du moyen âge. Or, cette histoire, à travers les sombres siècles de lutte, avait bien moins pour lieu Rome même, que les petites villes du pays romain, forteresses, refuges continuels des pontifes. Anagni tient la première place parmi ces forteresses et ces refuges. Avant qu'elle vît le dénouement du drame, et qu'elle en reçût une lugubre célébrité, elle en avait vu, un à un, tous les actes, l'abaissement, la résistance, la victoire, l'abaissement nouveau, pendant le cours du douzième et du treizième siècle. Tout, jusqu'à l'attentat final, a eu pour fond de tableau Anagni, sa colline escarpée, ses murailles à lourd bloc, l'horizon qui la couronne de rochers aigus.