‹ Jubilés d'ItalieChapitre 16 sur 29 · FRANÇOIS PÉTRARQUE · texte numérisé non relu

FRANÇOIS PÉTRARQUE

Le 20 juillet de l'an 1904, Arezzo a célébré joyeusement le six centième anniversaire de la naissance de François Pétrarque. Arezzo est charmant, et la civilisation ne l'a pas encore trop défiguré. La ville, plus antique que Rome, l'Arretium des Etrusques, âpre cité de guerre au moyen âge, patrie aussi de poètes et d'artistes, est assise sur une haute colline , un des ressauts de l'Apennin toscan. De là, elle domine une fertile plaine où serpente l'Arno, un torrent encore et à peine descendu des montagnes, qui tourne brusquement son cours au nord, vers Florence, Piseet lamerTyrrhénienne.

C'est un lieu où il fait bon rêver, et auquel on rêve de loin. Que n'a-t-on pas dit sur le charme mystérieux du paysage toscan, des lignes de la nature en ce coin béni du vieux monde latin, mais encore, mais surtout, sur l'air et sur la lumière? On découvre, à deux pas, encadrés d'austères montagnes, les coteaux riants du Casentino, où Dante aimait entendre, dans l'air immobile, le murmure argentin des ruisseaux, au printemps. C'est, un peu plus haut, le bourg de Caprese, où Michel-Ange nouveau-né, porté dans les bras de sa nourrice, la femme du tailleur de pierre, respirait 1' « air fin » dont la qualité vitale et saine lui avait mis, dira-t-il, dans le cœur tout ce qui s'y trouvait de bon.

Et puis, en Arezzomême, est le lieu natal de ce divin rêveur qui a chanté « le doux air toscan ». C'est lui-même, ce Pétrarque, qu'on vient d'y célébrer. Il a donc bien fallu y faire une fête, et l'on n'a pu se contenter d'y former de beaux rêves, le long des coteaux et dans les bois, auprès des

sources murmurantes, en l'honneur de la vie solitaire. Et la fête a été une fête populaire, avec un joyeux tumulte, et il fallait bien qu'elle fût telle, quoique donnée en l'honneur du plus grand ennemi qui ait jamais vécu du bruit, des réjouissances et du « profane vulgaire ». Et la fête s'est passée sous les rudes rayons d'un puissant soleil d'été, parmi ces chaleurs torrides qui étaient si douloureuses au poète, lui donnaient la fièvre et lui gâtaient lavie. Parces contrastes mêmes sans doute, la fête eut son charme, et il faut plaindre ceux des fidèles disciples du maître qui n'y purent assister. Parmi ceux-là peut-être, il en est, et plus d'un, qui donnant à leur lâcheté une couleur de juste déférence, ont cru complaire au maître en ses faiblesses physiques comme en ses hauteurs morales; ils ont évité à la fois les feux de l'été et les clameurs peu philosophiques des foules. Ils sont restés chez eux et ont dressé au fond de leur cœur l'autel jubilaire enguirlandé de lauriers idéaux;

ils ont honoré par une méditation gracieuse et grave le poète philosophe, par une prière le pénitent chrétien. Et ils se sont contentés de cela.

Ont-ils bien fait? Je ne crois pas. Les fêtes en tous pays du monde ont leurs usuelles banalités. Les lampions sont partout des lampions, les fanfares des fanfares, et il n'est pas dans la nature des discours officiels de se distinguer fort les uns des autres, ni de pouvoir exprimer des pensées rares et nouvelles. Quiconque a pratiqué le genre ne démentira pas sur ce point les conclusions de mon expérience. Il y eut donc en cette fête, comme en toutes, ce qui fait le fond de toutes les fêtes, quelques paroles sonores et des éclats de musique cuivrée. Mais elle avait quelque chose de plus que les autres, c'est qu'elle était toscane, et il ne se pouvait pas, dès lors, qu'elle n'eût quelque grâce et quelque charme. Elle se déroulait dans le décor que j'ai dit, sous ce soleil, en cette lumière, en

cet air qui rendent belles toutes choses. Et les cortèges historiques promenaient des costumes colorés à travers des rues dont plusieurs ont gardé leur figure d'autrefois, devant la vieille Pïeve médiévale, à la noble colonnade, dans la petite et sombre rue deWOrto, où Pétrarque est né, et enfin sur la haute terrasse d'où l'œil découvre la célèbre vallée, toute dorée dans les chaudes brumes du soir. Tout cet ensemble eut sa beauté. Les paroles qui furent dites n'auront pas toutes été vaines. Car des savants et des lettrés se sont réunis en un congrès, et si quelques-uns manquaient à l'appel, le nombre des présents fut encore respectable. La France y était représentée par Pierre de Nolhac, dont la renommée est si justement grande dans toute l'Italie. Nul ne pouvait nous mieux représenter (i). La suite nous a appris quels efforts nou-

(i) La ville d'Arezzo et le Val d'Arno offraient des noms de savants aussi distingués que Gamurrini, Magherini-Graziani, Ubaldo Pasqui.

veaux le congrès a tentés, quels travaux il a favorisés ou préparés, non seulement pour honorer Pétrarque, mais plus encore pour propager les études d'histoire, de linguistique, d'érudition variée, dont Pétrarque est, si je puis dire, la cause et l'origine. Et c'est là, en effet, l'heureuse conséquence des fêtes séculaires que notre temps a pris coutume d'instituer en l'honneur des grands hommes du passé : elles sont le point de départ de belles périodes de travail. Tel avait été le cas, en 1874, lorsqu'on avait célébré le centenaire de la mort de Pétrarque. Tel fut le cas encore en l'année du centenaire de sa naissance. Les honneurs rendus ont été grands, et il en demeurera des signes durables. On a frappé une belle médaille, où l'auteur, M. Fabbi, a heureusement imité la manière des grands graveurs italiens du quinzième siècle, Pisanello et Sperandio; du côté de la face, il a dessiné ce profil énergique et grave, portrait authentique entre tous, découvert à

Paris dans un manuscrit de notre Bibliothèque nationale, par Pierre de Nolhac; et au revers, parmi une jonchée de feuilles de laurier, il a fait entrevoir, en un relief presque effacé, une figure de femme, douce et énigmatique, laissant à notre esprit le soin de décider et de choisir entre Madonna Laura et l'allégorie familière de la Laurea, couronne triomphale de laurier.

Après la médaille viendra le monument, et cela se doit. On voudrait le supposer aussi simple que la médaille et aussi justement expressif; à vrai dire, la fréquente expérience que nous avons des monuments modernes, dans tous les pays de l'Europe, nous ferait concevoir quelques craintes au sujet de celui-ci. Nous verrons bien. Dès le début, une nouvelle nous fut donnée qui nous disposa à une grande bienveillance : on avait décidé, dit-on, de distraire une partie des fonds destinésau monument et de la consacrer aux frais nécessaires pour publier une édition critique des œuvres de Pétrarque.

C'est là une noble et généreuse décision; pourl'instantjil n'existe pas de bonne édition complète. La chose paraît extraordinaire (i). Les variations ont été si soudaines et si grandes dans la renommée de notre héros, elles ont si largement oscillé depuis l'enthousiasme jusqu'à l'oubli, que la plupart de ses œuvres sont aujourd'hui inaccessibles aux lecteurs même assez instruits, et qu'il en faut aller chercher le véritable texte dans les manuscrits.

Cette situation anormale doit cesser avant qu'il soit vingt ans, et le véritable monument désiré être élevé, souvenir de l'an jubilaire : une bonne édition. On y met la main en Italie, sous l'influence de ces éminents maîtres Novati, Pio Rajna. Hors d'Italie, je sais de bons érudits qui sont déjà à l'ouvrage.

(i) On ne lit les œuvres latines de Pétrarque que dans d'exécrables éditions du seizième siècle. Il y a quelques années à peine que nous possédons des éditions définitives des poésies italiennes, d'après le manuscrit autographe que Nolhac et Pakscher avaient simultanément reconnu à la Vaticane en iS86.

Il y a, en effet, un phénomène sur lequel j'appelle l'attention de mes compatriotes : les études sur les trois grands Italiens, Dante, Pétrarque, Boccace, et sur le siècle classique de la littérature italienne, sont poursuivies dans presque tous les pays civilisés et jusque dans les plus lointains. Nous avons en France notre groupe de pétrarquistes zélés, et d'excellents italianisants, dont la nomenclature serait longue, et dont je ne cite aucun, ne pouvant les citer tous. Nous avons une Société des études italiennes et \xnBulleti7iitalie7i. Mais, après tout, nous sommes des Latins, nous aussi, encore que Pétrarque, en son orgueil romain, nous traitât tout uniment de barbares. On s'étonnera davantage de voir la faveur dont jouissent les études latines et romanes jusque chez des peuples que notre poète, au quatorzième siècle, aurait tenus pour des sauvages hyperboréens, et se fût certainement représentés plongés éternellement dans les ténèbres d'une nuit sans fin. Nous

trouverons de bons italianisants en Allemagne, et cela ne nous surprendra pas encore beaucoup, car l'activité des études allemandes ne connaît pas de limites et s'applique à tous les sujets. Mais il faudra aller plus loin encore. Après Berlin, Breslau, Halle, Fribourg, il faudra monter jusqu'à Copenhague, Leyde, Helsingfjors, Saint-Pétersbourg, et jusqu'à Lund en Suède, où M. Fridrik Wulf poursuit d'audacieuses recherches sur notre mystérieuse compatriote, Madame Laure. Et enfin, si nous voulons connaître le plus parfait des bibliographes de Dante et de Pétrarque, c'est au delà des limites du monde qu'ils ont connu, à Ithaca, dans l'État de New- York, aux États-Unis d'Amérique, que nous rencontrerons le distingué M.Willard Fiske (i).

(i) M. Fiske est mort depuis le jour où l'on écrivait ces liofnes.

Il est bon peut-être de faire constater au lecteur français l'extension universelle des études pétrarquesques, ne fût-ce que pour l'excuse de ceux qui s'adonnent de façon un peu exclusive à ces études spéciales. Nous avons suivi, par un attrait personnel indéniable, la trace d'un certain homme du passé; il nous faut bien dire ce qui nous attache à lui particulièrement. Il suffirait peut-être de montrer qu'il a été un incomparable témoin des hommes et des choses. Il a ouvert sur le monde l'œil le plus sensible et le plus attentif; c'était l'œil d'un Italien de la bonne époque ; il savait voir et il aimait voir. Il aimait tout d'abord la nature, les bois, les champs, les belles eaux, les rochers, la solitude et les animaux. Et je n'ai pas à l'apprendre à ceux qui l'ont suivi sur

les coteaux ensoleillés de notre Provence et de notre Comtat-Venaissin. Ils savent aussi que ce paysage n'est que le cadre et la tapisserie où apparaît la figure de la dame aimée, aimée pendant vingt ans, aimée comme il convient d'aimer, sans voir passer le temps ni se flétrir la beauté.

Mais ce témoin mélancolique des charmes de la nature, des grâces féminines, n'aurait pas encore le pouvoir de nous retenir si longtemps. Il est des heures pour chanter les yeux noirs, les blonds cheveux caressés par la brise, le port hautain et le sourire bénin. Il faut pour nous attacher au chanteur, qu'il paraisse lui-même, qu'il nous fasse sentir son âme, sa vie et sa douleur. Il nous faut un homme qui parle à notre cœur d'homme; il nous faut un témoin, mais un témoin passionné; or, s'il en fut jamais un, le voici. Il est avant tout un témoin de lui-même; lui-même est toujours en cause; il se raconte lui-même, et il n'a jamais raconté autre chose que son émo-

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tion propre devant la nature et les hommes. Un philosophe dirait qu'il est le plus subjectif des hommes; il vaut mieux dire qu'il est partout, toujours un homme, un pauvre homme qui souffre, qui jouit, qui s'exclame ou qui gémit, qui vibre tout entier dans l'enthousiasme ou l'abattement et qui veut dire sa joie et sa peine; il est avant tout, sinon uniquement, un poète lyrique.

Aussi il a beaucoup souffert. A l'âge de quarante ans, parlant du 20 juillet 1304, du jour de sa triste naissance dans l'exil et dans la misère, il a bien pu dire que depuis ce malheureux jour-là, aucun jour vraiment heureux n'avait jamais lui sur sa tête.

Ce n'est pas seulement dans son œuvre poétique en vers italiens, dans ses sonnets et ses chansons sur la vie et sur la mort de Madame Laure, qu'il nous présente l'image du poète lyrique et du témoin passionné. Il l'a toujours été, il l'est partout. Bien peu de mes compatriotes ont entendu parler d'autre chose que de cette œuvre poétique

et amoureuse. Bien peu savent que l'esprit de Pétrarque représenta, pour ses contemporains, une sorte de synthèse de la science historique, de la philosophie, de la morale profane et religieuse. Il exerçait une sorte de royauté intellectuelle sur tous les bons esprits; et cela s'opérait, de près, par l'action de sa personne, de sa parole, de sa prestigieuse conversation, de loin, par l'action de ses lettres latines en vers et en prose. Elles étaient recherchées avec une passion incroyable; on en réclamait de tous les pays de l'Europe. Veut-on savoir jusqu'à quel point on en fut avide? Il arriva que pour en posséder, on ne recula pas devant les moyens malhonnêtes : oui, vraiment, on les vola. Des malandrins ont détroussé des messagers sur des grandes routes pour leur dérober leur trésor. Et c'était un trésor, en effet, que les lettres de Pétrarque pour ceux qui les recevaient. Ce n'étaient pas des lettres rigoureusement personnelles. Ecrites en beau latin, riches

de hautes pensées, d'exemples curieux et de récits rares, touchant à tous les sujets de politique, de morale, de littérature et d'histoire, elles étaient destinées à des groupes d'amis. Un des correspondants (i) nous a raconté comment, avec quelle joie délirante ces lettres étaient reçues à Florence vers 1355. La scène est pittoresque : la maison de l'heureux destinataire est tout agitée; il convoque précipitamment ses amis; on lit la lettre à haute voix; on la relit; on la commente; on en fait le sujet de discours, de développements, d'une longue discussion. Combien de copies on en pouvait faire ensuite, les manuscrits du quatorzième et du quinzième siècle nous en témoignent encore.

Les lettres de Pétrarque, après les siècles passés, sont restées de précieuses choses. Lorsqu'elles furent, pour la première fois, publiées au complet en 1859 par le savant

(i) Francesco Nelli, dont j'ai publié les lettres en 1892. (Paris, Champion.)

et modeste Fracassetti, elles excitèrent une grande admiration dans tous les centres littéraires de l'Europe. Il existe peu de documents comparables à cet Épistolaire, en aucune littérature. C'est toute l'Europe du quatorzième siècle décrite, racontée, commentée, illustrée par un homme qui possédait toute la science de son époque, par un poète au langage éloquent : je ne parle plus seulement du poète élégiaque et amoureux; le champ de sa poésie est ici humain, historique, politique, philosophique et social.

Pétrarque est un Romain. Il s'est fait un idéal de l'humanité en lisant Cicéron, Sénèque, Tite-Live et Virgile. Il a cru à tout ce qu'ils ont dit; il s'est senti, avec eux, citoyen d'un peuple-roi destiné par Dieu même à gouverner le monde et muni, pour cette vocation sublime, de toutes les vertus, les beautés, les grandeurs. Bien plus, il n'a reconnu de vertu, de beauté, de grandeur, qu'à quiconque a conçu, comme

lui, la providentielle toute-puissance de Rome. Tout ce qui n'est pas romain n'est et ne peut être que barbare.

Cet immense et grandiose préjugé l'emplit d'enthousiasme pour certaines admirables beautés, mais lui ferme les yeux obstinément sur une foule d'autres beautés, près desquelles il passe sans les voir. Amant passionné de la nature, il ne la goûte qu'en Italie, si l'on excepte, bien entendu, la Provence, qui est transalpine, il est vrai, mais bien romaine en ses traditions, et qui est enfin, pour tout dire, la patrie de Madame Laure. A cette exception près, il est rare que quelque spectacle de la nature lui paraisse valoir la peine d'un regard, sans parler même d'une épître ou d'un sonnet. Ses voyages l'ont conduit devant les sites les plus grandioses. Il a passé un été dans le sud de la Gascogne, à Lombez, sans y sentir autre chose que la fatigue des grands orages d'août, sans y voir l'adorable ligne blanche, rose et bleue

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des Pyrénées. Il a été à Bâle visiter l'empereur d'Allemagne, et le Rhin n'a pas frappé son attention. Cologne et Aix-la- Chapelle l'ont trouvé un peu plus attentif et, par un rare hasard, nous le voyons noter quelque chose dans l'Epistolaire, à propos de ces deux villes : d'une part, un souvenir des légendes de Charlemagne; et, d'autre part, une rapide mais charmante description de cette antique fête du printemps, où les femmes venaient se baigner les bras dans le Rhin, en chantant. Et puis, il a remarqué la sauvage grandeur de la forêt des Ardennes; il lui a donné deux sonnets (i).

Mais il a pu traverser ensuite toute la riche et pittoresque Flandre du moyen âge sans songer à autre chose qu'aux Armaria des abbayes et des monastères, où il espérait trouver des manuscrits d'auteurs antiques pour lui-même et pour le cardinal

(i) Il y aurait bien à faire quelque petite rectification à ces affirmations générales.

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Colonna, son patron, aux frais duquel il voyageait. Sur tous ces lieux fameux, prospères, ces républiques commerçantes, actives, civilisées, dignes émules des républiques italiennes, il a à peine un mot ou deux, et encore combien méprisants. Le pays n'est qu'un immense marais; les habitants ne connaissent pas le bienfait de la vigne; ils « boivent leur moisson » (il s'agit de la bière). Il m'a fallu, un jour, me déclarer content de dénicher une variante dans un seul manuscrit, de laquelle résulte que Pétrarque tenait Gand pour une ville « opulente » . En revanche, à Liège, s'étant trouvé un soir l'écritoire vide, pour continuer la copie d'un traité de Cicéron, il a affirmé, par une de ces exagérations familières aux voyageurs chagrins, que l'on ne pouvait trouver « une seule goutte » d'encre noire dans toute la ville de Liège.

Bien plus, il me semble parfois que le préjugé empêchait Pétrarque de goûter, hors d'Italie, même les monuments ro-

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mains. Il est plein d'une admirable et mystique émotion lorsqu'il s'arrête devant les ruines de la Rome antique : la main dans la main de Stefano Colonna, en qui lui semblent revivre Fabius Maximus, Metellus ou Paul-Emile, il contemple les débris immenses du Capitole, du Forum, des temples, des basiliques ; les larmes viennent à ses yeux; son cœur ardent s'enflamme. Il cherche, avec une avidité qui ne peut se satisfaire, les moindres débris d'un passé adoré; il les reconnaît, les touche, les baise avec un amour filial; il les décrit pour nous, en des pages qui nous communiquent son émotion encore aujourd'hui; elles nous font pleurer avec lui, car le siècle où nous vivons voit disparaître de jour en jour et à jamais, et pour toujours, les derniers vestiges des ruines qu'il a vénérées, la grandeur si noble, si touchante, si singulière au monde, des aspects de Rome. En son âme chrétienne, il étend aisément son enthousiasme de la Rome antique à la Rome chrétiennei II voit

la ville unique, la reine des nations, doublement veuve, abandonnée par le pape, comme elle l'a été par l'empereur. Elle lui apparaît sous les traits d'une antique dame, la plus noble qui soit au monde, belle encore sous ses haillons de deuil, malgré ses traits décharnés et son corps ravagé par les ans. Il voudrait la relever, la ressusciter, enrouler ses deux mains dans les mèches éparses de ses cheveux blancs, pour la remettre en pied, l'entraîner suppliante aux marches du trône de son époux infidèle, le pape d'Avignon, de son défenseur oublieux, le César d'Allemagne, puisque aussi bien il n'y a plus d'empereur romain.

Tel est son rêve ; et si quelque symptôme heureux se produit et peut faire de ce rêve un semblant de réalité, Pétrarque est là, il croit, il veut, il a confiance. Le 6 avril 1341, lui-même, plein d'enthousiasme et d'orgueil innocent, puéril peut-être, mais assurément sublime, il monte au Capitole, au milieu d'un peuple en délire, à la façon des an-

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tiques triomphateurs, pour y recevoir sur son front le laurier poétique. Peu importait que l'inspirateur et l'ordonnateur de la fête fût un Français, de ceux que Pétrarque tenait pour barbares, un petit-neveu de saint Louis, Robert d'Anjou, roi de Naples. La fête était romaine. Et, semblable un peu plus tard fut la confiance de Pétrarque et son illusion, lorsqu'une nuit, à Avignon, dans l'ombre du porche d'une église, un jeune rêveur, Cola di Rienzo (le Rienzi des romans et du théâtre), prit le poète pour confident du plus incroyable des projets, et qui devait aboutir à la plus pénible confusion : une résurrection de la République romaine, des consuls et du tribun du peuple.

Vivant dans ces illusions grandioses, on ne peut s'étonner que Pétrarque y ait borné sa vue, ne voyant rien au monde qui ne fût antique et romain. Il ne s'est pas aperçu que l'art le plus exquis germait et fleurissait autour de lui; que ces peintres, qu'il avait

estimés pourtant, Giotto et Simone di Martino, laissaient après eux une descendance d'artistes incomparables ; que, dans la sculpture et l'architecture, sa chère Toscane et l'Italie entière gagnaient à cette heure même une gloire égale à celle d'Athènes et de Rome. Chaque fois qu'il parle des professions de sculpteur, de peintre et d'architecte, il les range, sans plus de façon, dans les métiers manuels, artes mechanicœ. Aveugle ainsi aux arts de sa patrie, ne demandez pas s'il a goûté nos cathédrales de France, d'Allemagne ou des Pays-Bas. Il ne les a pas vues seulement. Mais voici qui montre mieux l'empire de ses préjugés : il ne semble pas s'être jamais aperçu qu'il y eût des monuments romains en dehors de Rome et de l'Italie. En 1353, en allant, pour visiter son frère, de Vaucluse à la Chartreuse de Montrieux (i), près de Toulon, il a passé certainement à

(i) Cf. mon livre, le Frère de Pétrarque. Paris, Cliampion, 1903.

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Fourrières, et il n'a pas vu l'Arc de Triomphe élevé par Marius, après sa victoire fameuse sur les Cimbres et les Teutons. Cet arc était encore debout. Il n'a pas vu davantage les monuments romains qui restaient encore, si nombreux, dans toutes les parties de la France, de la Germanie et de la Belgique ; il n'a rien vu, ni à Vienne, ni à Nîmes, ni à Arles, ni à Orange, pas plus qu'à Lyon, Toulouse, Paris, Trêves ou Cologne. Il n'a rien vu, ou, s'il a vu, il n'a rien dit.

Ainsi tourné, son esprit a beau être rempli de pensées généreuses, humaines, bienveillantes, charitables et tendres même, il lui arrive nécessairement d'être souvent injuste, à force d'être passionné. Aussi peut-on aisément se laisser aller à le juger avec sévérité et à le censurer amèrement. Et certes, plus d'une fois, depuis le quatorzième siècle jusqu'à nos jours, il lui est arrivé d'être ainsi jugé ; vivant, il a bataillé contre bien des critiques, des railleurs, des

ennemis, sans parler même de l'ennemi principal, qu'il appelait du nom classique et traditionnel de Zoïle, ne voulant pas lui faire l'honneur de transmettre son véritable nom à la postérité (i). On a pu dire et répéter qu'il était dans ses jugements impressionnable et changeant, trop souvent gouverné par de tenaces préventions. On en sent à chaque pas la constante influence à mesure que l'on avance dans la lecture de cette longue collection de lettres, si diverses par les sujets, le nom, l'âge, la qualité, la patrie des correspondants. La même pensée les anime toutes, le même dessein, la même conviction. Elles tendent toutes à établir la même persuasion dans les âmes, à assimiler toutes les âmes à celle de François Pétrarque, à condamner ou à ignorer tout ce qui n'entre pas en accord avec cette âme, mobile et changeante dans la forme et les détails, le jugement des per-

(l) Voir au sujet de Zoïle mon article sur les manuscrits pétrarquesques de la Vaticane dans Giornale Storico (191 o).

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sonnes et des choses, mais toujours romaine et antique, toujours chrétienne aussi. Il est impossible, du moins, de ne pas la sentir toujours sincère. Et c'est ce qui nous y attache.

C'est sur ces lettres qu'était fondée presque uniquement, au quartorzième siècle, la renommée de Pétrarque. Ses sonnets et ses chansons en langue vulgaire n'y avaient pas une très grande part. Non pas qu'il faille prendre au mot les dédains qu'il aime à professer pour cette partie frivole de son œuvre (i), la qualifiant de « Bagatelles en langue vulgaire », Niigellœ vulgares. Mais il est bien assuré que l'admiration inouïe qu'il excitait dans l'Europe entière, dans les contrées notamment où personne n'entendait la langue toscane, avait d'autres causes. Or elle ne reposait pas non plus sur les œuvres latines que nous possédons.

(i) On peut lire à ce sujet un excellent article de M. Vittorio Cian, un des meilleurs qui aient été publiés à propos du jubilé. (Dans la Favilla, de Pérouse.)

Plaçons-nous au milieu du siècle, en cette année 1350, où Pétrarque, pèlerin pieux et pénitent, traversait l'Italie pour se rendre à Rome recevoir les grâces du jubilé. Il a quarante-six ans ; depuis près de dix ans déjà, songez-y, il a reçu à Rome la couronne triomphale : or aucune grande œuvre en prose ou en vers n'a encore été livrée par lui au public. Il tenait le public en haleine par l'action incessante de ses lettres et par la foi que tous avaient en lui, dans une attente confiante et émue ; on comptait sur lui aveuglément pour renouveler la science, les bonnes lettres, la poésie. Il avait par sa propre conviction inspiré cette conviction. On lui faisait crédit sur sa beauté, son ardeur d'âme, son éloquence, son regret dupasse, sa tristesse même. On savait que des œuvres étaient dans ses mains. Et l'on attendait.

Et lui, sans cesse, remaniait, retouchait, reprenait ses œuvres, incapable de se contenter lui-même, incapable surtout de se

détacher de sa pensée écrite sans y ajouter ce que son travail, ce que sa méditation, ce que ses émotions de tous les jours lui apportaient de nouvelles impressions et de formes nouvelles. Il vivait ses œuvres, si je puis dire ; il se mettait en elles tout entier; il était le témoin passionné, le poète lyrique. Il l'est, par-dessus tout, dans ses lettres, et cela est bien naturel, puisqu'elles tendent à exercer une action directe et immédiate sur ses amis, ses patrons, ses admirateurs, et, après eux seulement, sur la postérité; mais il l'est encore dans toutes ses œuvres et dans celles-là mêmes où l'on s'y attendrait le moins.

Je citerai, par exemple, deux grandes compilations, l'une morale, l'autre historique, qu'il a construites dans la forme surannée de ces collections de préceptes, d'anecdotes et d'exemples que goûta si fort le moyen âge. Ce ne sont pas, à beaucoup près, les meilleures de ses œuvres. L'une est le traité des Remèdes de la bonne

et de la mauvaise fortune. Rien de plus sèchement scolastique que le procédé d'exposition choisi par l'auteur, et rien de plus fastidieux, j'ose dire, que son énorme ouvrage; on peut cependant y chercher et y trouver notre homme lui-même. Mais ce n'est pas, certes, ce qu'y cherchaient les lecteurs du quatorzième au seizième siècle, car pendant ces trois siècles l'ouvrage obtint un succès constant; les manuscrits, les éditions, les traductions en abondèrent. Le lecteur était heureux d'y trouver une sorte de répertoire méthodique de toutes les occurrences possibles de la vie, avec le remède moral immédiatement suggéré.

Quelque aventure heureuse ou malheureuse qui lui pût arriver, il la trouvait enregistrée dans ce Codex de la pharmacie de l'âme, et il trouvait de plus, en regard, la potion morale congruente, les raisons de ne pas trop s'affliger du malheur ou de ne pas se trop réjouir, au contraire, du bonheur. Le tout est ordonné en la forme d'un dialogue, mais

quel dialogue? Rien ne rappelle le souple et vivant dialogue de Platon. Ce sont de sèches questions et des réponses prolixes. Un des interlocuteurs parle tout le temps, l'autre lui fournit seulement la matière à parler. J'en veux donner un exemple. Il s'agit d'un malheur bien fréquent alors dans les républiques italiennes, l'exil, dont la famille de Pétrarque lui-même avait eu si cruellement à souffrir. Voici comment s'instituera la conversation : « J'ai été injustement exilé. — Réponse : Préféreraistu donc l'avoir été justement? etc., etc.. — J'ai été envoyé en exil. — Réponse : Nombre de grands citoyens de l'antiquité l'ont été avant toi et en ont tiré de la gloire, etc., etc.. — On m'a chassé de ma patrie. — Réponse : Ou bien tu as été chassé par un roi, ou par un magistrat, ou par le peuple. Si l'exil est injuste, et qu'il ait été ordonné par un roi, ce roi est, dès lors, un tyran ; or il est honorable d'être frappé par un tyran, etc., etc. » Et cela continue

ainsi pendant des centaines de pages.

Mais il y a en ce désert des oasis; de loin en loin, nous saisissons le souffle de l'âme généreuse, inquiète et lyrique. Il faut savoir lire entre les lignes, et alors on découvre toutes les tendresses, les douleurs, les passions du poète, les circonstances même de sa vie. On sent qu'il parle de sa mère, cette Eletta, « la meilleure de toutes les mères que l'on ait jamais vues », qu'il a perdue au début de sa jeunesse; il parle de son frère, ce Gherardo, « plus cher que la vie », qui fut le confident et l'ami de son enfance, de sa jeunesse frivole, et qui devint, par sa longue pénitence à la Chartreuse de Montrieux, l'exemple de son âge mûr et de ses vieux jours. Ailleurs, l'on devine qu'il songe, en écrivant, à ce malheureux enfant, Giovanni, son fils, triste rejeton des erreurs de sa jeunesse, son souci tant qu'il vécut, son remords après que la mort l'eut enlevé; ne semble-t-il pas qu'il se parle à lui-même, quand il dit : « Tu as

un fils, et c'est à peine si tu le connais avant d'avoir cessé de l'avoir; mais tu le pleureras amèrement quand tu l'auras perdu ! »

Si le traité des Remèdes est d'aspect et de structure éminemment scolastiques, le livre des Choses mémorables (i) ne l'est guère moins, encore qu'il ait quelques ressemblances avec les livres de certains auteurs de la latinité secondaire, tels que Valère Maxime et Aulu-Gelle. C'est, comme le titre l'indique, un aide-mémoire, une collection d'anecdotes, de faits historiques et surtout de bons mots et de traits d'esprit. Nous avons peine à comprendre aujourd'hui l'intérêt que nos pères pouvaient prendre à la lecture de pareils livres; et nous oublions que tout ce que contiennent ces livres, ramassis suranné pour nous qui vivons tant de siècles après la Renaissance,

(i) Une édition critique en sera prochainement donnée par M. Léon Dorez, avec la modeste collaboration de celui qui écrit ces lignes.

était pour eux nouveau et vivant, semblait inédit et parfaitement inconnu dans les couvents, les villes et les châteaux de l'Europe au treizième et au quatorzième siècle. Et puis, nous avons des manuels, des répertoires, des dictionnaires, et nos pères en possédaient fort peu.

On concédera la chose, mais l'on refusera de voir rien de personnel et de vivant dans un livre du genre que j'ai dit, eût-il pour auteur Pétrarque. On aura tort : il y a mis sa marque, sa pensée, son âme. J'y trouve ses théories favorites, son amour de la solitude, son enthousiasme romain. J'y trouve, bien plus, quelques-uns de ses souvenirs les plus directs et les plus personnels. A la fin de chaque livre, par une transition quelconque, il passe des exemples du passé à ceux de son siècle, et il nous mène en ce lieu où son âme antique et moderne a trouvé son épanouissement le plus parfait, à Naples, à la cour du roi Robert, son roi, son patron, son sage, son Dieu.

Et là nous vivons la vie de Pétrarque auprès du roi ; nous vivons la vie du roi en les salles de son château de l'Œuf que Giotto venait de peindre. Nous le voyons en son conseil, puis en sa conversation familière, parmi ses savants, ses poètes et ses astrologues; nous le suivons sur l'esplanade et dans ses jardins; le vieux roi dépouille ses robes d'apparat, et d'un bras robuste encore, il se plaît à tirer de l'arc et il joue à la paume. C'est la vie même; tout s'efface de ce qui était convenu, vieilli, flétri, l'amas des métaphores, l'ennui des énumérations, l'abus des exemples : nous avons retrouvé le poète.

Il nous fallait le chercher jusque dans ces livres si peu personnels en apparence, pour faire bien comprendre le caractère de tout ce qu'il a écrit : rien de ce qui sort de sa main ne peut être autre chose que personnel, et j'irais presque jusqu'à dire que tout ce qu'il a écrit est toujours en quelque chose une confession intime. Jamais un

instant il ne se perdait de vue lui-même. Nous en avons une preuve bien plus sensible encore dans ce que nous pouvons savoir de ses lectures. Il fut un infatigable lecteur, un lecteur comme l'antiquité seule et le moyen âge en ont connu. Car nous lisons du coin de l'œil et nous feuilletons du pouce, inondés que nous sommes d'un flot incessant de publicité, après quatre siècles et demi d'imprimerie. Mais au temps des manuscrits, le livre était rare, il était précieux. Pétrarque, qui avait cherché des livres toute sa vie, savait ce qu'il en coûtait pour se les procurer, et d'argent et de peines, de fatigues et de voyages. Ses livres n'étaient pas seulement des objets de prix, son luxe et sa fortune. Par l'imagination, il les concevait vivants. Ils étaient ses compagnons, ses interlocuteurs, ses amis. Ils représentaient à ses yeux les hommes mêmes qui les avaient écrits, ces hommes qu'il exaltait au-dessus du genre humain entier, Cicéron, Virgile, Sénèque,

Augustin. Un jour que la chute répétée d'un gros manuscrit muni de coins de cuivre lui avait blessé cruellement la jambe, il s'en prenait tout naturellement à Cicéron et engageait avec lui un dialogue. Il avait écrit des lettres personnelles aux grands hommes de l'antiquité et les avait placées au vingt-quatrième livre de ses Lettres faimlïères ; et elles sont bien familières, en effet; il est singulier de voir des œuvres de si évidente fiction prendre un pareil caractère de sincérité et j'allais dire d'intimité. Les manuscrits des auteurs anciens que Pétrarque a possédés se retrouvent encore en grand nombre dans plusieurs bibliothèques de France et d'Italie. Ils ont été reconnus, décrits, catalogués avec une rare sagacité par Pierre de Nolhac, dans son mémorable Pétrarque et l^ Humanisme (i).

On ne sera pas surpris de voir, puisqu'il s'agit de Pétrarque, que ce livre, qui de-

(i) Dont une nouvelle édition considérablement augmentée a récemment paru chez Champion.

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vrait être d'érudition pure, est plein de vie, de couleur et de sentiment. C'est que les manuscrits qui ont passé par les mains de notre poète sont eux-mêmes singulièrement vivants; il les a couverts de notes marginales, de réflexions, de souvenirs; on dirait que tandis qu'il lit, nous le suivons pas à pas dans son émotion, sa joie, sa colère. Car ce n'est pas ici un lecteur comme un autre; les marges, les feuilles de garde, tout le blanc des parchemins revêt par moments l'aspect d'une sorte de journal intime; c'est encore une permanente confession.

Je ne parle pas seulement de ce fameux Virgile de la Bibliothèque Ambrosienne de Milan, manuscrit précieux par lui-même et par les miniatures du grand peintre siennois, Simone di Martino. Sur ses feuilles, Pétrarque, comme chacun sait, avait institué comme une sorte de nécrologe de tous ses défunts les plus chers : on y trouve des notes funèbres sur T.aure, sur le cardinal

Giovanni Colonna, sur tant d'autres. Mais c'est là un document funèbre, un mémorial de deuil, et il est remarquable seulement de voir la place qui lui était donnée sur un des manuscrits que Pétrarque devait avoir chaque jour entre les mains.

Nous le sentons plus directement et plus immédiatement présent, comme lecteur, dans les rapides notes marginales des autres manuscrits, et surtout dans celles du fameux manuscrit de Cicéron, que Nolhac a retrouvé égaré dans la Bibliothèque de Troyes, en Champagne. Cicéron est le maître et l'ami; Pétrarque le porte au plus haut de son admiration, et pour le style et pour les pensées, et pour la merveilleuse variété de son information. Aussi, sans cesse, en lisant Cicéron, il lui adresse la parole. Ce sera, le plus souvent, pour louer ses pensées et ses expressions, par une rapide félicitation : Excellent argument, expression propre, élégante ! très juste! spirituel! admirable! Mais en présence même

de Cicéron, le lecteur vigilant garde toute sa liberté ; il lui arrive d'avoir des doutes sur la doctrine^ car le chrétien croyant ne disparaît jamais dans les enthousiasmes de l'humaniste. Il démêle judicieusement les doctrines qui appartiennent à Cicéron en propre, et celles que Cicéron fait développer par quelque interlocuteur fictif, pour les besoins de la -discussion. Si Êpicure vient à paraître, Pétrarque marque aussitôt sa haine pour le philosophe, dont le nom était, au moyen âge, synonyme d'impiété. Il s'exclame : Doctrine empoisonnée ! Ou bien il est ironique : Epicure commence à déraisonner . Il l'interpelle même : Tu te trompes bien, Epicure, si tu penses faire croire cela au pieux lecteur!

Au contraire, il s'efforce d'approuver ou d'expliquer Cicéron, qui croyait en Dieu et en l'âme immortelle^ et qui eût été assurément chrétien, Pétrarque n'en doute pas, s'il eût pu connaître le Christ. Mais il ne l'approuve pas sans restriction. Auprès

d'une phrase où il est question des dieux de Rome, il écrit : Pieuse et prof onde pensée, s^ il avait parlé du vrai Dieu. A de certains moments, il prend la liberté de blâmer doucement son maître : « Cave, maie dicis » : prends garde, Cicéron, tune parles pas bien! Ou bien il a seulement un doute et donne à Cicéron un simple avertissement :

9 Cave », prends garde!

Ces précautions respectueuses peuvent nous surprendre, hommes du vingtième siècle, Latins dégénérés, qui sommes sur le point, hélas! d'oublier les origines romaines et grecques de notre formation intellectuelle. Nous nous soucions fort peu de Cicéron, et bien des gens ne voient en lui que l'auteur responsable des versions de collège, des thèmes et des discours, où nous nous efforçâmes de le faiblement comprendre et de le pauvrement imiter.

Pour Pétrarque, il était le maître, le guide, le modèle; il était un ancêtre glorieux, ouvrant, à travers les siècles, la voie des

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grands exemples à une avide postérité. Nous sourions de voir qu'on fît tant de manières pour parler face à face à Cicéron. Les dévots de la Rome antique, au quatorzième siècle, pensaient que c'était encore bien trop de liberté. Pétrarque nous a raconté qu'un soir, dans les faubourgs de la ville de Vicence, oii il s'était arrêté dans une auberge pour passer la nuit, de graves et sages personnes de la ville vinrent lui demander en secret un entretien nocturne. C'était pour lui parler de Cicéron et exiger quelques explications sur des jugements un peu sévères qu'il avait portés sur le maître. Ce trait nous complète Pétrarque lecteur et lecteur de Cicéron. C'est après avoir reçu les reproches des cicéroniens de Vicence qu'il écrivit lui-même à Cicéron, pour s'expliquer avec lui d'homme à homme. Son imagination lui rend vivants les grands hommes de l'antiquité. Il les voit. Il les crée pour lui-même et par rapport à lui-même.

Bien plus encore nous paraîtra ce caractère de vivante sensibilité, si nous jetons les yeux sur ses œuvres morales et religieuses. Ici nous touchons au plus intime de sa conscience. Pétrarque est un converti et un pénitent; je dis un « converti » au sens du dix-septième siècle; il ne s'est pas converti de l'hérésie, ou de l'impiété philosophique à la foi pure et orthodoxe; non, mais de l'esprit mondain à l'esprit chrétien, mais d'une jeunesse frivole à un âge mûr rempli de luttes, à une vieillesse sainte (i). Ce n'est pas, comme l'ont dit quelques historiens qui l'ont mal compris, qu'il ait

(i) On peut voir ce que j'ai expliqué au sujet de la conversion de Boccace, dans BoccaCë, Études italiennes. Paris, Pion, 1S90.

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été pris d'une sorte d'exaltation mystique. Avec son jugement plein de sagacité, M. Novati (i) a récemment remis les choses à leur place : Pétrarque n'est nullement un mystique; rien, en effet, ne semble plus contraire à sa nature : c'est simplement un croyant. Sa fameuse canzone à la Vierge, Vergine bella, est une touchante et naïve prière, comme tout chrétien peut et doit en faire (à la beauté de l'expression près, cela va sans dire). C'est la prière d'un pécheur qui demande pardon de ses péchés, et qui veut en faire pénitence. Il n'y a en cet homme aucune maladie mystique, ni non plus aucun dilettantisme religieux, comme quelques-uns récemment ont voulu encore l'insinuer. Toujours sincère, toujours spontané, ne voyant pas et ne pouvant pas voir les contradictions que la postérité croit relever dans sa conduite, il est chrétien comme nous l'avons vu Romain, comme on

(i) Dans un article de haute valeur, inséré dans la revue la Lettura.

le sait livré à la passion, de tout l'élan de son âme violente. Il l'est avec douleur, tourment, inquiétude, car cela est son essence. Un de ses plus anciens biographes l'a défini par ce mot qui est intraduisible : Di natu ra fu indegna nte .

Il s'indigna contre lui-même. Un jour, un peu avant ses trente ans, sous l'influence d'un ami vénéré, le moine Denis de Borgo San Sepolcro, qui lui avait fait lire les Confessions de saint Augustin, il s'arrêta, comme Dante, « au milieu du chemin de la vie ». Il repassa les souvenirs de son enfance chrétienne, et par la foi profonde qui n'avait jamais cessé d'être en lui, il y compara la vie qu'il menait avec son frère en la ville corrompue d'Avignon, depuis la mort de leurs parents. Il considéra combien dans cette vie de jeunes hommes élégants, d'amoureux à la mode, de poètes courtois, il y avait de vanité et de péché. Il se demanda même si dans le métier gracieux qui consiste à « contourner » (comme il dit) les

mots et les syllabes à la louange des dames, il n'était rien au fond qui parût contraire à la rigueur nécessaire de la morale chrétienne et aux préceptes du Décalogue. Et il reconnut que oui.

L'œuvre commencée par le P. Denis fut poursuivie et achevée par son frère Gherardo, je crois l'avoir autrefois démontré (i). Gherardo avait été le compagnon de sa vie frivole. Il le devança dans le chemin de la conversion. La dame qu'il chantait dans ses vers, belle et irréprochable, mourut à la fleur de sa jeunesse. Ce fut pour les deux frères un coup du ciel, qui les conduisit, après un premier moment de révolte et de désespoir, à un désir plus complet de la pénitence, avec celui de la retraite et de la solitude. En 1337, pour la première fois, ils passent tous les deux l'été à la fontaine de Vaucluse, et dès lors, au travers des aven-

(i) Dans mon Frère de Pétrarque. — J'ai tâché aussi de reconnaître les phases de la conversion au point de vue des dates dans les poésies italiennes dans ma Ch' onolugie du CansonUre.

tures d'une vie agitée, il faudra toujours à Pétrarque de longs moments de repos, de silence, de solitude, soit à Vaucluse, soit à Selvapiana, près de Parme, dans d'autres lieux encore, jusqu'à ce qu'il trouve enfin le lieu de sa dernière retraite, qui sera celui aussi de sa tombe, auprès de Padoue, dans les beaux monts Euganéens, à Arqua.

Son frère cependant a été plus loin que lui; il a quitté le monde, il a pris l'habit de saint Bruno, et il vit désormais dans la Chartreuse de Montrieux, auprès de Toulon.

Son illustre aîné songe à lui sans cesse, lui écrit souvent, et le visite deux fois. Désormais les pensées et les pratiques religieuses tiennent dans sa vie une place de plus en plus grande. Il passe à Vaucluse deux carêmes de suite, en 1346 et en 1347, et les occupe tout entiers à écrire deux traités (i), celui de la Vie solitaire ç^X. celui du Repos des Religieux. Entre les deux, il

(i) Commencés aux dates indiquées et terminés plus tard.

ipo JUBILÉS D'ITALIE

avait été à Montrieux voir pour la première fois ce frère qui l'avait quitté cinq ans plus tôt (i). Cette visite à la Chartreuse, et la suivante, ont été décrites en quelques-unes de ses pages les plus éloquentes : « Je suis venu, a-t-il dit, dans le paradis, j'ai vu les anges de Dieu sur la terre. » Il a reconnu dans le monastère « le seul ciel possible en ce monde ». Les accents de la psalmodie nocturne ont bouleversé son âme pécheresse et lui ont fait répandre des torrents de larmes.

Deux fois il est revenu à Montrieux, et deux fois la même délicieuse émotion l'a saisi. Son admiration pour la vie monacale et la religion surtout de saint Bruno est sans limite. Il a multiplié les expressions de cette admiration. Et même, avec l'esprit exclusif qui lui est propre, et un sentiment bien médiéval, il a limité son approbation

(i) Sur les dates de la vie de Gherardo, il y a lieu de modifier quelques-unes de mes conclusions (le Frère de Pétrarque) par les documents récemment publiés par M. Cipolla (Archivio storico Italiano, 1909).

aux seuls moines contemplatifs et à la seule vie érémitique : et, si Franciscain qu'il soit souvent dans l'inspiration, on est frappé de voir qu'il appréciait peu les fils de saint François, qu'il ne partageait pas l'admiration de Dante pour les ordres mendiants ; il n'aimait pas que les moines sortissent du cloître pour se répandre dans le monde.

Les moines contemplatifs ne furent pas ingrats à leur enthousiaste admirateur. De son vivant, Pétrarque était recherché par eux, et surtout par les Chartreux; ceux de Garignano près de Milan le recevaient comme un frère; ceux de Trévise prenaient plaisir à le rencontrer, à lui narrer la conduite héroïque de son frère pendant les horreurs de la peste de 1348. Après sa mort, ils lui restèrent fidèles; non seulement les Chartreux de Montrieux, dans leurs anciens registres, ont marqué la coutume et le devoir de chanter chaque année une messe pour le repos de l'âme de Pétrarque, en exécution du legs pieux qu'il leur avait fait,

mais la renommée du grand pénitent était répandue, dans les Chartreuses, jusqu'aux extrémités de l'Europe, j'en ai trouvé la preuve en explorant quelques bibliothèques des anciens Pays-Bas. Un grand nombre des manuscrits du quinzième et même du seizième siècle, provenant de monastères et surtout de Chartreuses, près de Liège, de Grammont en Belgique, de Bois-le-Duc en Hollande, renferment les œuvres de mystique, d'apologétique, de controverse qu'ont laissées les pères latins et grecs, ou les écrivains fameux du moyen âge. A côté de Lactance, de Basile, de la règle de saint Benoît, des Commentaires d'Augustin sur les Psaumes, on rencontre très fréquemment les grands traités édifiants de Pétrarque, ses lettres à son frère sur la vie claustrale, ses méditations sur les psaumes de la Pénitence. Chose vraiment remarquable, à l'époque où le créateur de l'humanisme, mort depuis cinquante à soixante ans, se voyait oublié, dédaigné et dépassé

par les humanistes, ses orgueilleux et ingrats descendants, pourtant il restait vénéré au fond des cloîtres : ses livres prenaient place parmi les lectures saintes qui étaient en faveur chez les pieux solitaires.

Je doute qu'ils y cherchassent autre chose que des sujets d'édification. Mais il faut bien reconnaître que s'ils l'avaient su et voulu, ils y auraient assurément trouvé un peu de fruit défendu. Pétrarque y laisse bien transparaître sa nature tout entière. On y aperçoit même l'homme de parti. Le livre de la Vie Solitaire est d'une inspiration pacifique entre tous ; il a pour sources la Vie des Pères du Désert et toute une suite de naïves hagiographies ; il est dédié à un saint cardinal, et fut goûté à la cour du bienheureux pape Urbain V. Il contient cependant de véhémentes déclamations contre la curie romaine. Il est vrai que personne alors ne considérait de pareilles déclamations comme dirigées contre la papauté elle-même. Tout le moyen âge en est témoin.

Mais quelques moines scrupuleux eussent pu considérer encore, dans le Traité de la Vie solitaire, et dans celui aussi du Repos des religieux, que les auteurs païens tiennent une bien large place. Et, en effet, pour nos goûts d'aujourd'hui, et toute dévotion mise à part, cette place est démesurée. Disons tout : ce qui nous en plaît le moins est ce qui était alors le plus goûté du lecteur : ce sont ces innombrables citations deCicéron, de Sénèque, de Macrobe, Valère Maxime et tant d'autres ; ce sont surtout ces exemples, cet amas de souvenirs grecs et romains, qui à chaque moment nous semblent interrompre l'élan d'une belle image, ou le développement d'une pensée profonde. Cela justement formait le charme et l'attrait de ces livres pour des lecteurs assoiffés d'antiquité. Et après tout, le mélange bizarre de l'homme chrétien et de l'homme antique, du poète couronné de gloire et de l'humble pénitent, est tout justement ce qui fait de Pétrarque cet homme

unique, attachant, surprenant, infiniment variable et imprévu, qui charma jadis ses contemporains et nous charme encore quand nous arrivons à le comprendre. C'est dans ce contraste, dans ce « conflit », suivant sa propre expression, qu'il est tout entier.

Dans l'état d'âme où nous le montrent ses écrits pieux, et surtout le Secretiim, après les visites à Montrieux, il semble qu'il ne lui restât plus qu'à prendre lui-même l'habit de saint Bruno. Et pourtant il ne le fit pas. Il nous a expliqué pourquoi, dans la première de ses Églogues allégoriques.

C'est un dialogue entre son frère et lui, sous les noms figurés de Sylvius et de Monicus ; ce dernier nom désigne bien clairement son frère le moine, et Sylvius, c'est lui-même; tous ses amis le devaient bien comprendre, car il avait toujours aimé à se faire surnommer Sylvain, pour marquer son amour des campagnes et des bois sauvages. En vain Monicus veut engager Sylvius à rseter avec lui dans l'antre solitaire où il a

trouvé le repos et où résonne le chant d'un berger sublime; ce berger symbolique est le roi David, et son chant n'est autre que la psalmodie nocturne des psaumes. L'antre saint et solitaire, c'est la Chartreuse de Montrieux.

Mais Sylvius se défend. Il ne restera pas. Il sait goûter les chants pieux du berger poète. Mais, dès la jeunesse, il s'est voué à suivre les pas d'un autre berger, en lequel il nous fait reconnaître sans peine Virgile. Monicus, donc, priera Dieu pour Sylvius, afin qu'il ne retombe plus dans les impuretés et les tentations de sa jeunesse; mais Sylvius partira, il rentrera dans le monde, y retrouvera l'agitation et le souci, loin de la paix et du « repos des religieux ». Il suivra Virgile. Il sera le poète qu'attendent les générations.

Et dès lors, en effet, plus que jamais, sa vie est double. La pénitence chrétienne, qui a pris possession de lui, le garde dans la vertu sans rechute sérieuse, sinon sans

tentations. Il tient fidèlement les promesses qu'il a faites à son frère et qui sont : renoncer aux voluptés charnelles ; fréquenter les sacrements ; réciter pieusement l'office quotidien, car il considère que les bénéfices ecclésiastiques dont les papes l'ont favorisé lui imposent cette charge, encore qu'il n'ait jamais été prêtre. A ces engagements il s'attache avec la passion et même avec l'excès qu'il met en toutes choses. Non seulement il dit l'office de chaque jour, mais il prend l'habitude de se lever chaque nuit pour réciter les heures nocturnes. Il prie sans cesse. Nous avons des prières qu'il a écrites. Elles sont d'une grande beauté. Dans l'une, il demande à Dieu la grâce de souffrir en ce monde afin de racheter ses péchés. Telles sont les habitudes quotidiennes et les dispositions morales de cet « homme moderne ». Et l'aristocratique humaniste, le poète lauréat, ne craint pas d'affirmer que bien au-dessus, non de lui, mais de Virgile, de Cicéron, de Platon,

bien au-dessus des orateurs, des poètes et des philosophes, il faut louer, il faut envier une vieille paysanne, humble et ignorante, qui, dans une pauvre chapelle de hameau, prie Dieu de tout son cœur, dans la pureté d'une foi naïve.

Mais, cependant, comme le Sylvius de l'églogue allégorique, il continua sa route de poète. Il renonce moins que jamais à ses bagatelles en langue vulgaire. Il fait des vers italiens; il reprend ses anciens poèmes pour les corriger et les refondre. Il en écrit de nouveaux. Après la terrible année de la peste noire, qui lui a enlevé ses amitiés et ses amours, Laura et le cardinal Colonna, « la forte colonne et le vert laurier », son âme, plus inquiète et plus triste que jamais, trouve à s'épancher dans les admirables chants de la seconde partie du Cansonïere . Peu à peu les lamentations se font plus douces, la mélancolie s'écarte, et dans un ciel d'espoir et de foi, la sérénité divine vient à luire au-dessus des douleurs du

monde. Ce n'est plus la mer trouble de minuit, qu'il a chantée jadis, qui hurle l'hiver sur les récifs et qui porte « le navire chargé d'oubli ». C'est le paradis des peintres naïfs de son époque et, parmi les anges, Madame Laure y apparaît transfigurée :

« Les anges élus et les âmes heureuses, tous les habitants du ciel, le premier jour où vint ma dame, se pressèrent autour d'elle, pleins de surprise et de révérence.

« Quelle lumière est celle-ci et quelle « nouvelle beauté? disaient-ils entre eux; a car jamais âme aussi parée, du monde pé- « cheur à ce très haut séjour, n'est montée « en le temps de ce siècle. »

« Elle, toute heureuse d'avoir changé de demeure, se voit semblable aux âmes les plus parfaites. Mais, de temps en temps, elle se retourne un peu, pour voir si je la suis; et elle semble m'attendre : — et moi, je dirige tous mes pensers et mes désirs

vers le ciel ; car j'entends que ma Dame prie afin que je me hâte... (i) »

S'il ajoute à son Canzoniere italien de nouveaux poèmes, et s'il reprend aussi sans cesse les anciens, c'est, disais-je, pour retoucher et perfectionner le recueil et l'enrichir sans cesse; mais c'est surtout pour y donner un classement méthodique et en construire un tout harmonieux. Il pousse ce soin jusqu'à un artifice qui paraîtra un peu factice. Quelques-uns des poèmes qui paraissent nés spontanément, sous la pression des circonstances, n'ont été achevés qu'après coup, après des jours, des mois, des années. Il y en a même qui ont été composés tout entiers loin des circonstances qui semblent les inspirer. Mon ami Cari Appel, le savant rhéteur de Breslau,

(i) Il faut, pour la pureté du texte conforme à l'original, lire ces poèmes dans l'édition de M. Mestica (Florence, Barbera, 1896), ou dans celle qu'a donnée l'illustre poète Giosuè Carducci (Florence, Sansoni, 1899), si l'on ne peut pas aborder la lecture du splendide fac-similé publié pour le jubilé de 1904 par la Bibliothèque Vaticane sous l'habile direction de Monsignor Vatasso.

nous a fait reconnaître qu'un au moins des sonnets sur Laure vivante, en lequel, suivant l'usage, le poète se plaint des rigueurs de sa cruelle, fut écrit tout entier deux ans, et plus, après que la vertueuse dame reposait à jamais dans le tombeau.

On trouverait peut-être des faits semblables dans l'œuvre de bien des poètes. Le monde réel n'est pour leur imagination qu'une occasion, et l'image qu'ils en transportent dans leur œuvre devient pour eux la seule réalité; ils se créent un monde qui leur appartient. Tel est le cas pour le Canzoniere de Pétrarque. C'est ce que j'ai cherché jadis à exprimer dans un petit livre (i) assez austère, où bien des choses naturellement sont déjà à revoir et à corriger, mais dont la donnée générale me paraît rester juste. Encore une fois, sans le vouloir et presque sans le savoir, Pétrarque a fait de son recueil de poèmes toute une

(i) La Chronologie du Camoniere de Pétrarque. (Bouillon, 1898.)

confession, une sorte de roman personnel, l'histoire de sa jeunesse romanesque, mélancolique et voluptueuse, celle de sa pénitence, de sa retraite et de ses solitudes pieuses, le tout traversé des éclairs de la politique, du patriotisme, de l'enthousiasme antique et romain.

Et aussi bien, il a voulu exprimer encore une fois en italien et sous une nouvelle forme, ces mêmes pensées et ces mêmes sentiments. De là cette œuvre, qui a occupé surtout la seconde partie de sa vie, cette œuvre si goûtée au moyen âge et à la Renaissance, si imitée par les poètes, si illustrée par les peintres, les Triomphes (i), que notre temps dédaigne et ne peut tout à fait comprendre. C'est le cortège glorieux et triomphal de toute une antiquité transfigurée, l'antiquité de la gloire militaire ou civile, de lagloire des sciences et des lettres,

(l) Encore une fois, je ne résiste pas au plaisir de louer une édition très remarquable, celle des Trionfi, qui a été donnée par Cari Appel, à Halle, en 1901.

des amours; et voilà que le cortège des gloires se heurte au Triomphe du Temps et à celui de la Mort, comme s'y heurtent aussi celui de l'Amour, qu'arrêtait déjà le cortège de la Pudicité. Au-dessus de ces Triomphes successifs et contradictoires, resplendit vainqueur, le Triomphe de l'Éternité, dans un poème dont les stances finales sont sans doute les derniers vers que Pétrarque ait écrits, comme ils sont la conclusion de toute sa pensée et de toute sa vie : en l'Éternité, il voit resplendir à jamais, rajeunis et éclatants, victorieux des coups du temps et de la mort, les deux désirs inassouvis de sa vie entière : la gloire et la beauté :

« De ces Triomphes, nous en vîmes cinq ici-bas sur cette terre ; et enfin le sixième, s'il plaît à Dieu, nous le verrons là-haut.

« Le Temps, à tout briser si prompt, et la Mort, en sa volonté si rapace, tous deux alors seront morts l'un et l'autre.

« Et ceux qui ont mérité la claire Gloire, que le Temps a éteinte, et les beaux visages

pleins de grâce qu'ont fait pâlir le Temps et la Mort amère, et l'oubli et les ténèbres, devenus beaux plus que jamais, en un âge plus vert et plus fleuri, posséderont enfin, avec l'immortelle Beauté, une Gloire éternelle ! »

Ce rêve immense de vie bienheureuse et céleste n'a pas supprimé dans l'âme du poète ses rêves humains. Tout du long de sa vie, on le voit par intermittences animé des mêmes volontés, des mêmes colères, parfois des mêmes préjugés. Il bataille sans cesse, à tort parfois, souvent à raison, toujours avec excès, contre les abus de la curie romaine, contre les influences françaises qui la dominent, si bien que notre vieille France reçoit toujours quelques-uns des coups, et non des plus justes ni des mieux appliqués. Il n'oublie pas ses ennemis usuels, les médecins, les astrologues, les faux savants, les incrédules de son époque, que l'on comprend sous les noms généraux d'épicuriens ou d'averroïstes. lia le tempérament combatif, susceptible, ombrageux.

Il se fait des ennemis et le supporte impatiemment. Il tient son siècle pour le plus mauvais qui ait jamais été, le plus bas, le plus corrompu, le plus impie. Il aspire au Paradis dans l'avenir, et rêve dans le passé d'une Rome idéale, toute faite de gravité, de vertus et de beautés. Mais, dans le présent, il nous offre la figure du plus agité et du plus passionné des êtres, dans ses lettres toujours plus nombreuses, dans ses pamphlets et ses diatribes polémiques, V Invective contre un médecin, V Apologie contre les calomnies d'un Français, le traité (au titre si pittoresque) De son ignorance de luimême et de bien des choses.

Mais ce qui est singulier et le caractérise bien, c'est qu'il poursuit toujours, et jusqu'à sa dernière heure, l'entreprise d'une restauration impossible, celle des lettres et des mœurs de Rome antique et celle de la langue latine elle-même. Moins clairvoyant que Dante, il ne se détacha jamais de cette noble, mais certaine illusion, et sans cesse,

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suivant sa forte expression, il en a « nourri son cœur ». En 1339, à Vaucluse, en les premières années de sa retraite et de sa vie solitaire, il a entrepris de donner aux Romains un nouveau héros poétique, en Scipion l'Africain, et d'écrire en son honneur un poème épique en latin, V Africa. Il ne lui suffit pas, comme à Dante, de prendre Virgile comme guide symbolique vers la découverte des vérités morales. Mais il voulut être un nouveau Virgile et doter une nouvelle Rome d'un nouveau poème national.

C'est, en somme, cette entreprise impossible que le laurier poétique récompensa par avance sur le Capitole en 1341. Et, trente-trois ans plus tard, en 1374, quand le poète quittait ce bas monde, le poème fameux n'était pas publié encore. Quelques amis vieillis l'attendaient toujours. La nouvelle génération presque entière ne s'en souciait pas. Elle ne songeait guère plus à cette autre œuvre immense qu'il avait con-

çue dans le même temps à peu près que \ Africa, le livre Des hommes illustres. Car il avait prétendu écrire encore, en prose latine, un livre qui fût comme le temple et le musée de tous les grands hommes dont l'exemple et la gloire devraient habiter la pensée des descendants dégénérés. Sa première pensée, comme Pierre de Nolhac l'a établi, avait été de peupler ce Panthéon des grands hommes de toutes les nations : Hébreux, Grecs, Romains. Puis, il avait reculé devant l'immensité de l'entreprise, et s'était contenté d'écrire un livre, déjà énorme, sur les héros de l'histoire romaine. Au-dessus d'eux tous, il dressait un monument de gloire à Jules César, type de la sagesse civile, de la force et de la gloire, fondateur et patron du saint et grand empire romain, dont il rêvait la renaissance, la vie, la perpétuité à côté d'une papauté divine, pour la grandeur, pour la gloire, pour le bonheur de l'humanité.

Comme l'épopée en vers, et plus encore,

l'épopée en prose tomba dans l'oubli et le néant. Pour en trouver une seule édition imprimée, et combien incorrecte et insuffisante! il faut descendre jusqu'au dix-neuvième siècle.

Pétrarque avait pu terminer à peine ce livre de prédilection. Il l'avait en mains encore à Arqua en 1374, pendant les derniers jours de sa vie. Et lorsqu'un matin, en entrant dans sa bibliothèque, on trouva le vieux maître immobile, mort, endormi pour toujours, le livre sur lequel s'était penchée pour la dernière fois sa tête vénérable était ce De virïs illustrihus, qu'il avait tant aimé (i).

(i) Depuis le jour où l'on écrivait ces pages, de grandes discussions se sont élevées sur les circonstances de la mort de Pétrarque. Elles ont eu surtout pour origine le magnifique mémoire que Léon Dorez a publié pour accompagner une édition en fac-similé du manuscrit en lequel il a reconnu le manuscrit mortuaire de Pétrarque.

J'ai tâché, par des traits trop nombreux peut-être, de faire apercevoir ceci : que la pensée, le rêve, le désir de Pétrarque, nous le font bien plus haut et plus grand que l'œuvre fragmentaire qu'il nous a laissée. Il est un immense poète, placé à un des grands tournants de l'histoire, et s'il n'a pas toujours pu concevoir, pu exprimer tout ce qu'il a vu d'un coup d'œil ardent et clairvoyant, si l'illusion a habité son cœur, si son œuvre, par rapport à sa vision, peut nous sembler parfois pareille à un naufrage, une ruine, une défaite, un cimetière, du moins, en étudiant toujours les fragments de plus près, nous apercevons notre poète toujours vivant, lui, toujours admirablement sensible, miroir de toute une humanité. Prenons-le pour point central et pour

guide; il nous ouvre autour de lui la vue sur des horizons nombreux.

A travers lui, et par suite de cette exquise sensibilité qui a fait de lui le témoin le plus impressionnable de toutes les actions et de tous les sentiments de son époque, nous sommes à même d'étudier tout un siècle, un des plus curieux et des plus variés de l'histoire. J'ajoute que Pétrarque, par l'incroyable renommée dont il a joui, non moins que par sa curiosité universelle, se trouva en contact avec un nombre et une variété de personnages vraiment extraordinaires.

Et il a toujours tout raconté, voulant toujours s'analyser lui-même en présence de toutes les circonstances de la vie. Il a approché dans l'intimité le roi Robert de Naples, l'empereur Charles IV de Luxembourg, et notre pauvre Jean le Bon, une foule de nobles, de prélats, de moines, de savants de l'Allemagne, des Pays-Bas, de l'Angleterre, de la Bohême, sans parler de la France et de l'Italie. Il intervenait comme

pacificateur entre les républiques de Gênes et de Venise. Il écrivait familièrement à l'empereur d'Allemagne, et l'impératrice lui faisait part personnellement de la naissance de ses enfants. Lorsqu'il assistait à Venise à quelque cérémonie publique, le Doge de la sérénissime république le faisait siéger à sa droite. Trois papes successivement le suppliaient d'accepter des fonctions en leur curie. Tous les souverains et les premières universités se disputaient sa présence. En vérité, je ne pense pas que l'on ait vu jamais un poète, un philosophe occuper en Europe une pareille situation, si l'on n'y compare pourtant celle de Voltaire, à un certain moment du dix-huitième siècle.

Que de sujets d'études donc, autour et alentour de notre poète, si l'on songe surtout qu'après des rois, des papes, des prélats et des sages, il nous introduit près d'humbles prêtres comme Nelli, de bons moines comme Gherardo, de modestes fonctionnaires comme Socrate, de simples

paysans comme Monet. Cette étude est vraiment indéfinie si l'on veut la pousser à bout.

Mais il y a autre chose encore, et il en faut bien convenir. Pétrarque est remarquable par le nombre, par l'ardeur, par la constance de ses amitiés. C'est une belle et touchante histoire que celle de ses amitiés. Il a trouvé en elles ses plus grandes joies : il a aimé ses amis et il a été adoré par eux. Si l'on a bien senti ce que j'ai tâché d'exprimer, on ne sera pas surpris d'apprendre que son cœur douloureux trouvait une douceur suprême à être aimé. Il a étendu ce désir jusqu'à la postérité. Il a dit quelque part qu'il ne désirait pas tant être admiré des générations futures que d'en être aimé.

Eh bien, son désir a été accompli. Bien peu me démentiront, parmi mes confrères en Pétrarque, dans les diverses régions du monde : nous l'aimons, et j'ajoute que nous l'aimons comme on doit aimer ses amis,

jusqu'à excuser ses fautes et ses faiblesses. C'est peut-être qu'elles le mettent à notre niveau et permettent une certaine familiarité sans laquelle il n'est pas d'amitié vraie. Nul n'oserait se dire ami d'Aristote, de Dante ou de Descartes. A l'amitié doit toujours se mêler un peu de pitié réciproque. Et puis les défauts de Pétrarque, inconstance, irritabilité, idées préconçues, injustice, orgueil ou désespérance, sont de ceux où il n'entre aucune bassesse.

Ce sont de ces défauts où mon cœur s'intéresse,

disait Sainte-Beuve parlant d'un poète tout autre et d'un tout autre siècle. Il y a bien des choses qu'on a peine à pardonner à Pétrarque, mais on les lui pardonne pourtant; il a si souvent, si éloquemment demandé le pardon de ses fautes!

Ces pages ne prétendent pas donner une image, si incomplète soit-elle, de l'homme que vient d'honorer l'Italie et l'Europe en le six centième anniversaire de sa naissance ;

2i6 JUBILÉS D'ITALIE

mais on y a réuni assez de bonnes raisons peut-être pour expliquer à ceux qui s'en étonnent pourquoi tant de travailleurs se sont rencontrés, sans concert préalable, pour faire de la vie de cet homme le centre de leurs études historiques.

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