‹ Jubilés d'ItalieChapitre 17 sur 29 · POST-SCRIPTUM · texte numérisé non relu

POST-SCRIPTUM

Celui qui écrivait ces lignes pour des lecteurs français avait été invité, à la même heure, par plusieurs revues et journaux d'Italie à contribuer aux honneurs séculaires rendus au grand poète. Il avait été heureux de répondre à l'invitation. De là quelques lettres, articles, notes, de plus ou moins d'importance (i). Un de ces articles paraît compléter l'expression des sentiments qui sont analysés dans les pages précédentes. C'est pourquoi on le cite ici, dans ce livre destiné à commémorer les Jubilés (2).

(i) Il aime à rappeler qu'un de ces articles représentait une contribution à l'étude du texte des lettres de Pétrarque, d'après un important manuscrit de notre Bibliothèque nationale. (Inséré dans le volume : Petrarca e la Lombardia.)

(2) L'article avait, dans le numéro spécial publié dans la Rivista d'Italia (juillet 1904), ce titre : Pourquoi nous aimons Pétrarque.

La gloire de Pétrarque a ce caractère rare qu'elle dépasse les frontières. Elle a toujours été internationale; elle l'est plus que jamais; de France, d'Allemagne, d'Angleterre, elle a gagné des pays qui semblaient plus éloignés encore des influences latines et romanes, la Russie, la Finlande, le Danemark, la Suède, les Etats-Unis.

Mais nous réclamons pour les pétrarquisants de France un droit au moins d'antériorité; et ce disant je ne parle pas de nos poètes de la Renaissance, qui bien souvent d'ailleurs ne dérivaient pas de Pétrarque lui-même. Je parle des historiens et des critiques ; l'ingénieux abbé de Sade, quoi qu'on en dise, fut le premier à poser bien des questions, et à en résoudre quelques-unes; en partant de lui pour arriver jusqu'aux érudits modernes, parmi lesquels Pierre de Nolhac tient sans conteste le premier rang, com-

2i8 JUBILÉS D'ITALIE

bien de savants importants ne rencontret-on pas en chemin ? Il faudra du moins citer l'illustre Léopold Delisle, dont l'infatigable labeur n'a laissé inexplorée aucune partie du moyen âge, et mon vénéré maître et ami, Alfred Mézières, doyen des pétrarquisants français.

Autour de ces noms fameux, la France pourrait en grouper bien d'autres. Ce n'est pas que chez nous le pétrarquisme soit une mode et qu'il ait rien de populaire. Au contraire, et j'en suis témoin; car si d'aventure mon modeste effort aboutit parfois à quelque petit volume patiemment construit, il m'arrive de surprendre sur des visages amis un fugitif sourire, avec ces mots : « Toujours Pétrarque? »

Eh! oui : toujours. Cet homme extraordinaire tient bien ceux qu'il a pris. On ne le quitte plus. Bien des grands hommes ont conquis des disciples fervents : on s'attache à Dante, à Shakespeare, à Virgile, à Molière. Le sentiment que nous portons à Pé-

trarque est bien différent, — ou du moins celui que je lui porte, — car en pareille matière, après tout, on ne peut parler que pour soi.

Je l'ai rencontré par hasard, en lisant, si j'ai bonne mémoire, le livre de Renan sur Averroès. Ma curiosité fut éveillée et je voulus chercher un peu plus d'information. Ce fut mon entrée dans le Labyrinthe. Je n'en suis plus sorti. Je n'ai jamais maudit l'heure de cet iniia7noramento . Bien au contraire.

Benedetto sia '1 giorno e 'I mese e l'anno!

L'amitié est un don du ciel. C'est la plus belle chose qui soit, dit Pétrarque, après la vertu. Je me suis pris d'amitié pour cet homme, comme plusieurs bons esprits, six cents ans avant moi, se sont pris de la même amitié, de loin, sans le connaître, sans le voir, par l'attrait de sa renommée,

... corne per fama uom s'innamora.

Entre lui et moi il y avait l'obstacle de

l'espace, comme l'eurent Nelli, Boccace, le roi Robert ; mais moi j'ai eu, de plus qu'eux, l'obstacle du temps; et qu'est-ce que cela pour les âmes?

Pétrarque est assez grand pour nous frapper d'admiration; assez puissant pour nous conduire en un monde de découvertes, nous servir de guide vers l'étude la plus vaste, complexe et variée d'histoire, d'art, de philosophie et de belles-lettres. Mais il n'est ni assez grand, ni assez puissant pour nous écraser en le sentiment de notre petitesse. Il eut ses faiblesses, ses misères et ses contradictions , nous les savons ; il nous les a dites. Et c'est pourquoi nous nous sentons ses égaux. Nous apercevons même ses travers, ses humeurs, ses ridicules; il peut arriver que nous nous moquions de lui un instant; mais plutôt nous le plaignons. Il s'exalte en enthousiasmes et s'écroule en découragements. Il est avide de pitié, de tendresse, d'amitié enfin, inquiet et lassé, mais délicieux après tout, digne, pour tout

dire, jusqu'en ses défaillances des amitiés ardentes qu'il a connues toute sa vie, et qu'il connaît encore par delà la tombe, en cette vie immortelle à laquelle il croyait de toute son âme.

Son œuvre nous attire et nous charme.

Et si de tous temps cet attrait s'est particulièrement exercé sur les esprits français, c'est sans doute parce que la France, les influences françaises, ont joué dans toute sa vie un rôle très important. Car cela n'est pas douteux, quoi qu'il ait pu en dire luimême. Il me semble apercevoir, que s'il a dénigré la France e7i gros systématiquement, il l'aimait fort eit détail. Il aimait le roi Robert, Philippe de Vitry, Pierre de Bressuire, Gui de Boulogne, Philippe de Cabassole, l'abbé de Saint-Bénigne, Ponce Sanson, Sacramor de Pomiers, et même Jean le Bon et le futur Charles V. Il serait facile de prouver que, malgré ses déclamations systématiques, il ne haïssait pas la Provence. Et, quoi que j'aie pu en dire moi-

même, il n'était pas tout à fait indifférent à la nature de nos campagnes françaises; j'ai eu le bonheur de découvrir récemment une variante pour une de ses lettres, par laquelle nous apprenons qu'il louait à l'occasion nos paysages : « Amœnitas Gallica. »

Il y aurait certes bien à dire sur tout cela. Je ne prends pas au sérieux le misogallisme de Pétrarque, et il me semble d'ailleurs que tous les mïsogallismes n'ont jamais été que malentendus passagers entre deux peuples faits pour s'accorder. Les malentendus naissent de passions politiques et meurent avec elles. Notre cher philosophe était trop passionné pour n'être pas souvent injuste. C'est ce qui lui est arrivé lorsqu'il a écrit son Apologie contre un certain Français qui n'est d'ailleurs pas resté « anonyme » comme Pétrarque l'aurait bien voulu, car Pierre de Nolhac a reconnu en lui un de mes compatriotes du nord de la France, Jean de Hesdin. Est-ce par raison? Est-ce par préjugé patriotique? Il m'a toujours semblé que

dans ce duel littéraire entre l'illustre philosophe et l'obscur moine artésien, l'avantage était resté à ce dernier.

Les reproches que Pétrarque adressait à mes ancêtres ne me blessent pas très fort. Bien plus, des traits dont il les a peints je formerais aisément le tableau d'un peuple français médiéval qui ne serait pas tout à fait contraire à mes désirs. Ce tableau, certes, n'aurait rien à voir avec celui du so^nhre moyen âge, auquel nous ont habitué et Michelet et ses successeurs. Nos Français du quatorzième siècle, si l'on en croit Pétrarque, passaient leur vie à boire, à rire, à chanter et danser. Ce qu'il nous reproche, c'est la fameuse « levitas Gallica ». Nous étions déjà alors ceux que les Anglais d'aujourd'hui nomment : « our lively neighbours ». Or cela ne me déplaît pas. Car pour légers que nous soyons, nous avons pourtant donné lejourà Pascal, à Descartes, à Corneille, Malebranche, Laplace, Cuvier, Pasteur. L'accusation de légèreté n'est

donc que de surface. Et pour gais, — je voudrais bien que nous le restions, et je crains plutôt, je l'avoue, que nous cessions d'en mériter le reproche!

Ce qui d'ailleurs est toujours amusant à observer, dans les critiques malveillantes qu'aiment à faire de leurs mœurs comparées les gens des divers peuples, c'est la place qu'ils y donnent toujours à certains détails extérieurs. La question par exemple du boire et du manger, et des mœurs épulaires, est une de celles qui divisent le plus le genre humain. Pétrarque n'avait pas manqué de traiter les Français de gloutons, un reproche contre quoi devaient protester plus tard nos bons humanistes français Jean de Montreuil et Robert Gaguin (i), nés tous deux dans le nord de la France, au pays des longs repas et des ivânches beuven'es. Ces Français que Pétrarque jugeait gloutons, Érasme,

(i) Voir la belle thèse latine de Ant. Thomas sur Jean de Montreuil, et l'excellent ouvrage de M. L. Tuasne sur Gaguin (Roberti Gaguini epîstolae et orationes . Paris, Champion, 1903). Cfr. aussi P. de Nolhac, Érasme en Italie.

descendant de sa Hollande natale, soutiendra qu'ils « dînent pour un liard ». Il est vrai qu'à Venise, chez Aide Manuce, on le tenait lui-même pour un goinfre, tandis qu'il se plaignait tout simplement pour sa part de mourir de faim, et de manger sa salade « sine oleo ».

Rien d'injuste donc comme les querelles instituées d'âge en âge sur les usages et les façons des divers peuples. Ces jugements sommaires naissent d'erreurs et de préjugés, qui se perpétuent et dureront tant que durera l'humanité. Mais ils méritent quelque indulgence peut-être. La faiblesse humaine engendre des excès et des défauts aux plus belles choses qui soient. Ce sont ici les excès et les défauts du patriotisme.

Pétrarque est un des créateurs du patriotisme. Et ce n'est pas à ceux qui peuvent parfois aimer d'une amour un peu exclusive leur « doulce France » à se montrer sévères pour celui qui le premier a crié : « Italia mia! »

A SAN GIOVANNI VAL D'aRNO

Page 1