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FRANCESCO NOVATI

A la fin de l'année 1908, qui se trouvait être la vingt-cinquième de son enseignement universitaire, Francesco Novati, recteur de V Accademia de Milan, donnait la dernière main à un volume d'études sur l'art et la littérature du moyen âge (i). Tout naturellement, par un sentiment où la mélancolie se mêlait à la gratitude, il lui arriva de songer à ceux qui avaient été ses élèves pendant ce quart de siècle écoulé. Il leur dédia son livre, et leur adressa ce salut gracieux : « Parmi mes élèves que j'aime et ne puis oublier, à tous

(i) Freschi et Minii del Dugento (Milano, Cogiiati, 19O9).

ceux qui en retour m'aiment et ne m'oublient pas. »

C'était parler à des hommes très nombreux, dispersés en bien des points de l'Italie, appliqués aux devoirs les plus divers, devenus eux-mêmes maîtres souvent. A l'heure où il leur adressait son appel et comme s'ils l'eussent prévu, ils s'apprêtaient justement à y faire réponse, une réponse telle que le maître, je pense, ne pouvait en attendre une plus opportune, ni inspirée d'une plus reconnaissante amitié.

On a célébré, récemment, dans plusieurs centres savants d'Europe, plusieurs jubilés de professorat ou de science. A cette occasion furent publiées divers recueils, de valeur nécessairement un peu inégale, quelques-uns excellents, d'autres moins.

Pour fêter le jubilé de Francesco Novati, il a semblé à ses disciples qu'il fallait trouver une nouvelle forme d'hommage et qui parût plus intime. Ils voulaient aussi

que cet hommage eût quelque chose de particuHer à cette ville de Milan où le jubilaire a passé le meilleur de son temps, à cette Accadeima, dont il est le président et recteur deux fois réélu ; cette grande et illustre école de lettres milanaise, bientôt cinquantenaire elle-même, à laquelle il a consacré tant d'années ( i ) .

C'était le professeur que l'on voulait surtout honorer en lui, il fallait donc associer à l'hommage les étudiants, dans le présent

(i) Il n'est pas hors de propos de rappeler les dates générales des vingt-cinq années d'enseignement de Francesco Novati : En 1883, à l'âge de vingt-quatre ans (trois ans après avoir conquis la laurea, au sortir de la Scuola Normale Superiore de PisaJ il est libero docente d'histoire comparée des littératures néo-latines à Florence, et, comme tel, appelé à Milan, pour y enseigner en qualité de chargé de cours. — En 1886, à la suite d'un concours, il obtient la chaire des littératures néo-latines créée à l'Université de Palerme. — En 1889, il est appelé à professer dans la même chaire à Gênes. — En 1890, il est appelé à V Academia de Milan.ety devient or«?marzo en 1892. — En 1903, il est élu pour trois ans Préside delV Accademia, et réélu aux mêmes fonctions, à l'unanimité des suffrages, en 1906. C'est ce dernier titre que je traduis, conformément à notre vocabulaire universitaire français, recteur de la faculté des lettres. Milan n'étant pas qualifiée <« Université », on ne peut dire « recteur de l'Université, qui, pourtant, répondrait mieux à la réalité des choses.

et dans l'avenir. De là est née la pensée de créer un prix qui sera décerné chaque année, comme récompense de fin d'études, à un étudiant voué aux études médiévales. Ce prix s'appellera Prix Novatï, et dans l'avenir des temps il perpétuera le nom du maître et le souvenir de son enseignement, d'une façon active, vivante, par un fait toujours renouvelé.

Il y a, dans la seule conception d'une telle fondation, une preuve tangible de la reconnaissance et de l'affection qu'un maître parfait a su inspirer, avec l'amour de la science, à ses disciples. Voici donc à la première question qu'il leur avait posée une réponse : ses disciples l'aiment; un élan de cœur les révèle. Leur nombre et leur concours répondront aussi à la seconde question : il n'en est guère parmi eux qui l'aient oublié. Tout ce qui compte et vit par l'esprit dans les vingt-cinq générations qui se sont succédé au pied de sa chaire, est présent en cette circonstance heureuse.

et prend part à l'acte qui s'accomplit. En manque-t-il à l'appel? Combien peu nombreux, et combien négligeables! Non ragioniam di loro! Ils n'existent pas. Et, en revanche, plusieurs viennent du dehors s'ajouter au nombre de ses disciples, et demander discrètement leur place parmi ceux qui l'aiment et ne l'ont pas oublié, ni ne l'oublieront.

De ses élèves, de ses amis, tous ceux qui étaient à Milan le 25 mars 1909 se sont d'abord réunis autour de lui à V Accademia, en une journée inoubliable. Ce fut une scène cordiale et presque familiale, discrète, sans apparat, et faite, par cela même, pour plaire à Francesco Novati. De douces et sincères paroles furent échangées entre un maître bien ému et une foule amie qui ne l'était pas moins. On était allé tout simplement le surprendre, au sortir de sa chaire, son cours à peine terminé, dans l'activité et sur le fait même de son enseignement.

Ce jour-là, \q prix Novatiixxi fondé. Pour fixer de cette belle circonstance un souvenir utile, par un témoignage écrit, les amis ainsi réunis annoncèrent alors le dessein de publier la Bibliographie complète de son œuvre érudite. C'était dresser l'inventaire du travail de l'historien, et, pour ainsi dire, le procès-verbal scientifique des vingt-cinq années de son enseignement.

Le public, et même le public lettré, et qui aime l'histoire, se figure mal ce que c'est que la bibliographie d'un érudit. Il aperçoit les résultats généraux de la recherche comme une vue d'ensemble des pays nouveaux qu'un autre a explorés pour lui. L'érudit, c'est l'explorateur. Sa bibliographie c'est comme sa carte de route, son levé de terrain. Elle nous fait suivre son chemin et porte marqués des points de repère qu'il a lui-même jalonnés. La contrée qu'il explore

est scabreuse; chaque sentier peut être une fondrière, chaque pas un faux pas. Il a dû assurer son pied chaque fois qu'il le posait. On nous offre une sorte de relevé topographique de sa marche.

C'est en l'étudiant d'ensemble que nous pouvons reconnaître la direction générale de son esprit. La critique historique est un domaine où l'on ne va pas loin, si l'on ne sait pas bien, tout le long du chemin, où l'on veut aller et ce que l'on prétend trouver. A vrai dire, pour le voyageur, la tentation est grande de se laisser disperser. S'il y a dans la recherche érudite quelque chose de l'exploration, il y a quelque chose aussi de la chasse, où, de buisson en prairie, il est bien difficile que l'on aille sans jamais s'égarer. Combien d'esprits n'ont pas su se garder des erreurs! Leur sentier n'offre que lignes rompues, labyrinthes et courbes rétrogrades.

Le bon chasseur ne perd jamais tout à fait de vue le gibier de chasse. Ce que l'on

admire en lui, c'est l'unité de son effort, la continuité de sa ligne. Certes, à l'occasion elle s'infléchit, à droite ou à gauche, mais pour reprendre sa direction sans tarder, et le conduire plus loin toujours. Ce caractère d'unité est d'autant plus remarquable chez mon savant ami, qu'il peut être observé depuis les premiers essais jusqu'aux plus récentes recherches. A dix-huit ans, il est à Pise sous la bienfaisante direction de ce maître unique, dont la ' bonne humeur aimable égale la science, Alessandro d'Ancona. Il termine à Pise ses études et y conquiert la Lauixa. Alors déjà, sans en avoir peut-être entière conscience, il s'orientait vers le but qu'il poursuit encore aujourd'hui.

Certes, les incidents se multiplient dans sa carrière. Sa bibliographie complète réserve, je pense, quelques surprises à ceuxlà même qui dès longtemps prennent soin de le suivre avec exactitude. Novati est connu comme spécialiste des littératures

néo-latines. C'est dans le domaine des études romanes qu'il s'est fait une renommée solide, conquise de haute lutte et désormais incontestée, en Italie d'abord, puis chez nous en France, en Allemagne, en Angleterre, partout où l'on sait ce que c'est que travailler (i). Mais, en outre, dans combien de siècles, de régions diverses le voyons-nous faire de hardies excursions?

C'est la littérature grecque ancienne, latine, médiévale, française, provençale; dans la littérature italienne, on comptera tous les siècles, de Cassiodore à Manzoni! A côté de l'histoire littéraire et nécessairement on rencontrera les sciences qui lui sont proches : paléographie, diplomatique, linguistique, philologie, /bZ/é/or^, et la bibliographie; puis on devra faire une place à

(i) Quoique je ne veuille pas entrer dans le détail, il ne m'est pas possible, comme Français, de ne pas rappeler quelle contribution il a apportée, par ses découvertes, à l'histoire de l'épopée de Bretagne, notamment pour ce qui regarde la légende de Tristan sur laquelle il a écrit une étude admirable.

l'histoire proprement dite, l'histoire générale, puis l'histoire locale, lombarde et spécialement crémonaise (i).

Poussant plus loin l'examen, on aura vite fait de découvrir que l'historien n'a jamais touché à rien, dans cet ensemble si complexe de sujets divers, sans y apporter quelque nouvelle lumière. Mais malgré la variété des tableaux, les aspects multiples qui passent devant les yeux, la direction générale ne varie jamais. Un vrai savant sait où il va. Malgré toute apparence contraire, on reconnaît toujours sa volonté et la personnalité de son esprit.

Je remarque tout d'abord ces caractères dans la manière même de travailler. Il va sans dire que le bon érudit applique sans cesse les méthodes les plus assurées de

(i) La bibliographie de Novati en 1909 comptait 420 rubriques. Le nombre a encore augmenté depuis.

la critique moderne. Ces méthodes sont choses bien fixes, et qui ne varient pas; mais, d'un bon outil, chaque bon ouvrier se sert à sa façon; il y a, comme on dit, « le tour de main ». Chez le savant, le tour de main est un tour d'esprit. Je note dans la façon de Novati des caractères qu'il possède, sinon uniquement, du moins excellemment.

Son raisonnement est toujours haut et large. Il se méfie des excès de la critique négative. Le doute systématique est un travers dont les inconvénients ont paru bien souvent, en Allemagne surtout, peut-être, mais chez nous aussi (soyons sincères), beaucoup en Italie, et partout, en somme. La chose en elle est si commode! Il est bien plus aisé de démolir que de construire. Mais c'est une mauvaise tournure d'esprit que de commencer toujours par démolir.

La crédulité est fâcheuse chez un historien; certes : l'incrédulité sans raison ne l'est pas beaucoup moins. C'est encore une

forme de raisonnement a priori. Il arrive trop souvent que la critique mieux informée doive se mettre en peine de restaurer ce que, sans forme de procès, la critique imprudente avait supprimé. J'en prends des exemples dans la science dantesque où récemment le scepticisme absolu était de mode et de rigueur (i).

Je remarque aussi combien Novati a contribué, en Italie, à donner le dessus à la critique historique sur la critique purement esthétique, dans les études qui ont pour sujet l'histoire de l'esprit humain. La critique dite littéraire a eu son temps. Elle bâtissait trop souvent ses raisonnements sur des choses que l'on ne savait pas, et c'est dire sur rien; le jugement esthétique n'est soutenable qu'avec l'appui d'une solide base historique. C'est là un principe bien spécialement nécessaire lorsqu'il s'agit de

(i) Voir surtout, sur le doute inconsidéré, ce qu'a dit Novati dans les Études préliminaires à la publication des Lettres de Dante.

comprendre les auteurs italiens de la grande époque. Car cette grande époque est encore, si je puis dire, un âge paléographique. Établir les textes, suivant les bonnes méthodes, est aujourd'hui la première affaire pour qui se mêle de connaître Dante, Pétrarque et les autres; de les juger; et même pour qui se mêle de les aimer. Car on disait de leur temps, en langage scolastique \ principhim amoris scientia, « le principe de l'amour est la science ». (Et comment donc en effet aimerait-on ce que l'on ne connaît pas?) Commençons par connaître, si nous voulons aimer.

Les principes que j'énumère ne sont pas un bien exclusif de Novati. Mais il les embrasse et les professe avec l'énergie et la liberté qui lui sont personnelles. Il est sans crainte et sans pitié pour démolir les préjugés, pour percer à jour le masque de ces mots tout faits et de ces phrases conventionnelles, qui, transmis de génération en génération, ne servent le plus souvent

qu'à perpétuer une ignorance ou un mensonge. Parmi ces mots, il en est d'utiles, et dont, à la vérité, il est bien difficile de se passer; telles sont les expressions : Moyen âge, Renaissance; employons-les, mais avec méfiance, et non sans nous demander, à chaque fois, quel sens exact nous y renfermons. Je me rappelle, par exemple, avec quelle précision spirituelle Novati analysait, lors du centenaire de Pétrarque en 1904, ce titre que le dix-neuvième siècle s'est tant plu à lui donner : le premier homme moderne. Il faut voir comme il a épluché le mot, ainsi qu'on fait d'une noix, pour écarter la gangue, et voir ce qu'il y a dedans !

Ce n'est pas encore dans ces traits extérieurs de l'œuvre d'un érudit que se reconnaît l'unité de son esprit. Il faut aller plus loin et la chercher dans la nature même et

le choix de la matière de ses études. Une vue générale dirige sans cesse son entreprise complexe. Cette vue peut être exactement reconnue et je pense que Novati nous l'a désignée lui-même. Il me paraît qu'un certain jour il a donné comme la préface de la plus grande partie de son œuvre. C'est le jour où il a écrit cette leçon d'une éloquente sobriété (i) dont le titre est : « L'influence du. penser latin sur la civilisation italienne du moyen âge. » Ce titre dit bien des choses. Pour accomplir le programme qu'il indique, il ne s'agit pas d'écrire l'histoire d'une littérature; car c'est là un sujet nécessairement tronqué; il se limite aux œuvres écrites en une certaine langue, et de plus il ne comprend pas toutes les manifestations de l'histoire intellectuelle d'un peuple. La matière de Novati, c'est l'histoire du « penser » des peuples, et en particulier, comme il a bien fallu se spécialiser,

(i) Donnée d'abord à Milan en 1896, puis "Commentée, annotée, enrichie de toutes façons.

26o JUBILÉS D'ITALIE

l'histoire du penser latin par rapport à l'Italie du moyen âge.

Il travaillait déjà depuis vingt ans, et il professait depuis treize ans , lorsqu'il a donné cette définition, aussi générale qu'une pareille définition puisse être. C'est, en somme, l'histoire de la civilisation latine, en Italie particulièrement, depuis la décadence de l'Empire romain. C'est déjà un but si haut et si lointain que l'historien ne veut pas se l'avouer à lui-même. Il se rappelle le nom de l'un des bons historiens italiens qui ont tenté jadis l'entreprise : « Renouveler, dit-il, ce miracle d'érudition et de critique, l'œuvre de Girolamo Tiraboschi, c'est une chimère! » — Mais nous avons tous besoin d'une chimère; c'est vers celle-là, quant à lui, qu'il a marché et marchera. L'histoire de la civilisation ne s'entend pas seulement de celle des docteurs, juristes, artistes, des savants et des lettrés. C'est l'histoire, âge par âge, du développement de l'esprit humain; en

réalité l'histoire « des esprits humains ». Si l'on examine bien tout le travail du maître, on se convaincra qu'il est tout entier ordonné en cette direction. Son œuvre, en ce sens, la plus typique, c'est, si je puis dire, l'immense enquête qu'il a institué sur le chancelier florentin Coluccio Salutati. — Cette enquête est la première besogne qu'il se soit assignée : les premiers essais en remontent à sa jeunesse, on dirait presque à son enfance! — et ses cinquante ans ne nous en ont pas encore donné tout à fait les dernières conclusions. L'aventure est singulière et mémorable, faite pour nous inspirer des réflexions utiles autant que mélancoliques sur le labeur d'érudit. Encore élève de l'Université, à Pise, Novati avait écrit une première étude sur Salutati, et ses maîtres d'alors la trouvèrent si notable, qu'ils voulurent la faire imprimer. Ce fut le jeune lauréat qui s'y refusa. Il apercevait bien que l'œuvre était incomplète, et ne pouvait s'achever que par une publication

intégrale, critique et commentée de l'Épistolaire du lettré florentin. Le travailleur de dix-huit ans se mit à l'œuvre avec la confiance de la jeunesse, mais la maturité d'un sage, et publia seulement, chemin faisant, un fragment sur la jeunesse de son héros. Coluccio est situé en l'un des centres du penser latin. C'est un personnage très curieux. Son activité littéraire, ses fonctions politiques, ses amitiés, l'ont mis en contact avec tout ce que l'Italie a connu de notable en cet âge intermédiaire si remarquable , période de transition entre les grands Italiens du Trecento et les humanistes proprement dits. C'est un moment instructif entre tous, pour qui veut comprendre, dans ses motifs premiers et sa première essence, la Renaissance, grande et ultime aventure du penser latin, lorsqu'il s'avisa de prendre conscience de lui-même. C'est là comme un sommet d'où l'on peut, en avant et en arrière, découvrir bien des choses et bien des hommes.

Ce fut la première halte de Novati. Ce que je nomme de ce mot bref, une halte, c'est trente ans de travail patient et minutieux : il en restera, quand tout sera terminé, près de 3 000 pages compactes d'imprimerie. Mais quel bienfait!

Une période de l'histoire humaine est complètement élucidée, aussi complètement du moins qu'il est possible qu'elle le soit. Pas un nom n'a passé que nous n'ayons pu apprendre quel était l'homme qui l'a porté, sa vie, son pays, son caractère ; pas un fait qui n'ait été expliqué dans ses causes et ses conséquences. Rien n'est petit ni néghgeable pour le critique. Comme le physiologue qui cherche le mystère de la vie dans les tissus et les cellules des corps, il tient sous son microscope les tissus et les cellules du passé; il ne se lasse pas, lui non plus, de les compter, 'de les classeret de les décrire.

Tel doit être le travail de l'érudit, ou bien il n'est pas. Mais son œuvre n'est pas là une sèche classification théorique. C'est la recherche de caractères humains et qui ont eu la vie. A travers le fouillis des faits, des détails oubliés qu'écarte, range et définit peu à peu la main d'un délicat analyseur, il semble que l'ombre qui couvrait un lointain perdu s'amenuise et petit à petit se dissipe, et qu'un moment, un court moment, mais sensible, on sente le sang revenir au visage des hommes du passé et le battement à leur cœur. Et, à nous, qui suivons patiemment sa patiente recherche, il communique un instant cette impression. — « L'histoire, a dit Michelet, est une résurrection... » Jamais, mieux qu'ici, on ne voit paraître que cette phrase romantique n'est qu'une phrase.

Songeons-y seulement, nous qui, ici, aujourd'hui, pensons, parlons et écrivons : après

quelques siècles passés sur nous, si quelqu'un veut deviner un peu, seulement un petit peu, ce que nous fîmes en vérité, ce que nous pensions, ce que nous avons pu être, il lui faudra fouiller obscurément notre tombe et ses alentours avec tout l'effort d'un honnête homme, sa volonté patiente et la sueur de son front. Belle résurrection quand on y songe!

L'histoire est un long tâtonnement. Au premier regard dans le passé tout est ténèbres. Lentement, rarement, en partie, elles s'entr'ouvrent. C'est la joie de l'historien prudent et sincère, de lui seul ; il ne cherche pas, dans la comparaison de ses semblables du passé, des satisfactions pour des passions modernes et de flatteuses associations d'idées. Il va à l'homme du passé, comme à un homme, sans garder présentes à l'esprit les différences de façons ou de préjugés qui peuvent le lui faire paraître inférieur ou supérieur, exciter ou repousser sa sympathie. Il part de ce principe que la vie d'un homme,

quoi qu'il en paraisse, ne peut pas être chose absurde ou antihumaine. Il se contente donc d'observer et de noter tout simplement, tout honnêtement. Et comme les ténèbres du passé ne sont faites en grande partie que de nos préjugés modernes, sous les mains respectueuses du sage historien, vraiment, par intervalles, la vie reparaît. Lorsque Novati m'emmène dans le plus oublié des siècles et me présente, par exemple, à Paulin d'Aquilée, en vérité il me semble que je n'ai point devant moi un homme inconnu, mais un de ces amis que l'on voit rarement et qu'à l'occasion pourtant on a plaisir à rencontrer.

Bien plus encore, à mesure que je lis les gros volumes où tant de science et de sagesse s'entasse, il me semble que les relations les plus cordiales s'établissent avec messer Coluccio Salutati.

Je l'aperçois, non comme j'aurais aperçu en imagination le grave serviteur politique de Florence , mais dans son intimité ,

presque dans son déshabillé, tel que nous le présente encore une miniature un peu effacée : vieux travailleur passionné, un manuscrit dans les mains, la tête couverte d'un bonnet pour les froides salles des bibliothèques et de la chancellerie, le dos, sous sa robe courte, déjà voûté par l'âge, les pieds dans ses pantoufles et les genoux cagneux. Comme je goûte et comprends le sourire de malice et de bonhomie qui relève les coins de ses lèvres lippues, la finesse et la simplicité bourgeoise qui sont les traits de sa génération florentine! Il est là. Ils sont là aussi tous ceux qu'il a connus : ses amis, ses correspondants, les politiques, les érudits, les joyeux sceptiques qui vont lui survivre, les moines qu'effraie le mouvement païen où se laisse emporter l'humanité, Poggio, Dominici; mais encore surtout les grands hommes qu'a révérés sa jeunesse, Boccace, lourd de corps et las, finissant sa vie dans l'étude, la retraite et la pauvreté; enfin le vieillard grandiose et

toujours passionné, à l'œil de feu, au menton volontaire, au fin et mélancolique sourire, ce Pétrarque, avec lequel (lorsqu'il mourut), il sembla à Coluccio que mourait toute sagesse, et auquel pourtant il survécut assez pour avoir à le défendre contre le mépris et l'oubli même!

Dans ces trente ans d'ouvrage et dans ses trois mille pages, Novati donc n'a pas perdu son temps. Il n'est pas, comme certains se sont vantés d'être, un historien subjectif. Il ne devine pas les hommes ni ne les invente. Il les voit. Mais écrire l'histoire n'est pas faire l'office d'un simple appareil enregistreur. Il a vu avec une âme d'homme les hommes, et, j'ajoute, avec une âme de Latin les Latins. Il est naturel que Coluccio ait été le premier et le principal sujet de ses études. Dans l'intention d'esprit où nous l'avons vu, il devait être attiré

d'abord par les manifestations de l'intelligence cultivée. L'histoire littéraire tient la première place dans son œuvre. Mais il a tendu sans cesse à élargir, bien plus qu'à rétrécir le cercle de son étude. D'abord à côté des langues modernes littéraires, de celles que le moyen âge désignait, non sans dédain, sous le nom de "vulgaire, il y aie baslatin, la langue des clercs, des notaires, des écoles, celle d'où nos belles langues littéraires sont sorties. Novati nous rend le bas-latin vivant, pittoresque, — j'allais dire délicieux, mais je n'ose pas le dire, encore que je le pense.

Et puis, par principe, il fait voisiner les diverses expressions de l'intelligence humaine. Il ne sépare que le moins possible l'histoire de l'art de celle des lettres. Chez nous, depuis peu, dans l'histoire du moyen âge, on voit heureusement paraître, près du critique, l'archéologue. N'est-ce pas plus nécessaire encore quand il s'agit de l'Italie? Novati ne résiste pas au doux

attrait qui le conduit sans cesse au souvenir des peintures, des statues, des édifices du passé. Celui de ses derniers livres que je citais tout à l'heure, livre qu'il a destiné au public lettré et non aux seuls érudits, porte le titre : Fresques et Miniatures ^ et il a cet agrément que, de loin en loin, l'auteur a inséré dans le texte quelques photographies de fresques italiennes du bon temps. A première vue, les fresques ne semblent pas se rapporter aux sujets traités dans le livre. Mais peu à peu apparaît la convenance de leur présence. Comment se figurer bien les Italiens du moyen âge si l'on n'a pas aux yeux et à la pensée sans cesse ces figures graves et souriantes, ces vraies images morales qu'ils nous ont laissées d'euxmêmes sur tant de murs et tant de vélins précieux?

Pour moi, il me semble que je ne voudrais illustrer Dante que par un choix heureux de peintures du Trecento.

Par les peintres, après les savants et

les poètes, l'historien déjà s'approche plus près du peuple. Dans cet esprit je vois Novati s'attacher à recueillir tout ce qui peut lui révéler l'âme populaire du moyen âge : la chanson, le proverbe, le conte, l'historiette, le plus humble débris du plus humble folklore, et dans l'art, l'imagerie, la caricature, tout ce qui est comique, grotesque, ce qui secouait d'un rire naïf, inextinguible, ces siècles que le romantisme a voulu nous peindre sombres, et qui souvent, à travers leurs heures de douleur, nous apparaissent enfantins et joyeux.

Novati ne se lasse pas de noter ces phénomènes, les analyser, les comparer; il a les yeux sur les facéties assez libres des chapiteaux des cathédrales, sur les fantaisies satyriques qui s'enroulent aux rinceaux des cadres des miniatures, aux ferronneries des maisons et des toits et jusqu'aux coqs des clochers. Le goût des antiques gaîtés est un caractère spécial de son esprit. Il les poursuit dans son Italie natale, où va

lui inspirer par exemple de si savoureuses pages le combat traditionnel et cocasse du « Lombard et du limaçon ». Mais il en relève encore la trace au delà de ses frontières jusque dans notre Flandre Imaginative et bourgeoise de la Renaissance, et même dans la Hollande, où l'on sait sa prédilection pour le fantastique Jérôme Bosch.

Ce serait mal nous connaître de croire qu'une vaine curiosité nous mène jusque-là. Est-ce le désir de chercher dans la légende plébéienne une source certaine des littératures et des langues? C'est cela et c'est autre chose encore. Ce qu'on voudrait connaître, et ce qui est si difficile à observer dans ces siècles desquels tout nous est venu sous forme plus ou moins savante, c'est l'âme du peuple. Sans l'âme des oubliés, des ignorés, l'histoire n'est pas complète; ils font partie de l'histoire aussi bien que les autres. Rien en somme de ce qui fut humain ne paraît oubliable aux his-

toriens de la civilisation, et ce serait renouveler en un sens tout nouveau Vhomo sum de Térence, dont on a tant abusé, que de le leur appliquer.

a Les hommes les plus humbles, a écrit Novati, ont leur place dans l'histoire de la civilisation. » Et cela est trop vrai. Ils ont leur place dans toute histoire. Et c'est pour cela, il faut le confesser, que nous ne pourrons jamais savoir l'histoire. On en revient toujours là. Ce que nous pourrons savoir ne s'étendra jamais qu'à un très petit nombre d'hommes pour chaque génération, et pour chacun de ces hommes qu'à un très petit nombre de faits qui furent leurs motifs d'action. Auprès de cette minorité mal connue, il y a une majorité énorme qui nous échappe pour toujours. Il sera toujours immensément déficitaire, cet ambiente que Novati avec tous les vrais maîtres nous recommande par-dessus tout de rechercher. Et pourtant ce sera toujours un faible historien celui qui se contente de

constater tout sec ce qu'il aperçoit sans avoir jamais à l'esprit la pensée inquiète de toute l'énorme foule d'hommes et de faits que jamais il n'apercevra.

Dans l'enquête, assez vaste pour former une encyclopédie, instituée sur Coluccio Salutati, il est probable, sans que j'aie compté, que plus de cinq cents personnages de la fin du quatorzième siècle et des premières années du quinzième sont identifiés et reconnus. Mais des milliers de milliers ont vécu à Florence, en Toscane autour de Coluccio, dont on ne saura jamais rien. Ceux que nous connaissons maintenant sont ceux avec qui sa vie publique, politique ou littéraire l'a mis en contact. Mais qui sait si d'autres, qui eurent plus d'action encore sur son esprit ou sa vie ne se sont pas rencontrés au second, ou même à l'arrière-plan, parmi des parents obscurs, des voisins, et quoi? des serviteurs, des métayers? Aussi je ne m'étonne pas d'apprendre que le dernier effort de Novati,

aujourd'hui, celui qui retarde encore un peu l'achèvement de son livre tout entier, c'est une recherche attentive sur la vie familiale, rurale de Coluccio, ses parents, ses intérêts. Il n'a plus les yeux vers Florence, mais vers Stignano, vers le contado toscan, ces vallées qui rayonnent autour de cette gran villa, dont toutes les familles notables étaient demeurées en quelque façon rurales.

C'est devant cette inquiétude et ce désir inassouvi de tout savoir que se briserait l'historien, s'il ne trouvait pas un remède contre les faiblesses et les insuffisances de la science — de la vie elle-même. Arrivés au point le plus haut de leur carrière, les savants, en pleine possession de leur méthode, des résultats acquis par la science, savent qu'il est une limite à l'action de cette méthode, à l'étendue de ces résultats.

Ils retombent au doute socratique, et par moments il leur semble que ce qu'ils savent, en somme, c'est qu'ils ne savent rien. Afin que leur œuvre d'analyse concrète puisse avoir ses lignes générales, et puisse donner à l'esprit humain satisfaction, ils s'aperçoivent qu'il faut, pour quelque chose, faire entrer en jeu l'absolu.

Que l'on ne pense pas qu'ici je veuille aller rechercher une pensée qui s'est toujours jalousement dérobée aux curiosités, n'offrant au public que les résultats de sa recherche scientifique. Il est un coin de voile que Novati a lui-même soulevé, pour lui-même, au moins, et quelques privilégiés. Quelques échappées nous laissent apercevoir son amour de la haute culture générale, sa méditation philosophique et même la place qu'il donne, comme tout noble esprit, au rêve humain. Mais encore, historien jusque-là, il a abrité l'expression de son amour de la philosophie sous la protection d'un homme qui est comme le

patron de la poésie philosophique italienne du moyen âge. Une dame un jour, dans une prison, vint consoler Boëce des injustices du monde ; c'est la dame que Pétrarque voyait marcher « pauvre et nue », ainsi qu'aujourd'hui encore trop souvent elle marche; c'est la Philosophie. Écoutez comme, à son tour, l'ami que je fête l'a vue venir à lui.

CONSOLATIO PHILOSOPHIAE

O mia madré, a te riedo. Il capo santo, Sotto il gotico oltraggio oppresse e chino, Drizzô secur, poi gli scendesti accanto, L'ultimo erede del saper latino.

Asciugô gli occhi al lembo del tuo manto Istorïato dal pennel divino, E dal memore ingegno innalzô il canto Salutevole al vate fiorentino

Me pur, madré, conforta. lo son (rammenti?) Quel tuo figlinol, oui fin dagli anni primi Schiudesti arnica l'ospital tuo tetto.

Madré, dà tregua ai vani miei tormenti ;

Tu che tempri l'afEanno e lo sublimi,

Fa ch'io torni a posarti sovra il petto (i).

Si j'ai commis une indiscrétion en citant ces beaux vers, elle a son excuse : c'est une indiscrétion bibliographique. On avait tenu, au dehors de la rare bibliographie de Novati, quelques articles plus rares, un surtout dont quelques heati pauci ont seuls reçu confidence. Mon ami ne m'en voulut pas d'en avoir révélé l'existence. C'était alors pour lui le jour de la pleine lumière. Il aura

(i) Voici une traduction (bien pâle), mais littérale de ce beau sonnet :

G ma mère, à toi je reviens! — Sa tête sainte Sous l'outrag'e du Goth abattue et courbée, Il la dressa, vaillant, quand tu vins près de lui, — Le dernier héritier du savoir des Latins.

Il essuya ses yeux au bord de ton manteau — Historié par un pinceau divin, — Et du souvenir de sa pensée, il fit jaillir ce chant Qui sera bienfaisant au Poète florentin.

Moi aussi, mère, console-moi. Je suis (t'en souviens-tu?) Ce tien fils pour lequel, sitôt ses premiers ans, Tu as ouvert, amie, ton toit hospitalier.

Mère, donne une trêve à mes vains tourments Toi qui calmes la peine et l'élèves en haut Fais donc que je revienne reposer sur ton sein.

le temps ensuite de retourner à l'ombre aimée du labeur discret. Il n'est pas le seul érudit qui ait été poète. Le cas peut être rare dans d'autres pays; il ne l'est pas en Italie. Pierre de Nolhac nous a raconté récemment comme Giosuè Carducci, étant dans sa chaire à Bologne, entendit un jour ses élèves interrompre la leçon pour crier : Professeur, des vers! Mais Francesco Novati tient telle garde sur l'austérité de son devoir d'historien, qu'il cache en lui le poète avec un soin jaloux.

Chacun se souvient du dialogue entre Sainte-Beuve et Alfred de Musset : le poète avait dans la prose du critique découvert cet aveu, auquel le hasard avait donné la forme de deux alexandrins, un peu lourds, mais corrects :

Il existe, en un mot, chez la plupart des hommes Un poète, mort jeune, à qui l'homme survit.

Chez Novati, le poète n'est pas mort jeune, car il vit encore, en l'homme, avec

28o JUBILÉS D'ITALIE

l'homme; je dirai plus, avec le critique, avec le maître. Ce n'est pas diminuer en rien la précision de la recherche savante, que de lui reconnaître, aussitôt qu'elle s'élève audessus d'un simple ABC, une poésie et une philosophie. J'entendais récemment un illustre mathématicien de France dire quelle est la part de l'invention dans les sciences exactes. Cette part n'est pas moindre dans les sciences historiques, la philologie notamment, et la critique. L'historien n'est pas seulement un conservateur d'antiquités. La direction qu'il donne à ses recherches a un point de départ dans le raisonnement et l'imagination, et leur marche ne dépend pas moins de l'association des idées. Enfin la matière de sa recherche estl'homme, duquel il n'est pas possible qu'il parle seulement sans faire appel à quelque idée générale.

Quel que soit d'ailleurs son scrupule de méthode, un moment viendra toujours où les humains, dont il cherche à connaître la vie et la pensée, se distingueront les uns

des autres à ses yeux par quelque caractère, ou si l'on veut par quelque couleur. Dès lors, avec une philosophie, une poésie n'est pas loin.

Elles prendront de plus en plus de place alors qu'il s'écartera de la recherche solitaire pour se donner à l'enseignement.

Assurément il y a, et il doit y avoir un enseignement purement technique. Il est utile avant tous les autres, et qui pourrait dire le contraire? Le ciel me garde de vouloir charger de rêveries les bons cours sévères, par exemple, de notre École des chartes, et les intoxiquer de littérature! Mais par la force même des choses, le plus sévère de ces cours, lorsqu'il met entre les mains du travailleur l'instrument de la découverte, y ajoute le désir et la volonté de s'en servir. Si j'ai bon souvenir (et louange soit à Léon Gautier mon maître).

celui de tous les cours de ma jeunesse dont je reçus le plus de flamme durable fut le cours de paléographie. C'est dire que le maître y mettait quelque poésie.

Mais il y mettait autre chose encore. Ce qui fait le ressort de l'âme d'un vrai maître, c'est l'amour pour ce qu'il enseigne ; c'est en somme la sympathie — poésie de l'enseignement. Il ne peut supporter de voir régner autour de lui l'ignorance, le préjugé et une vague insouciance. Il ne peut donc se contenter de communiquer ce que la science, à lui-même, lui a fait connaître, mais il voudrait former des esprits capables d'aimer la science et de la continuer, et communiquer donc les raisons profondes de son amour de la science, livrer son secret, et se communiquer enfin lui-même. Il est pris aisément d'une inquiétude généreuse, qui le pousse de plus en plus à vouloir rencontrer partout le goût des bonnes études et le désir au moins d'une large culture générale. Telle est l'inquiétude que j'ai souvent rencontrée chez

Novati ; il souffre de voir si peu d'esprits ouverts aux joies du savoir, et, quand il a rempli tous ses devoirs auprès du groupe studieux qui entoure sa chaire, il aime à aller plus loin, hors du cercle fermé de l'Université, solliciter, éveiller les esprits endormis.

La science du bon maître ne se cloître pas sous des grilles, elle ne repousse ni n'écarte personne. Elle humanise sa face et lui fait perdre pour quelques instants le pli hautain du savoir réservé. Elle admet toutes les bonnes volontés. Elle ajoute à la science un charme et un bienfait moral. Les maîtres qui font tendre là leur science sont ceux dont la mémoire se perpétue. En Italie, plus peut-être que partout ailleurs, des maîtres de cette sorte ont paru, dont les uns furent, et les autres ne furent pas, chargés effectivement d'enseigner dans les Universités, mais qui tous influèrent sur les générations. Dante les a vantés en plus d'un beau vers; il me semble notamment qu'il saluait tous

les maîtres de sa pensée et de sa vie, et les personnifiait tous en une seule figure idéale, lorsqu'il disait à Virgile : Tu duca! Tu maestro! Ils ont droit, chacun pour leur part virile, à ce salut sublime, tous ceux qui sont vraiment des guides d'intelligences et de cœurs.

J'en attribue donc sa belle part au maître Francesco Novati. Dans les fêtes de son jubilé, où tant d'honneur fut rendu à sa science, il y eut aussi une manifestation spontanée d'amitié. Elle fut tout d'abord celle de ses fidèles disciples. Et puis, par un caractère patriotique bien marqué, elle vint de la province lombarde, et de l'Italie savante. N'oublions pas cela. Jadis, dans le monde des humanistes, il paraissait élégant que le savant planât au-dessus des pauvres patries humaines. On répétait volontiers cette sottise qui nous vient de l'antiquité :

« Pour le sage, toute terre est une patrie. » Et la pédanterie faisait des gens de lettres, je ne sais quels ridicules surhommes.

Voici par contre ce que je vois ici : un savant qui appartient bienà cette belle et noble fraternité internationale de la science. Pour lui cependant les longues années de travail n'ont rien supprimé d'une douce et bonne humanité naturelle.

Il est un bon citoyen de son siècle, du noble et vrai Risorgimento, nourri d'amour et de fierté de la patrie, et criant d'un même cœur avec Pétrarque : Italia mia! Mais il ne serait pas l'Italien que je dis, si, avec l'amour de la grande patrie, — de celle que l'Apennin sépare, que la mer entoure et les Alpes, — ne restait pas fidèlement dans son esprit l'amour de la petite patrie particulière, de la province, de la ville. Il est Lombard, fier de la féconde plaine et de la frange grandiose des montagnes qui la borde; il estMilanais parles disciples et les amis; pour moi, il est quelque chose d'essentiel à Milan,

la grande ville accueillante et civilisée, et quand je pense à elle, je pense à lui. On remarquera dans ses travaux une attention spéciale et comme une couleur à part pour ce qui est lombard et milanais. Mais peutêtre encore on reconnaîtra un attrait plus intime pour une autre ville lombarde, Crémone, au noble Dôme; c'est à elle que le lie la carità del natioloco.

Novati n'est point, dirait Barrés, un « déraciné ». Faut-il l'être pour entrer dans la société des sages et des savants de toutes les nations? Ne nous comprenonsnous pas mieux les uns aux autres, penseurs, chercheurs, lorsque attachés à nos patries, à nos villes, à nos races, nous nous comparons entre nous, à la commune mesure de nos sentiments humains? Et n'est-ce pas ainsi seulement que nous pouvons nous aimer?

C'est ce qui est apparu encore dans le jubilé de Francesco Novati. On a bien vu qu'il n'est pas seulement le maître de ceux

qui, depuis vingt-cinq ans, se sont pressés autour de sa chaire. Il a bien d'autres élèves, qui n'ont pas suivi ses cours, qui, parfois (hélas!) sont plus avancés que lui dans la vie, mais qui tiennent à honneur de le déclarer maître, avant même de le déclarer ami.

Ceux-là sont les témoins de sa maîtrise, de l'empreinte dont il marque tous les esprits qui l'approchent. Je dis tous les esprits, car il ne réserve pas la grâce de son accueil aux seuls savants ses pairs; mais il le donne semblable à tous; même aux humbles, même aux enfants. De là une simplicité, une bonhomie, disons tout, une bonté, qui font qu'auprès de lui chacun se sent à l'aise, de bonne humeur et d'esprit dispos.

Sont-ce là les mérites de mon maître ou ceux de mon ami? J'avoue que je ne distingue plus très bien. Il me faut dire encore seulement, pour tout dire, et sans plus me mettre en peine d'analyser, l'agrément de sa compagnie et combien, à chaque visite,

il semble plus doux aux amis, proches ou lointains, de respirer l'air qu'on respire près de lui; de s'asseoir dans son fauteuil, près de sa table chargée de papiers et parmi ses livres innombrables, dans son laboratoire de pensée. Devant la fenêtre s'ouvre une vue d'arbres et de jardins qui me fait penser aux calmes paysages urbains des vieux hôtels de notre faubourg Saint-Germain.

Çà et là, dans une demi-ombre, brille un bronze, un marbre; des pendules de style, des horloges curieuses, — car c'en est presque un musée — marquent de tic tac mélancoliques et de sonneries variées la fuite du temps; des tableaux d'un choix délicat égayent les murs. C'est une solitude élégante, peuplée de pensées et de souvenirs, la demeure d'un sage, qui ferait songer à la maison d'Arioste, Pawa sed apta mihi..., la demeure, eussent dit nos pères du dixseptième siècle français, d'un honnête homme.

Elle est hospitaHère; l'ami, qui y entre,

dès l'abord s'y sent chez lui. Ensuite, il a peine à la quitter. Il s'y trouve saisi de ce rare sentiment d'un accord parfait, durable, sempre in un talento, dans une de ces rares sociétés humaines où sans cesse l'on sent croître « le désir d'être ensemble ». C'est que l'entretien s'en va vers la confidence entière, l'échange d'idéal commun, l'espoir, le souvenir, — toutes choses enfin dont la seule mention m'avertit qu'il est temps de m'arrêter, car elles sont de celles, le poète encore nous l'a dit

... che il tacere è bello.

Silence donc. Tournons la page. Lèvent passe dans les arbres du jardin. Les horloges trottent et les sonneries tintent. Le temps s'en va.

La seule tristesse, le jour de la fête de \ Accademia (a dit, je crois Novati), la seule ombre, c'était de songer que les vingt-cinq années étaient passées. Le travail amassé ne peut pas consoler tout à

fait des jours écoulés. C'est là ce qu'Hugo appelait

... l'ombre que fait sur nous notre destin.

Assurément, nous le savons, mon ami et moi, et moi plus que lui, nous sommes bien au delà du mezzo del cammin. C'est l'instant de regarder d'un œil assuré le reste du chemin à parcourir. Disco seuescere, disait notre messer Francesco, et alors même qu'il prétendait apprendre ce métier de vieillesse, combien, quant à lui, il était resté jeune! Notre maître Novati ne l'est guère moins, jeune d'allure, d'enthousiasme, de volonté. Du labeur de vingt-cinq ans, l'heure est venue seulement où il va recueillir tout le fruit. Il s'avance d'un pas assuré sur un sol connu, débarrassé de broussailles. De l'étude morale et intellectuelle de la Renaissance et du moyen âge, il est remonté jour par jour vers les âges les moins explorés, les plus encombrés d'ignorances. Il publie un livre que lui seul sans doute était capa-

ble d'entreprendre, sur les Origines de la littérature italienne. Lorsqu'il l'aura fini, ce sera un énorme volume, une œuvre fondamentale.

Mais dirai-je tout? Le livre des Origini ne sera que pour ouvrir nos esprits et les préparera des études plus nouvelles et plus considérables encore. On s'abandonne aisément aux « longs espoirs » et aux « vastes pensées ». Nous regardons l'avenir. Comment ne pas songer à cette masse de travail inédit, ces volumes de cours rédigés, ces cartons de notes et de fiches, qui reposent bien ordonnés sur des rayons où j'avais récemment l'émotion de les voir et de les toucher moi-même?

Les matériaux sont à pied d'œuvre; ils sollicitent la main de l'ouvrier.

Mais quoi ? il est déjà au travail.

TABLE ANALYTIQ.UE

ACCURSINO DE PiSTOIE, 96.

Adrien IV, pape, 15.

Albéric, 61.

Albert le Grand, 116.

Alberti (Frà Leandro), 19.

Alde Manuce, 225.

Alexandre II, pape, 104.

Alexandre III, pape, 66, 67,

Alexandre IV, pape, 70,

Ancona (Alessandro d'), 252.

Anne, impératrice d'Allemagne, 213.

Angelico (Frà Giovanni de Friesole, dit l'), 231, 233,

Annibaldi (famille), 72, 126.

Anselme de Bergame, 96.

Antoine de Padoue (Saint),

ii8.

Appel (Carl), 201, 203.

Arioste, 288.

Aristote, 215.

Augustin (Saint), loi, 179,

Aurélie (Sainte), 33, 38.

Aulu-Gelle, 175.

Averroès, 219.

Barbier (Auguste), 228.

Barbier de Montault (Monseigneur), 6, 23, 27.

Bartole, 47.

Basile (Saint), 192.

Benoît IX, pape, 20, 131.

Berger (Georges), 241.

Bernadotte, 10.

Bernard (Saint), 118.

Berteaux (Emile), 26.

Benoît (Camille), 241.

Bosch (Jérôme), 272.

BoccACE, 151, 185, 220,267.

Boèce, 277.

Bonaventure (Saint), 116.

BoNiFACE VIII, pape, 3 a 140.

Boulogne (Cardinal Gui de) ,

Bourbon (Connétable de),

Brancacci (famille), 228, 231, 240.

Brénac (Pierre-Amelii de), 16, 17, 43-

Bressuire (Pierre de), 222.

Bruno (Saint), 118, 189, 190, 196.

Cabassole (Philippe de),

Cabtani (famille), 18, 25, 26,

Carducci (Giosuè), 201, 279.

Caro (Annibal), 231.

Cassiodore, 253.

Castagno (Andréa del), 233.

CÉLESTiN V, pape, 45, 93,

109, iio, III, 112.

CÉUKR, 85.

Chalandon, 63.

Charlemagne, 160.

Charles V, roi de France,

Charles I" d'Anjou, roi de

Naples, 76, 78, 83.

Charles II d'Anjou, roi de

Naples, 45, 46, 83, 109.

Charles IV, empereur, 160,

Charles -Quint, empereur,

Charles de Valois, 80, 88,

CiAN (Vittorio), 169.

CicÉRON, 10, 158, 161, 178,

ClPOLLA, 190.

Claire (Sainte), 118.

Clément IV, pape, 78.

Clément V, pape, 53.

CoLON.NA (famille), 8, 15, 46, 62, 90, 107, IIO, III, 119, 124, 126, 161, 181,

Cola Di R1ENZ0, 164.

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