LES FÊTES DE MASACCIO
En juillet 1903, à San Giovanni, au Val d'Arno, une grande fête fut célébrée en l'honneur du cinq centième anniversaire de la naissance de l'illustre peintre Masaccio. Il semble que le souvenir en doive être conservé, et qu'il faille dire quelles furent ces fêtes, en quel admirable cadre elles eurent lieu, et comment un certain nombre d'écrivains et d'artistes français y prirent part.
Beaucoup de gens savent le nom de Masaccio, qui seraient embarrassés peut-être de dire ce que ce nom représente exactement. Le personnage est presque populaire, les œuvres rares et contestées. Nous con-
naissons du moins son nom véritable, car Masaccio n'est qu'un surnom : il s'appelait Tommaso di ser Giovanni di Simone Guidi, ce qui veut dire qu'il était fils d'un certain Giovanni, décoré du titre de messer, probablement comme notaire, — petit-fils d'un Simone et descendant d'un Guido. C'est peu, mais c'est plus qu'on n'en sait sur la plupart des peintres. On sait aussi qu'il était né à San Giovanni dans le Val d'Arno supérieur, à la fin de 1401 ou en 1402. On sait, ou plutôt on a droit de supposer, que le sobriquet de Masaccio lui avait été donné, suivant l'usage toscan, comme un augmentatif, parce qu'il était grand et fort; cette image se trouve confirmée, d'ailleurs, par le portrait qu'une tradition bien probablement véridique nous représente comme le sien, dans la fresque fameuse de la chapelle Brancacci. J'observe à ce sujet qu'Auguste Barbier qui, entre tous les poètes français, a si justement chanté les peintres italiens, s'est bien trompé dans le sonnet
OÙ il nous donne un Masaccio mince et mélancolique : c'est que, comme beaucoup d'autres, il a pris pour la tête de Masaccio, celle, toute maladive, de Filipino Lippi, que l'on voit aux Uffizi.
Masaccio, c'est le gros Thomas, comme son aîné Masolino, si souvent confondu avec lui, était le /^///Thomas. Car ainsi les Florentins aimaient, par des surnoms, à fixer dans la mémoire la figure des hommes. Vasari, qui vivait cent ans et plus après ces peintres, nous a-t-il laissé d'eux une image fidèle? J'aime à le croire. Il recueillait à leur sujet une tradition florentine, qui pouvait n'être vieille que de deux ou trois générations; or, il semble qu'une pareille tradition puisse bien errer sur des détails de fait ou de date, tout en restant fidèle sur les impressions générales de caractère et de physionomie : « Masaccio était, dit-il, un homme très distrait et qui semblait marcher au hasard, comme si, ayant fixé toute son âme et sa volonté aux choses de l'art, il se souciait
fort peu de lui-même et moins encore des autres. » Sa distraction était extrême; passe encore qu'il négligeât son costume et les soins de sa toilette, mais Vasari s'étonne qu'il lui arrivât même d'oublier ses débiteurs et l'argent qu'on lui devait! Il était d'ailleurs « la bonté même, et si heureux de faire service et plaisir à autrui, qu'on ne saurait désirer plus ».
Ce qu'on sait encore, c'est qu'il mourut très jeune, en pleine santé et en plein travail, si bien que ses contemporains ne voulaient pas croire qu'une pareille mort pût être naturelle. Ce que l'histoire, en outre, ne nous laisse pas ignorer, c'est le prodigieux succès qu'obtinrent les œuvres de cet enfant miraculeux, non seulement en sa vie, mais encore après sa mort, auprès des plus difficiles des hommes, en le plus difficile des temps, auprès des Florentins du quinzième et du seizième siècle. Il n'est pas besoin de rappeler les formes enthousiastes que prit, surtout au seizième siècle, l'admi-
ration pour Masaccio : toutes se résument en le fameux quatrain d'Annibal Caro, dont chacun sait la conclusion : « Tous les peintres ont appris de Michel-Ange, mais d'un seul, Michel-Ange lui-même a appris. »
Ce maître unique du maître, c'est Masaccio.
Il n'est pas douteux du moins que de lui Michel -Ange ait appris beaucoup. On reconnaît dans un dessin de Michel-Ange à Munich une copie des fresques de la chapelle Brancacci (i). Et l'on a pu dire avec vérité de cette chapelle qu'elle resta l'école de tous les peintres italiens pendant tout le quinzième siècle, et jusqu'au jour où Raphaël commença les chambres du Vatican (2).
(i) MuNTZ. Histoire de l'art pendant la Renaissance, t. II,
(2) F.-X. Kraus. Synckronistische Tabellen sur Christlichen Kunstgeschichte . Il n'est guère douteux, pour commencer, que Frà Angelico lui ait dû beaucoup. Le saint moine avait une quinzaine d'années de plus que lui. Il rentrait à Florence tout justement à l'heure où y éclatait la gloire de Masaccio, récemment mort. (Cf. mon livre sur le Bienheureux Giovanni Angelico deFiesole. Paris, Lecoffre.)
Ce sont là des faits qu'il est impossible de contester. Masaccio est un de ces hommes, comme l'histoire des lettres et des arts en compte plusieurs, qui paraissent plus grands par leur action sur les générations futures, que par la beauté même de leur œuvre. Il est venu au moment voulu, dans un de ces moments de la vie de l'humanité où l'esprit humain semble s'arrêter, et hésite quelque peu. Il a montré le chemin, et puis il a disparu, alors que d'autres s'engageaient sur la route tracée et marchaient hardiment vers le but.
Masaccio est venu au moment où la grande école de Giotto, développée pendant un siècle, élargie par Andréa Orcagna, se perdait assurément un peu dans les redites, dans une production commerciale, et dans des préoccupations purement décoratives. Pour s'en bien rendre compte, il faudrait établir tous les synchronismes nécessaires. Je recommande du moins ceux-ci : quand Masaccio est venu au monde, le
bienheureux Angelico avait quinze ans, et Andréa del Castagne douze; Piero délia Francesca et Benozzo Gozzoli n'étaient pas nés. Ses vrais contemporains artistiques sont les grands sculpteurs de la première génération du quattrocento : Ghiberti, Donatello, Michelozzo et les autres. Mais n'oublions pas que Masaccio avait un aîné, auquel il faut bien reconnaître quelque génie : c'est Masolino da Panicale. On sait qu'il est malaisé parfois de démêler la part de l'aîné et celle du cadet, la part du petit Thomas et celle du gros Thomas dans les fresques entreprises dans la chapelle Brancacci au Carminé de Florence, terminées d'ailleurs plus tard, pour surcroît de confusion, par l'habile et souple Filippino Lippi (i). Ce n'est pas ici le lieu de dire
(i) Pour les fresques si délicieuses de Saint-Clément de Rome, il semble au contraire bien difficile d'y faire une part à Masaccio. En revanche, la fresque de la Trinité, de Santa Maria Novella, à Florence^ lui appartient sans conteste. • — La confusion n'est pas si complète qu'on ne puisse deviner les caractères propres de chacun des deux Thomas. Dans le charmant morceau que mon ami Pératé a écrit pour
par quelle suite d'ingénieuses et érudites observations les critiques, et tout d'abord le grand Milanesi, sont arrivés à s'y débrouiller.
On peut aujourd'hui, sans crainte d'erreur, reconnaître presque partout la part de Masaccio, et cette étude nous apprend combien sa manière était personnelle et particulière. On saisit dès l'abord quel était son goût, retour à l'observation directe de la nature. C'est le second acte de la réforme naturaliste florentine, alors que le premier acte commençait à tomber en oubli. Il faut bien prononcer à ce sujet ces vilains mots théoriques, que les modernes ont accommodés à tant de sauces diverses : réalisme, naturalisme. D'ailleurs ici on tombe toujours nécessairement dans une certaine confusion. D^une part, l'art toscan paraît idéaliste : tous les efforts de l'art, depuis Giotto
le jubilé, il a bien défini son sentiment par cette charmante exclamation : O Masaccio, que je t'aime quand tu t'appelles Masolino ! »
jusqu'à Michel-i\nge, ont été mis au service d'un idéal; on ne trouve nulle part d'idéalistes plus résolus que parmi les Toscans du quatorzième et quinzième siècle, symbolistes quand même, de toutes les façons, à tort et à raison, à bon sens et parfois même à contresens ; il ne faut point croire que ce soit là un paradoxe.
Mais ceci dit, et ces précautions prises, il faut ajouter que les artistes toscans sont des réalistes dans le choix et l'usage de leurs moyens d'expression ; oui, tous sans exception, je ne crains pas de le dire, tous jusqu'au Bienheureux Fra Angelico lui-même.
La tradition veut que Masaccio, lorsqu'il peignait l'église et les cloîtres du Carminé, ait fait aussi le portrait du portier du couvent; c'est ce portier, dit-on, que l'on voit aux Uffizi, ce bon vieux, coiffé d'un grand bonnet, à l'air doux, à la bouche édentée et aux paupières tombantes. La tradition doit avoir raison. Masaccio est un peintre reli-
gieux et idéaliste, mais, pour chercher les traits, les visages, les corps, les mains, qui devaient exprimer sa pensée, c'est dans sa boutique de peintre, dans la rue, dans le cloître où il peignait, et même encore au village, dans la vallée d'Arno, qu'il tournait ses regards et choisissait ses modèles.
Pour comprendre ces peintres et mettre à sa place dans leur vie la poursuite de l'idéal et l'observation de la réalité, il faut connaître à notre tour les réalités qui frappèrent leurs regards ; il faut suivre ces hommes dans leurs vallées natales, ces chères vallées toscanes, ou obscures, ou illustres, dans leurs bourgs et jusque dans leurs maisons, suivre Giotto et l'Angelico dans le Mugello, Piero délia Francesca sur le haut Tibre, Masaccio dans le Val d'Arno supérieur. La vallée où coule l'Arno est une noble vallée à laquelle la vallée du Tibre peut seule disputer l'excellence. Michel- Ange qui avait vu le jour sur les confins des deux vallées, rendait grâce de tout ce qu'il
y avait de bon en lui à « l'air fin » qu'il avait respiré dès son enfance, dans les monts toscans, chez sa nourrice, la femme du tailleur de pierre. \Jaria fina ne nourrit pas seulement les poumons des hommes d'un souffle généreux; il distribue la lumière sur la terre de telle façon que tous les objets en reçoivent, si je puis dire, une réalité transfigurée. C'est la réalité qu'a vue Dante, et dont il a fait le symbole des choses éternelles, dans le plus réel et le plus mystique des poèmes. On peut descendre ce Val d'Arno, la Divine Comédie à la main, depuis le Falterona, en suivant pas à pas, dans ses détours autour des rameaux de l'Apennin, « le beau fleuve à la grande ville ».
Ce qui fait la joie exceptionnelle d'une fête toscane, comme celle qui vient d'être célébrée à la mémoire de Masaccio, c'est que là-bas, tout, les hommes comme les choses, prend naturellement cette couleur et cet aspect uniques au monde, que donnent les ombres de l'Apennin, la luxu-
riance de la nature, et, par-dessus tout, le ciel et l'air, Varia fina de Michel- Ange, l'air que Pétrarque, né dans la même vallée, avait lui aussi respiré, le dolce aer tosco (i). C'est dans cette vallée, entre Arezzo et Florence, que la République florentine faisait bâtir, en 1296, une ville forte, un castello comme on disait alors, et lui donnait le nom de son patron bien-aimé, saint Jean. Au jour où nous sommes, la belle petite ville, malgré les dégâts inévitables de la civilisation, a gardé ce caractère de ville factice du moyen âge et de fille de Florence. Elle a de larges rues, bordées d'arcades, qui se coupent à angles droits ; elle a un palais prétorien, édifice vraiment exquis dans sa simplicité, qui fait songer, d'une part, avec sa tour crénelée, à la Signoria de Florence, et, d'autre part, avec ses loggie simplettes, à une jolie métairie toscane,
(i) D'après Dragomanni, historien de San Giovanni, Petracco, père de Pétrarque, était au nombre des commissaires qui avaient surveillé pour le compte de Florence la construction du castello de San Giovanni.
telle qu'on en voit tant sur les flancs de l'Apennin. Elle a son Marzocco, le petit lion à l'air bon enfant, qui partout symbolisa la grande République. Elle a ses dévotions populaires, la Madonna délie grazie^ célèbre en toute la vallée; et, au-dessus de ses quatre portes féodales, on honorait quatre anciennes vierges, dont l'une, celle de Porta san Lorenzo, a fait un beau miracle : au temps de la peste, jadis, elle gonfla de lait le sein tari d'une vieille grand'mère, pour nourrir un petit enfant dont la mère était morte, et auquel ainsi elle garda la vie (i).
Enfin, sur ses dalles et le long de ses arcades passent, les jours de marché surtout, des hommes et des femmes qui, pour un peu, nous sembleraient descendus de
(i) Giovanni Magherini Graziani, le poète et l'historien du haut Arno et du haut Tibre, a fait de cette légende le sujet d'une belle nouvelle, intitulée Monna Tancia. — Sur ce charmant auteur, voir Le Diable, Mœurs toscanes (Paris, Pion). J'y ai traduit quelques-unes de ses nouvelles populaires.
fresques de la chapelle Brancacci ; et, sans beaucoup d'efforts d'imagination, on pourrait voir passer aussi, tout rêveur, par les rues, le grand et bon Masaccio.
C'est d'ailleurs sous cet aspect que le verront désormais ses compatriotes de San Giovanni. Le monument, simple et de pur style toscan, qu'on lui a élevé, n'est autre chose que la reproduction de son portrait dans la fresque du Carminé; il est debout, il marche dans les rues de son bourg natal. Autour de son image, on a placé un cadre de marbre blanc, délicatement décoré d'arabesques, à la façon du Quattrocento.
Pourquoi maintenant, sur la prière de ce bon écrivain toscan, de cet ami de la France, Giovanni Magherini-Graziani, quelques Français, amis de l'Italie et de l'art, ont écrit des pages et formé tout un beau volume à la louange de la Toscane et de son illustre enfant, c'est ce que chacun comprendra. Dans le beau volume publié à l'occasion de la fête, il y a, comme
me l'écrivait récemment Magherini, une « matière de France » précieuse et abondante; et, de plus, deux de nos amis ont pu se rendre jusqu'à San Giovanni pour prendre part aux Onoranze. On aimera, en ces circonstances, à rencontrer, parmi les noms des adhérents, ceux de Camille Benoît, Georges Berger, Dejob, Léon Dorez, Pierre de Nolhac, André Pératé. Celui qui écrit ces lignes a été heureux de servir d'intermédiaire entre les amis français et le comité de San Giovanni. Enfin, pour ajouter à notre envoi la grâce des vers, un poète érudit, M. Georges Lafenestre, a chanté Masaccio en une gracieuse terza rima. Quoique son poème appartienne sans conteste à San Giovanni, je crois pouvoir, sans encourir aucun reproche, dérober, pour les citer ici, quelques belles strophes, où le caractère et l'œuvre de Masaccio sont qualifiés et illustrés avec une précision éloquente :
Masaccio, bon garçon, adolescent robuste,
Bénis soient la maison, l'air léger, le beau val,
Où tu pris ton corps sain, ton cœur droit, ton œil juste !
Lorsque la pauvreté, lorsque l'instinct fatal Qui, sous un front précoce, allume le génie, T'eurent fait déserter la paix du bourg natal.
Dans l'ardente P'iorence, o\j l'on raille, où l'on nie. Où le penser fermente en un trouble agité Ta candeur put braver le doute et l'ironie,
Et, librement tranquille en ton obscurité. Trop modeste ouvrier pour courtiser la gloire, Tu pus suivre ton rêve avec simplicité.
Frère sans t'en douter, des grands sculpteurs d'Egine, En maniant, comme eux, l'outil ferme et loyal, Tu retrouvais leur souffle en ta mâle poitrine;
Et quand, sur un grabat d'auberge ou d'hôpital La mort qui n'aime pas voir vieillir les prophètes. Te coucha, dans ta fleur, par quelque coup brutal,
La gloire put pleurer sur ton œuvre incomplète Où tu faisais, comme eux, de la réalité Jaillir encore, ô fier, ô simple et franc poète.
Dans la splendeur du vrai l'éternelle Beauté!
Voilà ce que je me rappelle du Jubilé de Masaccio et des Onoranze de San Giovanni. Il m'a semblé que c'étaient choses dignes de souvenir.