‹ Judas Iscariote;Chapitre 2 sur 3 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

tre une partie de Vémotion aiguë que dégagent ces étranges évocations du Traître et du Ressuscité.

En contraste avec ces interprétations quasi légendaires d'un passé lointain, nous avons choisi une très simple histoire d'aujourd4iui,\eC^àeau, oii s affirme, avec une émouvante sobriété, une des faces les plus vivantes et les plus humaines du talent de Léonid Andréief.

On avait souvent répété à Jésus-Christ que la réputation de Judas de Kerioth n'était pas sans tache et qu'il fallait se méfier de cet homme. Ceux des disciples qui avaient parcouru la Judée le connaissaient foi't bien ; les autres avaient entendu parler abondamment du personnage ; aucun n'aurait pu, avec la meilleure foi du monde, en dire du bien. Les indulgents blâmaient sa conduite, affirmaient qu'il était perfide, cupide, enclin au mensonge et à la dissimulation ; quant aux méchants, lorsqu'on les interrogeait sur

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le compte de Judas, les injures et les pires invectives sortaient de leurs lèvres.

— Il sème la discorde partout où il passe, lui reprochait-on en crachant à terre. Il a ses idées à lui qu'il ne communique à personne, il s'introduit silencieusement dans les maisons, comme un scorpion. Les voleurs eux-mêmes ont des amis, les brigands, des camarades, et les menteurs une épouse à qui ils confient la vérité ; Judas se moque des larrons comme des honnêtes gens, bien qu'il pratique lui aussi, et fort habilement, le vol, et qu'il soit le plus laid de tous les habitants de la Judée...

— Non, ce n'est pas un des nôtres, ce rousseau de Judas de Kerioth, protestaient les fripons, au grand étonnement des gens honnêtes, qui ne voyaient pas beaucoup de différence entre lui et les autres coquins de la Judée.

On racontait aussi que Judas avait de-

puis longtemps abandonné sa femme ; celleci menait quelque part une existence misérable, s'efîorçant en vain de gagner son pain en cultivant les trois cailloux qui constituaient tout le domaine de son mari. Lui, solitaire, errait sans but dans le pays depuis des années ; ses vagabondages l'avaient conduit, paraît-il, jusqu'à la mer et à une autre mer encore plus lointaine ; chemin faisant, il mentait, travestissait sa véritable personnalité. Après avoir examiné attentivement les choses de son œil fourbe, il dupait tout le monde, puis soudain disparaissait, ne laissant derrière lui que des rumeurs de querelles et des ferments de discorde. Il était curieux, rusé et pervers comme un démon borgne. Il n'avait pas d'enfants, ce qui confirmait, aux yeux du peuple, sa réputation de maudit auquel Dieu refuse une descendance.

Nul parmi les disciples n'aurait pu préciser le jour où ce vilain Juif à tête rousse

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aborda pour la première fois le Divin Maître. Depuis longtemps, Judas suivait la même route qu'eux, il se mêlait à leurs conversations, leur rendait de petits services, servile et souriant, cherchant à conquérir leurs bonnes grâces. Parfois, quand leurs yeux étaient fatigués, sa physionomie leur semblait familière et, bientôt après, il ne faisait de doute pour personne que cet être-là irritait la vue comme quelque chose de monstrueux, de faux, d'une laideur abominable et inouïe. On le chassait alors avec des paroles sévères et il s'éclipsait ; puis on le retrouvait de nouveau sur les chemins oii il revenait à la dérobée, insinuant et flatteur. Et plusieurs parmi les disciples étaient sûrs que Judas, sous ce désir de se rapprocher de Jésus, cachait quelque intention hostile, un projet perfide et soigneusement déguisé.

Mais Jésus ne suivit pas leurs conseils, leurs accents prophétiques résonnèrent en

vain. Avec cet esprit de sereine contradiction qui Le poussait irrésistiblement vers les reprouvés et les maudits, Il accueillit Judas et le garda parmi les élus. Les disciples s'émurent et murmurèrent tout bas ; le Maître était assis, pensif, le visage tourné vers le soleil couchant, peut-être écoutait-il ceux qui lui parlaient, peut-être entendait-il d'autres voix. Depuis dix jours le vent était tombé et les mêmes couches d'air non renouvelées, attendaient, prêtes à vibrer à quelque souffle accouru du lointain. Tout ce que les hommes, les quadrupèdes et les oiseaux avaient chanté et crié pendant cette période de calme, pleurs, gémissements, gais refrains, prières et malédictions, toutes ces voix comme figées et invisibles semblaient condensées dans la profondeur transparente de l'atmosphère et la rendaient pesante et inquiète. L'air était imprégné d'une vie mystérieuse, latente et non perceptible. Et le soleil se couchait encore

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une fois. Le globe flamboyant et lourd descendait et roulait vers l'horizon en incendiant le ciel et les choses qui sur la terre conformaient son existence à la sienne : le visage basané de Jésus, comme les murs des maisons et les feuilles des arbres, tout reflétait avec docilité cette clarté lointaine et terriblement pensive. La muraille blanche n^'était plus blanche maintenant et la ville aussi s'étageait, rouge, sur une montagne rouge.

Alors viat Judas.

Il arriva, saluant très bas, Téchine ployée, sa vilaine figure enflée, tendue en avant, Tair craintif et prudent, tout à fait pareil à la description qu'en faisaient ceux qui le connaissaient. Dépourvu d'embonpoint, il était d'assez haute stature, à peu près de la taille de Jésus, lequel, par l'effet de l'habitude qu41 avait prise de méditer en marchant, tenait le dos un peu voûté et semblait plus petit qu'il n'était en réalité. Judas, on le voyait, ne manquait pas de force, et pourtant, on ne sait pourquoi, il affectait l'allure d'un être débile et maladif. Sa voix également changeait selon ses caprices, tantôt elle résonnait virile et sonore, tantôt elle glapissait, aigrelette.

criarde, comme celle d'une vieille qui invective son mari. Souvent ses auditeurs éprouvaient comme Tenvie vague d'arracher de leurs oreilles les paroles de Judas, qui s'y plantaient telles des échardes épineuses à demi pourries. Ses cheveux roux et courts ne cachaient pas la forme étrange et extraordinaire du crâne, nettement partagé en quatre à partir de la nuque, comme par un double coup de glaive. Cette disposition inspirait de la méfiance, de l'inquiétude même à ceux qui la remarquaient ; sous un crâne pareil, il ne pouvait y avoir d'harmonie ni de paix; sous un crâne pareil devait retentir sans cesse le fracas des batailles sanglantes et féroces. Le visage de Judas aussi était inégal : Tune des moitiés montraitunœil noiret vigilant, vivait, remuait, se plissait volontiers en innombrables l petites rides tourmentées. L'autre, dépour- ' vue de sillons, lisse, plate, pétrifiée, semblait morte ; quoiqu'elle fût de même grandeur que

la première, l'œil aveugle qui s'écarquillait sous la paupière la faisait paraître énorme. Recouvert d'une taie blanchâtre, cet œil ne se fermait ni jour ni nuit et accueillait de la même manière les ténèbres et la clarté; mais — était-ce parce que l'autre était extraordinairement vivant et rusé? — on avait peine à croire à la complète cécité de cet organe. Lorsque Tlscariote, dans un accès d'émotion ou d'humilité, fermait son œil sain et hochait la tête, Tœil mort suivait les mouvements de la face et regardait en silence. Alors les gens les moins perspicaces eux-mêmes comprenaient que rien de bon ne pouvait venird'une telle créature. Jésus cependant l'appela à Lui et le fit même asseoir à côté de Lui, oui, à Ses côtés.

Ce jour-là, Jean, le disciple bien-aimé, eut un mouvement dédaigneux de recul, et ses compagnons qui aimaient le Maître s'assombrirent eux aussi. Cependant Judas s'assit

et, remuant la tête de droite et de gauche, il se mit à geindre sur son sort. Durant la nuit, sa maladie le faisait souffrir ; il haletait quand il gravissait une pente, et lorsqu'il se tenait au bord d'un précipice, il avait le vertige et résistait avec peine au désir stupide de se jeter au fond du gouffre. Il inventait effrontément un tas d'histoires de ce genre, comme s'il n'avait pas compris que les maladies ne frappent pas l'homme par hasard, mais qu'elles naissent du désaccord entre les actes humains et les préceptes de l'Eternel. Et Judas de Kerioth continuait son manège grossier, il se frottait la poitrine avec sa large paume et, dans le silence général, il affectait même de tousser devant les yeux baissés des disciples.

Sans regarder le Maître, Jean demanda tout bas à son ami Simon Pierre :

— N'es-tu pas fatigué de tous ces mensonges ? Il m'est imposible, en vérité, de les supporter plus longtemps, je m'en vais.

Pierre jeta un coup d'œil sur Jésus, son regard rencontra celui du Maître et il se leva soudain.

— Attends ! dit-il à son ami.

Il considéra Jésus une fois encore et, avec la rapidité d'une pierre qui roule détachée de la montagne, il s'approcha de Judas Iscariote. et lui parla d'un ton de large bienveillance :

— Te voilà donc avec nous, Judas !

Il donna une petite tape amicale sur le dos voûté de son interlocuteur, puis, toujours sans regarder le Maître, dont il sentait pourtant lesyeuxfixéssurlui, il ajouta résolumentd'une voix sonore qui, de même que l'eau chasse Tair, écartait toute réplique :

— Qu'importe que ta figure soit désagréable et ta physionomie antipathique ; quelquefois les pêcheurs trouvent dans leurs filets des monstres et ces poissons-là sont souvent les meilleurs au goût. Ce n'est pas à nous, pê-

cheursde notre Seigneur, à rejeter le poisson capturé, parce qu'il est hérissé de piquants, et borgne, et désagréable. J'ai vu une fois à Tyr un poulpe que ceux de là-bas avaient attrapé et j'en ai éprouvé une frayeur telle que j'ai voulu me sauver. Ils se sont moqués de moi, pêcheur de Tibériade, ils m'ont fait manger de leur poisson, et j'en ai redemandé, parce que ce monstre était délicieux. Rappelle-toi, Maître, je t'ai raconté cette histoire et tu en as ri. Toi, Judas, tu ressembles aussi à un poulpe, mais seulement en partie.

Et Pierre se mit à rire bruyamment, satisfait de sa plaisanterie. Quand il disait quelque chose, ses paroles résonnaient avec une dureté métallique, comme s'il les fixait avec des clous. En marche, au travail, il était toujours bruyant, les échos lui répondaient de partout : le sol dallé grondait sous ses pas, les portes tremblaient et claquaient, l'air luimême semblait frémir peureusement. Dans

les gorges des montagnes, sa voix éveillait des sonorilés brutales; et le matin, quand on descendait vers le lac, elle roulait sur Геаи endormie et étincelante, comme une balle sur un plancher, et faisait sourire les premiers rayons timides de Taurore. Sans doute les forces de la nature aimaient Pierre à cause de sa voix : alors que tous les autres visages étaient encore sombres et comme recouverts du voile de la nuit, sa grosse tête, sa poitrine large et nue, ses bras aux mouvements dégagés se dessinaient déjà lumineusement dans la lumière poudroyante de Taube.

Les paroles de l^icrre, que le Maître sans nul doute approuvait, dissipèrent le malaise qui pesait sur l'assistance. Mais ceux des disciples que les hasards de Texistence avaient menés jadis vers la mer et qui, comme lui, avaient aussi vu des poulpes, furent troublés par la ressemblance que Pierre avait si étourdiment établie entre сев monstrueux mollus-

ques et le nouveau disciple. Il se rappelèrent les yeux énormes, les nombreux tentacules avides, le calme simulé du monstre qui, d'un seul coup, enlaçait sa proie, l'enveloppait, l'écrasait et Tengloutissait sans que rien dérangeât l'effrayante immobilité de ses yeux. Qu'est-ce que cela pouvait signifier? Mais Jésus gardait le silence, Jésus souriait et il fixait en dessous un regard ironique et amical sur Pierre qui continuait fiévreusement son discours, et Tun après Tautre, les disciples confus s'approchèrent de Judas, lui parlèrent avec douceur, puis se retirèrent très vite, d'un air gêné.

Seul, Jean, fils de Zébédée, se taisait, farouche, ainsi que Thomas, qui ne se décidait pas non plus à parler et réfléchissait à ce qui venait de se passer. Il observait avec attention Judas et le Christ assis côte à côte, et cette bizarre proximité de la beauté divine et de la monstrueuse laideur, de l'homme au re-*

gard bienveillant et du poulpe aux prunelles énormes, fixes, ternes et avides, accablait sa raison comme une insoluble énigme. Il contractait avec effort son front droit et lisse, fermait à demi les paupières, croyant ainsi mieux voir, et une vision fantastique s'imposait à son esprit: il lui semblait qu'en effet buit tentacules jaillis du corps de Judas s'agitaient sans répit. Mais, conscient de l'illusion, Thomas revenait à lui et se remettait à examiner froidement le Judéen.

Celui-ci, peu à peu, prenait de l'assurance. Ses bras repliés s'allongeaient, il relâchait les musclesde sa mâchoire et plaçait davantage en lumière sa tête difforme. Tout le monde maintenant apercevait une partie de cette face tourmentée, et pourtant il semblait à Judas que ses traits restaient dissimulés sous un voile invisible mais épais, impénétrable et compliqué. Comme s'il eut rampé hors d'un trou, il sentit s'éclairer son crâne, puis ses yeux

(il s'arrêta un instant) enfin, résolument il découvrit tout son visage. Rien de particulier ne se produisit. Pierre était parti, on ne savait où. Jésus assis, la tête appuyée sur une main, méditait, balançant doucement son pied hâlé. Les disciples conversaient entre eux : seul Thomas, impassible, étudiait toujours Judas avec une gravité attentive, pareil à un tailleur consciencieux prenant les mesures d'un client. Judas sourit ; [Thomas ne répondit point à ce sourire, mais il le nota aussi et continua son examen. Cependant quelque chose de désagréable inquiétait la joue gauche de Judas ; il se retourna : c'était Jean qui, d'un angle de la pièce, dirigeait sur lui les rayons limpides et froids de ses prunelles, Jean, le beau disciple immaculé, à la conscience virginale et blanche comme la neige des montagnes. Judas s'avança vers lui, sa démarche avait quelque chose de Га1lure traînante et craintive d'un chien puni*

— Jean, pourquoi gardes-tu le silence ? interrogea-t-il. Tes paroles sont pareilles à des fruits d'or dans des coupes d'argent fin ; donnes-en une à Judas, qui est si pauvre I

Jean garda le silence. Et Judas s'en alla, d'un pas ralenti par l'indécision et disparut dans la profondeur sombre de la porte ouverte.

La lune étaitpleine et presque tous les disciples se promenaient. Jésus aussi était sorti et riscariote, du toit bas où il avait dressé sa couche, pouvait voir les disciples aller et venir. Sous la clarté pâle, les blanches silhouettes paraissaient lentes et légères, comme si elles glissaient devant leur ombre noire ; soudain, elles s'évanouissaient dans l'obscurité et alors une voix s'élevait. Mais une fois revenus à la lumière, ces êtres demeuraient silencieux, comme les murailles, comme les ombres noires, comme la nuit ténébreuse et transparente à la fois. Presque tout le monde

dormait quand Judas entendit la voix contenue du Christ qui revenait. Et tout se tut dans la maison et aux alentours. Un coq chanta ; un âne se mit à braire avec force et sur un ton furieux, comme si le jour eût été proche, et ne se tut qu'à contre-cœur. Judas continuait à veiller en silence et à écouter. La lune éclairait la moitié de son visage et se reflétait étrangement dans son œil fixe comme dans un lac couvert de glace.

Soudain, la mémoire lui revint et il se hâta de tousser, en frottant avec sa large paume sa poitrine robuste et velue ; peut-être en effet se trouvail-il là quelqu'un qui ne dormait pas et qui écoutait les pensées de Judas.

Peu à peu on s'habitua à l'Iscariote et on ne remarqua plus sa laideur, Jésus lui avait confié la petite caisse renfermant l'argent et, de ce fait, tous les soucis du ménage lui furent attribués : il achetait la nourriture et les vêtements nécessaires, il distribuait les aumônes et, en voyage, c'était à lui qu'était dévolu le soin de trouver Tasile où l'on s'arrêterait pour le coucher; il accomplissait ses devoirs avec beaucoup d'habileté, ce qui lui valut bientôt la bienveillance de ceux des apôtres qui étaient témoins de son zèle. Judas mentait sans cesse, mais on s'y était aussi accoutumé, car ses mensonges ne dissimulaient pas des actes répréhensibles ; ils donnaient au contraire un intérêt particulier et comme un cer-

tain relief à ses histoires et à sa conversation et prêtaient à la vie monotone de tous les jours quelque ressemblance avec un conte de fées parfois amusant, parfois terrible.

A en juger diaprés les propos de Judas, il connaissait tout le monde, et chacun de ceux dont il parlait avait commis dans sa vie une mauvaise action ou même un crime. Selon lui, les braves gens étaient ceux qui savaient cacher leurs actes et leurs pensées ; mais si on les prenait par la flatterie, par les caresses et par la ruse, 1в mensonge, la vilenie, Tabomination ruisselaient d'eux comme le pus s'écoule d'une plaie ; il concédait volontiers qu'il mentait parfois lui-même, mais il faisait le serment que les autres mentaient encore davantage et que s'il existait au monde quelqu'un qui était trompé c'était bien lui. Judas. Nombre de gens l'avaient berné, d'une manière ou de l'autre. Ainsi, le gardien du trésor d'un noble riche lui avait avoué que depuis dix

ans déjà, il mourait d'envie de dérober les biens qui lui étaient confiés; par crainte de sa conscience et de son maître, il ne pouvait se résoudre à cette action. Judas avait ajouté foi à ses récits et soudain l'autre l'avait trompé en volant le trésor. Alors Judas crut au vol, mais l'homme derechef le trompa en rendant à son maître le bien qu'il s'était approprié. Tout le monde trompait Judas, même les animaux : quand il caressait un chien, il était mordu aux doigts et quand il frappait la bête avec un bâton, elle lui léchait les pieds et le regardait avec pitié. Ayant tué un de ces animaux, il l'avait enfoui dans un trou profond et recouvert avec une grosse pierre ; mais, comment expliquer la chose ? Peut-être parce qu'il Tavait massacré, le chien, plus vivant que jamais, était sorti de sa fosse et gambadait gaîment avec les autres.

Tous les auditeurs de Judas riaient en l'écoutant; lui-même, avec un sourire bénévole,

clignait ironiquement de son œil vivant et reconnaissait l'instant d'après, avec le même sourire agréable, qu'il avait un peu menti... Non, il n'avait pas tué cette bête. Mais il la retrouverait sûrement et alors il l'exterminerait sans vergogne, parce qu'il n'entendait pas être trompé. Et ces paroles excitaient encore la gaîté de ses compagnons.

Parfois cependant les histoires que narrait Judas ne gardaient plus rien de réel ni de vraisemblable, il allait jusqu'à attribuer aux hommes des penchants que les animaux euxmêmes n'ont pas ; il les accusait de crimes impossibles, de monstruosités inexistantes. Et, comme un jour il citait le nom d'un personnage fort respectable, ses auditeurs révoltés de ses calomnies, lui demandèrent en plaisantant:

— Eh bien, Judas, tes parents, eux, n'étaient donc pas de braves gens ?

Judas plissa les paupières, sourit, et laissa

retomber les bras. Et comme il balançait la tête, son œil fixe et écarquillé semblait se balancer aussi et regarder silencieusement.

— Et qui donc fut mon père ? Peut-être rhomme qui m'a roué de coups de bâton, peut-être aussi le diable, le bouc ou le coq. Judas peut-il connaître tous ceux qui ont partagé la couche de sa mère ? Judas a beaucoup de pères; duquel parlez-vous?

A ces paroles sacrilèges, on murmura, car les parents inspiraient une profonde vénération, et Matthieu qui connaissait bien les Ecritures, proféra d'une voix sévère les paroles de Salomon :

« Si quelqu'un maudit son père et sa mère, sa lampe s'éteindra dans les ténèbres. »

Quant à Jean, fils de Zébédée, il jeta avec hauteur :

— Eh bien, et nous? Quel mal diras-tu de nous. Judas de Kerioth ?

Mais l'interpellé agita les mains avec une

feinte terreur, se recroquevilla et se mit à geindre comme un miséreux demandant en vain l'aumône à un passant.

— Ah î on tente le pauvre Judas ! On se moque de Judas ! On veut tromper ce pauvre Judas, si crédule.

Et, tandis qu'une moitié de son visage se tordait en grimaces bouffonnes, Tautre conservait une gravité sévère, et Tœil qui ne se fermait jamais, tout écarquillé, regardait toujours dans le vide. Simon Pierre, plus que tous les autres, riait des plaisanteries de Judas ; il arriva cependant une fois qu'il s^assombrit, devint taciturne et triste et, tirant Judas par la manche, il Tentraîna à Técart.

— Et Jésus ? Que penses-tu de Lui ? questionna-t-il, penché vers Tautre. Mais pas de plaisanterie, je t^en prie !

Judas lui lança un coup d'œil irrité :

— Et qu'en penses-tu, toi-même? répliquat-il.

Effrayé et joyeux, Pierre chuchota :

— Je pense qu'il est le Fils du Dieu vivant.

— Pourquoi m'interroges-tu alors ?Ouepeut te dire Judas, dont le père est un bouc ?

— Je voudrais savoir si tu L'aimes ? car il semble que tu n'aimes personne, Judas !

Avec la môme colère bizarre, l'Iscariote jeta un mot bref et coupant ;

— Je L'aime.

Après cette conversation et pendant deux jours, Pierre ne cessa d'appeler Judas son « ami-poulpe » et celui-ci, sans hâte, mais avec une irritation contenue, s'efforçait d'échapper au disciple pour se cacher dans quelque coin obscur, où il demeurait, maussade, son œil blanc et fixe seul visible.

L'unique personne qui écoutât Judas avec une gravité réelle était Thomas ; il ne comprenait ni les plaisanteries, ni la dissimulation, ni le mensonge, ni les jeux de mots ou de pensée et ne recherchait en tout que le côté

raisonnable et positif. Fréquemment il coupait par de petites remarques judicieuses les vilaines histoires du Judéen sur ses contemporains :

— Il faudrait prouver ce que tu avances. L'as-tu entendu toi-même ? Et qui d'autre était avec toi ? Comment s'appelle-t-il, ce témoin ?

Judas s'emportait et glapissait, criait qu'il avait tout vu de ses propres yeux, entendu de ses propres oreilles ; mais l'obstiné Thomas avec une tranquillité obsédante, continuait à interroger le conteur, à le poursuivre de questions insidieuses, jusqu'à ce que l'autre avouât qu'il avait menti ou jusqu'à ce qu'il inventât un nouveau conte plus vraisemblable, auquel son contradicteur réfléchissait longuement. Quand il avait découvert le point faible, il revenait aussitôt et, sans s'échauffer, sûrement, convainquait Judas de mensonge. En général, riscariote excitait sa curiosité, ce qui

créait entre les deux hommes une sorte d'amitié, pleine de cris, de rires et d'invectives d'une part, de questions paisibles et continues de Tautre. Par moments. Judas éprouvait une insupportable aversion pour son étrange ami; son œil aigu le transperçait et, avec une irritation à laquelle se mêlait une prière, il lui disait :

— Mais, que veux-tu donc de moi ? Je t'ai tout dit, tout !

— Je veux que tu me prouves comment un bouc peut être ton père I déclarait Thomas, à la fois indifférent et entêté, et il attendait la réponse. Il arrivait alors qu'à des questions de ce genre, Judas opposait soudain le silence, toisant son interlocuteur des pieds à la tête d'un air étonné : il voyait un long corps droit, un visage terreux, des yeux francs, transparents et clairs, deux plis épais partant du nez et se perdant dans une barbe rêche et coupée droit, et il disait avec conviction :

— Que lu es bête, Thomas I Qu'est-ce que tu vois donc en rêve : un arbre, un mur, un âne ?

Et Thomas se troublait et ne répliquait pas. Cependant, la nuit, alors que Judas avait déjà clos pour le sommeil son œil vivant et inquiet, le disciple, de sa couche (les deux hommes dormaient ensemble sur le toit), laissait tomber tout haut ces paroles :

— Tu te trompes, Judas. J'ai de très mauvais rêves. L'homme devra-t-il aussi répondre de ses rêves ? Qu'en penses-tu ?

— Un autre que le rêveur les voit-il donc? Thomas soupirait tout bas et se mettait à

réfléchir. Judas avait un sourire de mépris, et fermant son œil sournois, se livrait tranquillement à ses rêves troublés, aux songes monstrueux, aux visions démentes qui s'ébattaient sous son crâne bosselé.

Pendant les pérégrinations de Jésus avec ses disciples à travers la Judée, alors que les voyageurs approchaient d'une bourgade ou d'un village, l'Iscariote ne manquait jamais d'en dénigrer les habitants et de prophétiser des désagréments. Mais il arrivait presque toujours que les gens dont il avait si mal parlé accueillaient le Maître et ses amis avec joie, les entouraient d'affection et d'amour et adoptaient avec enthousiasme leur enseignement. La caisse où Judas serrait l'argent devenait si pesante qu'on avait peine à la porter. On se moquait alors de son erreur et il répliquait en gesticulant d'un air soumis :

— Oui, oui 1 Judas pensait qu'ils étaient méchants et ils étaient bons l Ils ont cru

très vite et ils ont donné de l'argent. Ils ont donc, eux aussi, trompé le pauvre Judas, le crédule Judas de Kerioth.

Mais, un jour, alors qu'ils se trouvaient déjà très éloignés d'un village où on les avait fort bien reçus, une violente querelle éclata entre Thomas et Judas, et pour vider le différend, tous deux revinrent sur leurs pas. Le lendemain seulement, ils rattrapèrent Jésus et les autres disciples, et Thomas avait Tair triste et embarrassé, tandis que Judas était fier comme s'il s'attendait à ce que tout le monde le félicitât et le remerciât. Lorsqu'il fut près du Maître, Thomas déclara résolument ;

— Judas avait raison, Seigneur. Les gens du pays d'où nous venons sont bêtes et méchants, et la bonne semence de Tes paroles est tombée sur des cailloux.

Il raconta alors ce qui s'était passé au village. Après le départ du Christ et de ses dis-

ciples, une vieille femme s'était mise à crier qu'on lui avait volé une petite chèvre blanche, et elle avait accusé du méfait le Nazaréen et sa suite. On l'avait d'abord contredite, puis on avait essayé de la calmer, mais elle s'obstinait à proclamer que nul autre que Jésus ne pouvait être coupable du vol, et beaucoup de gens qui la croyaient, voulaient courir à la poursuite des larrons. Quoiqu'on eût bientôt retrouvé la chevrette, qui s'était perdue dans les broussailles, on décida néanmoins que Jésus était un imposteur et peut-être même un voleur.

— Ah I c'est ainsi ! s'écria Pierre, les narines gonflées. Seigneur, veux-Tu que je retourne vers ces imbéciles et que je...

Mais Jésus, qui avait, durant toute cette explication, gardé le silence, le regarda avec sévérité, et Pierre se tut et se cacha derrière les autres. Et comme si rien de tout cela ne s'était passé, personne ne parla plus de cette

scène. On aurait cru que Judas avait eu tort réellement. L'iscariote s'empressait en vain, essayant de donner à son visage cupide un air modeste ; on ne faisait pas attention à lui, ou bien on le considérait sans bienveillance et avec dédain.

Et ce fut à dater de ce jour-là que l'attitude de Jésus à son égard, se modifia étrangement. Auparavant, sans qu'on sût pourquoi, Judas ne parlait jamais directement au Maître et Jésus non plus ne s'adressait que rarement à Judas; il se contentait de le regarder parfois avec des yeux caressants, souriait à quelques-unes de ses plaisanteries et, quand il tardait trop à le revoir, s'enquérait de sa personne : Où est donc Judas ? Maintenant, le Maître semblait ne pas voir le Judéen, quoiqu'il le cherchât toujours des yeux, — et même avec plus d'obstination peutêtre qu'auparavant, — chaque fois qu'il prodiguait ses enseignements aux disciples ou

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parlait au peuple. Ou bien Jésus tournait le dos à riscariote et lançait ses paroles pardessus l'épaule, ou bien II feignait de ne pas même l'apercevoir. Et quel que fût le discours du Maître, môme quand II exprimait ce que pensait Judas, on eût dit que ses remarques étaient toujours dirigées contre lui. Et pour tous, le Maître était une fleur précieuse et belle, une odorante rose du Liban ; Il ne laissait à Judas que les épines aiguës, comme si Judas n'avait pas de cœur, comme s'il était dépourvu d'yeux et d'oreilles, comme s'il était différent de ses compagnons, incapable d'apprécier la splendeur des pétales fragiles et immaculés.

— Thomas ! Aimes-tu la rose jaune du Liban, quia un visage hâléet des yeux comme ceux des chamois ? demanda une fois le Judéen à son ami, et celui-ci répondit, avec indifférence :

— La rose ? Oui, son parfum m'est agréa-

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ble, mais je n'ai jamais entendu dire que les roses eussent des visages liâlés et des yeux de chamois.

— Vraiment ? Et tu ne sais peut-être pas non plus que le cactus aux bras nombreux, qui a déchiré hier ta robe neuve, n'a qu'une seule fleur rouge et un œil unique.

Thomas Tignorait également, quoique, en effet, la veille, un cactus eût accroché son vêtement et l'eût réduit en lambeaux. Il ne savait rien, ce Thomas, et pourtant, il questionnait sans cesse ; il avait un regard si franc et des yeux transparents et clairs, derrière lesquels on voyait, comme au travers d'un verre phénicien, le mur contre lequel il s'appuyait et l'âne au col baissé attaché au mur par son licou.

Quelque temps après, un événement survint 011 Judas eut de nouveau raison. Dans un village de Judée dont il se défiait tellement qu'il avait conseillé de l'éviter, on accueillit

fort mal le Christ. Après qu'il eut prêché et blâmé les hypocrites, la foule se fâcha et voulut Le lapider, Lui et ses compagnons.

Les énergumènes étaient nombreux et ils auraient sans doute exécuté leur projet criminel, sans rintervention de Judas de Kerioth. En proie à une frayeur insensée, comme s'il voyait déjà des gouttes de sang vermeil sur le vêtement immaculé du Maître, Judas, affolé, se précipita vers la foule, menaça, cria, supplia et mentit, donnant ainsi à Jésus et à Ses disciples le temps et la possibilité de fuir. Il se démenait conimc s'il avait eu dix pieds ; risible et terrifiant dans ses supplications et dans sa fureur, il s'agitait, tel un possédé, devant la foule qu'ail ensorcelait par le moyen d'une force bizarre et inconnue. Il criait que le Nazaréen n'était nullement un suppôt du démon, qu'il était tout simplement un imposteur, un voleur aimant l'argent, comme tous Ses élèves et Judas lui-même, et ce disant

il secouait la caisse contenant le magot, se contorsionnait et priait en se traînant sur le sol. Peu à peu le courroux de la foule se transforma en dégoût, les moqueries se mirent à pleuvoir et les mains qui tenaient les pierres retombèrent.

— Ces gens sont indignes de mourir de nos mains honnêtes, déclarèrent les villageois, tandis que quelques-uns suivaient d'un œil pensif Judas qui s'en allait à grands pas.

Là encore, Tlscariote espérait des félicitations et des remerciements ; il exhiba ses vêtements lacérés, raconta qu'on l'avait roué de coups ; mais, cette fois aussi, il se trompait, sans qu'il saisît pourquoi. Jésus, irrité, marchait très vite et sans mot dire ; et Jean ni Pierre eux-mêmes n'osaient se rapprocher de Lui ; et tous ceux qui apercevaient Judas, sa robe en lambeaux, son visage heureux, animé, où persistaient néanmoins des stigmates d'effroi, le chassaient avec de brèves

exclamations de colère. Il semblait que ce n'était pas lui qui avait sauvé tout le monde, que ce n'était pas lui qui avait sauvé le Maître, le Maître bien-aimé.

— Veux-tu voir des imbéciles ? demandat-il à Thomas qui marchait absorbé, en arrière de ses compagnons. Regarde-les : ils s'en vont par la route en troupeau, comme des moutons, soulevant la poussière sous leurs talons. Toi, Thomas, qui es intelligent, et moi, le noble et beau Judas, nous marchons à Vécart, comme de sales esclaves, indignes de ^a compagnie du Maître.

— Pourquoi dis-tu que tu es beau ? répliqua Thomas étonné.

— Parce que je le suis I répondit avec conviction Judas, et il raconta avec beaucoup d'enjolivements comment il avait réussi à tromper les ennemis du Christ, comment il s'était moqué d'eux et de leurs stupides cailloux.

— Mais tu as menti I remarqua Thomas.

— Eh bien, oui, j'ai menti! acquiesça tranquillement riscariote. Je leur ai donné ce qu'ils demandaient, et ils m'ont rendu ce qu'il me fallait. Et qu'est-ce que le mensonge, mon sage Thomas ? La mort de Jésus n'aurait-elle pas été un plus grand mensonge encore ?

— Tu as mal agi. Maintenant, je crois, en effet, que le diable est ton père. C'est lui. Judas, qui t'a inspiré.

L'iscariote blêmit et son visage sembla s'avancer tout à coup vers Thomas ; on aurait dit qu'un nuage blanc eût soudain caché la route et Jésus. D'un mouvement souple, Judas attira à lui le disciple, le serra très fort, paralysant ses gestes et lui chuchota à l'oreille :

— C'est le diable qui m'a poussé, dis-tu? Bien, très bien, Thomas. Ai-je sauvé Jésus, oui ou non ? Oui, n'est-ce pas? Donc, le dia-

ble aime Jésus! Donc, Jésus et la vérité sont nécessaires au diable? Bien, bien, Thomas. Mais mon père n'est pas le diable, c'est un • bouc. Peut-être le bouc, lui aussi, a-t-il be- \ soin de Jésus ? Hein ? Et vous, vous n'avez | pas besoin de lui? Vous n'avez pas besoin de la vérité?... Réponds 1 Réponds doncl...

Furieux et un peu effrayé, Thomas s'arracha avec peine à l'étreinte visqueuse et prit un pas plus rapide, qu'il ralentit bientôt ; il essayait de comprendre ce qui venait de se passer.

Cependant Judas cheminait toujours sans hâte et loin derrière les autres. Là-bas, les voyageurs ne formaient plus qu'un groupe bariolé et il était impossible de distinguer Jésus parmi les petites silhouettes qui glissaient sur la route. Thomas lui-même se transforma bientôt en un point gris, et soudain, à un tournant, tous disparurent complètement. Après avoir inspecté les alentours. Judas quitta la

route et, par bonds immenses, il dégringola au fond d*un ravin pierreux. La course rapide et saccadée gonflait ses .vêtements et ses bras s'élevaient comme s'il allait prendre son vol. A un endroit coupé à pic, il glissa et roula, tel un peloton terne, se meurtrissant aux cailloux. Il sauta sur ses pieds et, avec colère, montra le poing à la montagne.

— Toi aussi, maudite!

Tout à coup, la promptitude de ses mouvements fit place à une lenteur maussade et concentrée ; il choisit une grosse pierre et s'accroupit tranquillement comme un chien. 11 se retourna pour chercher une position plus commode, puis, appliquant la paume de ses mains sur le roc, il y posa lourdement sa tête. Sans bouger, il resta là une heure, deux heures, gris comme la pierre grise elle même et trompant les oiseaux par son immobilité soutenue. Devant lui, derrière lui, de tous côtés s'élevaient les parois du ravin dont la ligne

JUDAS ISCARIOTE ol

aiguë déchiquetait le bord du ciel bleu foncé ; et partout se dressaient d'énormes blocs de granit enfoncés dans la terre; il semblait que jadis une pluie de pierres était tombée là en gouttes pesantes figées maintenant pour l'éternité. Ce ravin sauvage et désert, pareil à un crâne retourné et séparé du tronc, dressait chacun de ses rochers comme autant de pensées pétrifiées dans un songe lourd, obstiné, éternel.

Un scorpion confiant et abusé, passa claudicant et chancelant, tout près de Judas qui le vit, et continua de fixer quelque invisible point de ses yeux tous deux immobiles, tous deux recouverts d'une taie étrange et blanchâtre, tous deux comme aveugles et à la fois voyants. Et de la terre, des pierres, des crevasses, commencèrent à monter les ténèbres nocturnes et paisibles ; elles enveloppèrent Judas et flottèrent rapidement vers le ciel lumineux et pâlissant.

L'ombre venait, avec ses pensées et ses rêл^es.

Cette nuit-là, Judas ne regagna pas le gîte commun, et les disciples, arrachés à leurs réflexions et obligés de se préoccuper du repas, murmurèrent contre sa négligence.

Un jour, Jésus et ses disciples suivaient vers midi un sentier pierreux, abrupt et dépourvu de tout ombrage, et comme ils marchaient depuis plus de cinq heures, le Maître se plaignit d'être las. Les apôtres s'arrêtèrent ; Pierre et son ami Jean étendirent sur le sol leurs manteaux et celui de leurs compagnons ; ils fixèrent un vêtement entre deux grosses roches et aménagèrent ainsi pour Jésus une espèce de tente. Le Seigneur s'étendit, et, protégé contre Tardeur torride du soleil, se reposa, tandis que ses disciples charmaient cette heure de halte par leurs plaisanteries et leurs joyeux propos. Mais, voyant qu'ils fatiguaient le Maître, ils s'éloignèrent à quelque distance et se livrèrent à diverses

occupations, car ils étaient peu sensibles à la fatigue et à la chaleur. L'un se mit à chercher des racines comestibles qu'il apportait à Jésus ; l'autre, grimpant toujours plus haut, s'efforçait de sui\Te des yeux les limites du lointain bleuâtre; il ne les distinguait pas et sans cesse escaladait de nouveaux pics et de nouveaux rochers. Jean découvrit entre les cailloux un joli lézard bleuté, il le prit dans ses mains précautionneuses et le porta au Maître en riant doucement. Le lézard regarda de ses gros yeux convexes et énigmatiques dans les yeux du Nazaréen ; puis le petit corps frais glissa prestement entre les doigts tièdes emportant à la hâte, on ne sait où, sa petite queue frétillante et fragile.

Pierre, qui n'aimait pas les plaisirs tranquilles, s'amusait avec Philippe à détacher de la montagne de gros cailloux qu'ils faisaient rouler sur la pente, mesurant ainsi leurs forces respectives. Attirés par leurs rires

bruyants, les autres disciples s'assemblèrent peu à peu autour d'eux et vinrent tour à tour prendre part à ce divertissement. Avec effort, ils arrachaient du sol un vieux caillou moussu, le soulevaient très haut, à bout de brns, et le jetaient ensuite. La lourde pierre tombait; un choc bref et assourdi se faisait entendre ; un temps d'arrêt se marquait durant lequel elle avait l'air de réfléchir, puis elle faisait un premier bond, en hésitant ; à chaque contact avec la terre^ elle reprenait de la force et de la vitesse, elle devenait plus légère, plus féroce, plus destructrice. Elle ne sautait plus, elle volait, et l'air laissait passer en sifflant cette force ronde et massive. Arrivée au bord de rabîme, la pierre accomplissait une ample et dernière trajectoire et se précipitait, enveloppée d'une rêverie pesante, au fond du gouffre invisible.

— Allons, encore une î criait Simon. Ses dents blanches étincelaient au milieu de sa

barbe noire ; sa poitrine robuste et ses bras étaient nus, les vieilles pierres irritées s'étonnaient vaguement de la force qui les emportait, et Tune après l'autre, elles s'en allaient avec docilité vers l'abîme. Jean lui-même, qui était frêle, lançait des pierres plus petites. Et Jésus regardait avec un indulgent sourire les ébats de ses disciples.

— Qu'as-tu donc, Judas ? Pourquoi ne viens-tu point prendre part à ce jeu qui semble si amusant ? demanda Tbomas en dénichant son bizarre ami, assis derrière un rocher.

— La poitrine me fait mal et personne ne m'a invité.

— Est-il besoin d'invitation ? Eh bien, moi, je t'invite. Viens. Vois donc les cailloux que jette Simon Pierre.

Judas le regarda de côté et ce fut alors que Thomas sentit vaguement pour la première fois que l'Iscariote avait deux visages.

Mais avant qu'il ait eu le temps de s'en rendre compte, l'autre, de son ton coutumier, flatteur et ironique en même temps, lui disait déjà :

— Y a-t-il quelqu'un de plus fort que Pierre ? Quand il crie, tous les ânes de Jérusalem croient que leur Messie est arrivé et et ils se mettent aussi à braire. Les as-tu jamais entendus, Thomas ?

Cependant, avec un sourire afl*able et en croisant d'un geste pudique son vêtement sur sa poitrine couverte de poils roux et bouclés. Judas pénétra dans le cercle des joueurs. Et comme tout le monde était très gai, on l'accueillit avec joie, par de bruyantes plaisanteries ; Jean lui-même eut un sourire de condescendance lorsque le Judéen, soufflant et geignantcomme un malade authentique, s'empara d'une énorme pierre. Mais l'homme de Kerioth la souleva sans peine et la lança avec adresse ; son œil aveugle et

écarquillé, après une vague hésitation, se fixa sur Pierre, tandis que l'autre prunelle, pleine de ruse, reflétait une douce gaîté.

— Non, jettes-en encore, fit Pierre vexé.

Alternativement, ils ramassèrent et lancèrent des pierres gigantesques, elles disciples les regardaient avec étonnement. Pierre prenait un énorme caillou, Judas en choisissait un plus gros encore. Pierre, renfrogné et concentré, retournait avec rage un fragment de rocher, le soulevait en chancelant et l'envoyait au loin. Judas continuait à sourire, cherchait de l'œil un bloc encore plus pesant, le déchaussait paisiblement de ses longs doigts, l'enveloppait, le saisissait, vacillait avec lui et le lançait en pâlissant auprécipice. Une fois le caillou lâché, Pierre se rejetait en arrière et le suivait du regard ; Judas, lui, se penchait en avant, et étendait ses longs bras remuants, comme s'il était tenté de le suivre. Pour finir, Pierre d'abord et

ensuite Judas s'attaquèrent à un vieux bloc ; ni l'un ni l'autre ne parvinrent à le soulever. Le visage écarlate, Pierre s'approcha résolument de Jésus et annonça de sa voix claironnante :

— Seigneur! Jeneveuxpas que Judas soit le plus vigoureux dans cette affaire. Aidemoi à soulever celte pierre et à la lancer I

Jésus lui répondit à voix basse. Pierre, mécontent, haussa ses larges épaules, mais il n'osa rien répliquer et il revint, en répétant les paroles du Seigneur :

— Il a dit ; « Qui viendrait en aide à l'Iscariote ? »

Alors, il regarda Judas qui, haletant et les dents serrées, s'acharnait toujours sur la pierre obstinée et se mit à rire gaîment ;

-- En voilà un malade! Voyez donc ce que faitnotre pauvre Judas, toujours si souffrant!

Judas lui-même éclata de rire, devant cette preuve si évidente de son hypocrisie; la gaieté devint générale ; les lèvres de Thomas s'en-

tr'ouvrirent un peu pour sourire et sa moustache grise, raide et retombante remua légèrement. Et ce fut parmi les bavardages et les rires que tout le monde se remit en route. Pierre, tout à fait réconcilié avec son vainqueur, lui donnait de temps à autre un coup de poing dans les côtes:

— Ah ! tu es un fameux malade !

Chacun complimentait Judas, on reconnaissait qu'il avait remporté la victoire ; on lui parlait amicalement ; mais Jésus, Lui, pas plus cette fois que les autres, ne s'associa aux louanges. Il marchait seul, en avant, et mordillait un brin d'herbe ; peu à peu les disciples cessèrent de rire et, Tun après Гаиtre, vinrent prendre place aux côtés du Maître. Et il arriva bientôt que, de nouveau, ils formèrent un groupe compact autour de Lui, tandis que Judas le vainqueur, Judas Thomme robuste, restait tout seul, en arrière, à respirer la poussière de leurs pas.

Cependant les voyageurs s'arrêtèrent. Jésus posa une main sur Tépaule de Pierre et, de l'autre, il désigna le lointain où apparaissait déjà Jérusalem entourée de vapeurs. Et le dos large et massif de Pierre eut un frémissement sous le poids de la main fine et hâlée.

Yl

A Béthanie ils entrèrent dans la maison de Lazare pour y passer la nuit. Lorsque tout le monde fut rassemblé, Judas, supposant, qu'on allait parler de sa victoire du matin se rapprocha du cercle. Mais les disciples, plus que de coutume, étaient silencieux et pensifs. Les images du chemin parcouru: soleil, rochers, herbes, Christ se reposant sous la tente, flottaient lentement dans leur cerveau, suscitaient de douces pensées et engendraient des rêves indistincts et beaux, et le désir de marcher éternellement sous le soleil. Le corps lassé se reposait béatement, songeant peut-être lui aussi à quelque chose d'énigmatique, de grand, de merveilleux. Personne ne se souvenait de Judas.

L'Iscariote sortit, puis rentra. Jésus parlait à ses disciples. Immobile comme une statue, Marie était assise à Ses pieds ; la tête rejetée en arrière, elle contemplait le visage du Maître. Jean s'était rapproché et il faisait en sorte d'effleurer de la main le vêtement du Nazaréen sans que Celui-ci s'en aperçût. Il y parvint et se figea dans une rigidité de marbre. Pierre respirait bruyamment, et le rythme de son haleine accompagnait les paroles du Maître.

Judas s'arrêta sur le seuil. Ignorant dédaigneusement l'assistance, son œil plein de flamme se posa sur Jésus. A mesure qu'il regardait, les choses autour de lui s'éteignaient, s'enveloppaient d'obscurité et de silence ; seul Jésus demeurait lumineux et blanc, la main levée. Puis il sembla à Judas que le Maître lui aussi se soulevait en l'air, fondait, et devenait pareil au brouillard diaphane qui plane sur les lacs et que transperce

la clarté de la lune déclinante. Ses paroles imprégnées de tendresse venaient de très loin et Judas n^en soupçonnait point la source. Et tandis qu'il arrêtait ses yeux sur la silhouette vacillante et écoutait riiarmonieuse mélodie des mots lointains et fantomatiques, le Judéen serra entre ses doigts de fer son âme tout entière, et dans les ténèbres immenses qui le baignaient, il se mit à échafauder quelque chose d'énorme. Par degrés, dans l'obscurité profonde où il s'isolait, il souleva ainsi on ne sait quelles masses pareilles à des montagnes et il les entassa sans effort les unes sur les autres; il en prit d'autres encore et les joignit aux premières. Et cela croissait sans bruit, s'étendait, s'étalait comme un champ dont on a reculé indéfiniment les bornes ; alors Judas sentit que sa tête était comme la coupole de l'œuvre mystérieuse qui se brassait dans ces insondables ténèbres. La masse formidable

continuait à s'édifier et quelqu'un y travaillait en silence : on soulevait des blocs, pareils à des montagnes ; on les plaçait les uns sur les autres, on en reprenait encore... Au loin, des paroles de rêve coulaient des lèvres divines. Judas resta là, énorme et noir, à barrer le passage, et Jésus parlait, tandis que le souffle saccadé et retentissant de Pierre soulignait le discours du Maître. Mais soudain, Jésus se tut; comme s'il se réveillait, Pierre s'exclama avec enthousiasme :

— Seigneur, Tu connais le Verbe delà vie éternelle !

Mais Jésus, les yeux fixes, demeura muet. CeuxquisuivirentSon regard virentsur le seuil de la porte Judas immobile qui entr'ouvrait la bouche et écarquillait les prunelles. Sans comprendre de quoi il s'agissait, ils se mirent à rire, tandis que le savant Matthieu touchait riscariote à l'épaule et lui citait les paroles de Salomon :

« On fera miséricorde à celui qui a Tair humble, mais celui qui reste aux portes gêne les autres. »

Judas tressaillit ; il poussa même un petit cri de frayeur ; on aurait dit que tout son corps, les yeux, les mains, les pieds s'enfuyaient ; c'était comme un animal qui serait tout à coup devenu conscient d'une présence humaine. Jésus marchait droit à Judas. Il avait une parole sur les lèvres, mais II passa devant l'Iscariote et franchitle seuil que Гаиtre ne barrait plus

Vers le milieu de la nuit, Thomas, inquiet, s'approcha de la couche de Judas, s'accroupit et demanda :

— Est-ce que tu pleures. Judas?

— Non, va-t'en, Thomas.

— Alors, pourquoi gémis-tu et grinces-tu des dents? Serais-tu malade?

Judas garda un instant le silence; puis des

paroles pesantes, lourdes, pleines de douleur et gonflées de colère, s'échappèrent Tune après l'autre de ses lèvres:

— Pourquoi ne m'aime-t-Il pas ? Pourquoi aime-t-Il les autres? Ne suis-je pas meilleur, plus beau et plus fort que les autres ? N'est-ce pas moi qui Lui ai sauvé la vie, là-bas, alors qu'ils fuyaient comme des chiens poltrons?

— Mon pauvre ami, tu n'as pas tout à fait raison. Tu n'es pas beau et ta langue est aussi perfide que ton visage est désagréable. Tu mens, tu calomnies sans cesse ; comment veux-tu conquérir l'affection de Jésus ?

Mais Judas semblait ne pas l'entendre et continuait, en remuant lourdement dans l'ombre :

— Pourquoi n'est-Il pas avec Judas, mais avec ceux qui ne L'aiment pas? Jean lui a offert un lézard, moi, je lui aurais apporté un serpent venimeux. Pierre a jeté des blocs de rochers, moi,pourlui plaire, j'auraisretourné

une montagne. Mais qu'est-ce qu'un serpent venimeux ! On lui arrache ses dents empoisonnées et il s'enroule autour du cou comme un collier! Qu'est-ce qu'une montagne que Ton peut creuser avec les mains et fouler avec les pieds! Je lui aurais donné Judas, le beau, le vaillant Judas. Et maintenant II va périr, et Judas périra avec Lui !

— Tu dis des choses bizarres, mon ami.

— « Un figuier desséché qu'il faut abattre avec la cognée », voilà ce qu'il a dit de moi, de moi ! Pourquoi ne m'abat-Il point ? Il n'ose pas, Thomas ! Je le sais. Il a peur de Judas. Il se cache du beau, du fort, du vaillant Judas ! Il aime les imbéciles, les traîtres, les menteurs. Tu es un menteur, Thomas, t'en doutes-tu ?

Thomas, très étonné, allait répliquer, mais il pensa que Judas l'injuriait tout simplement, selon son habitude ; il se contenta de hocher la tête. Et Judas se désola plus fort

encore ; il grinçait des dents et son grand corps s'agitait fébrileoient sous la couverture. — Qu'est-ce qui fait si mal à Judas? gcmissait-ii. Qui a mis le feu à son corps ? 11 livre son fils aux chiens ; il livre sa fille aux brigands pour qu'ils la souillent, il livre sa fiancée à la prostitution. Mais pourtant, n'a-t-il pas un cœur tendre? Va-t'en, Thomas, va-t'en, nigaud. Le beau, le fort, le vaillant Judas veut rester seul !

Judas, s'ctant approprié quelques deniers, on découvrit le larcin grâce à Thomas qui par hasard avait compté les pièces d'argent données par les fidèles. Il était permis de supposer que ce vol n'était pas le premier ; l'indignation fut générale. Pierre, fort en colère, saisit Judas au collet et le traîna vers Jésus, sans que le coupable, effrayé et blême^ songeât à résister.

— Tiens, Maître ! Le voilà, le larron ! Le voilà, le voleur I Tu as eu confiance en lui, et il nous vole notre argent. Voleur ! Coquin ! Si Tu le permets, je...

Mais Jésus garda le silence. Pierre Le regarda avec attention, puis rougit brusquement et desserra la main qui tenait Judas

au collet. Celui-ci croisa son vêtement avec embarras, loucha du côté de l'apôtre et prit l'air humble et accablé du criminel repentant.

— Ah ! c'est ainsi ! s'exclama Pierre irrité, et il sortit en faisant claquer les portes. Les autres disciples, eux aussi, élaient mécontents, et ils répétaient que, pour rien au monde, ils ne consentiraient à rester avec Judas. Mais Jean réfléchit un instant et se glissa dans la pièce voisine où Ton entendait à travers la porte la voix harmonieuse et tendre de Jésus. Lorsque, au bout d'un moment, il revint, il était pâle et ses yeux baissés paraissaient rougis par des larmes récentes :

— Le Maître a dit... Le Maître a dit que Judas pouvait prendre autant d'argent qu'il en voudrait.

Pierre eut un rire irrité. Jean lui lança un rapide coup d'œilde blâme ;mais soudain luimême s'emporta ; ses larmes se mêlèrent à

sa colère, ses pleurs à son enthousiasme et il proclama d'une voix sonore :

— ... « Personne ne doit compter l'argent que reçoit Judas. Il est notre frère et les deniers de la caisse sont à lui comme à nous tous ; s'il lui en faut beaucoup, qu'il en prenne beaucoup, sans le dire ni sans demander conseil à personne. Judas est notre frère et vous l'avez gravement offensé I » Voilà ce qu'a dit le Maître. Nous devons avoir honte, frères !

Judas, pâle, le visage tordu par un sourire, se tenait debout sur le seuil. Légèrement, Jean s'approcha de lui et l'embrassa par trois fois. Jacques, Philippe et les autres, encore confus, suivirent son exemple ; après chaque baiser. Judas s'essuyait la bouche ; il embrassait les disciples avec bruit, comme si ce claquement de lèvres lui eût été agréable. Pierre fut le dernier à venir.

— Nous sommes tous des imbéciles, nous sommes tous des aveugles, Judas, Lui seul

voit. Lui seul est sage. Puis-je tembrasscr ?

— Pourquoi pas? embrasse-moi ! acquiesça Judas.

Pierre lui donna un baiser sonore et lui murmura à l'oreille :

— Je t'ai presque étoulTé tout à l'heure. Eux ne t'ont touché que de la voix, mais moi, j'ai été brutal, je t'ai pris à la gorge. T'ai-je fait mal ?

— Un peu.

— J'irai vers le Maître et je lui raconterai tout. Car contre Lui aussi, je me suis mis en colère, ajouta l'apôtre d'un air contrit^ et il s'efforça d'ouvrir tout doucement la porte.

— Et toi, Thomas ? demanda avec sévérité Jean à son camarade qui, impassible, observait les actes des disciples.

— Je ne sais pas encore ce que je dois faire. Je veux réfléchir.

Thomas médita longtemps; toute la jour-

née il fut absorbé. Les apôtres étaient allés à leurs affaires ; derrière un mur, quelque part aux alentours, la voix éclatante et joyeuse de Pierre résonnait ; Thomas continuait à réfléchir. Il aurait sans doute fixé son opinion plus rapidement, s'il n'avait été un peu troublé par Judas qui le poursuivait sans répit de son regard ironique et qui, gravement, de temps à autre, le questionnait :

— Eh bien, Thomas ? Comment vont les affaires ?

Feignant d'ignorer la présence de son interlocuteur, ITscariote alla ensuite chercher sa caisse et se mit à compter l'argent en faisant tinter les pièces de monnaie.

— Vingt et un, vingt-deux, vingt-trois... Vois, Thomas, encore une pièce fausse ! Ah, quels coquins que ces gens ! Donner des pièces fausses !.,. Vingt-quatre... Et ensuite, on dira encore que c'estJudasquia volé... Vingtcinq, vingt-six...

Le soir déjà tombait quand Thomas enfin s'approcha résolument de lui et lui dit :

— Le Maître a raison, Judas. Laisse-moi t*embrasser !

— Ah ! Vraiment ? Vingt-neuf, trente... C'est inutile... Je volerai de nouveau. Trente et un...

— Comment pourrais- lu voler, quand il n'y a ni tien, ni mien. Frère, tu prendras tout simplement ce qu'il te faut.

— Et il t'a fallu toute la journée pour arriver à répéter les paroles du Maître I Tu ne sais pas le prix du temps, sage Thomas I

— Tu te moques de moi, je crois, frère !

— Réfléchis, bon Thomas ; crois-tu réellement que tu fais bien en répétant Ses paroles ? Car c'est Lui qui a dit : « Ni tien, ni mien », et non pas toi. C'est Lui qui m'a embrassé ; vous, vous m'avez seulement sali la bouche. Je sens maintenant encore vos lèvres visqueuses se coller à mon visage. Ça me dé-

goûte, monbon Thomas... Trente- huit, trenteneuf, quarante. Quarante deniers, Thomas ; veux- tu vérifier ?

— II est notre Maître. Pourquoi ne répéterions-nous pas Ses paroles ?

— Judas n'a t-il plus de col ? Est-il nu ? N'a-t-il pas de vêtement par lequel on puisse l'attraper ? Le Maître s'en ira de la maison ; Judas, par hasard, volera de nouveau trois deniers, et de nouveau ne reviendrez-vous pas le prendre au collet ?

— Nous savons, maintenant. Judas. Nous avons compris.

— Les disciples n'ont-ils pas tous mauvaise mémoire ? Les Maîtres n'ont-ils pas tous été trompés par leurs élèves? Partout le Maître lève sa baguette, et les élèves crient ; « Nous savons notre leçon I » Et quand le Maître va dormir, les élèves disent ; « N'est-ce pas cela, qu'il nous a enseigné ? » Il en est de même ici qu'ailleurs. Ce matin, tu m'as

appelé voleur. Ce soir, tu m'appelles frère. Comment m'appelleras-tu demain ?

Judas se mit à rire. Ayant d'une main soulevé légèrement la lourde caisse tintante, il continua :

— Quand le vent souffle fort, il éparpille les ordures. Les imbéciles s'exclament: «Quel vent ! » Ce n'est pourtant que des ordures,du crottin d'une, foulé aux pieds, qui n'est pas resté tassé au pied d'un mur. Cependant le vent s'en va plus loin ; le vent s'en va plus loin, mon bon Thomas !

D'un geste prévenant. Judas désignait l'espace au delà du mur, et il se remit à rire.

— Je suis content de te voir si gai, reprit Thomas. Mais il est regrettable qu'il y ait tant de méchanceté dans ta joie.

— Comment un homme aussi utile que je le suis et aussi embarrassé que je l'ai été ne serait-il pas gai ? Si je n'avais pas volé trois deniers, Jean connaîtrait-il Tenthousiasme ?

N'est-il pas agréable d'être le clou auquel Jean accroche sa vertu imbibée d'humilité et Thomas son intelligence rongée par les mites, pour les aérer, Tune et l'autre.

— Je crois qu'il vaut mieux que je m'en aille.

— Mais je plaisante, mon bon Thomas, je plaisante I Je voulais seulement savoir si tu désires vraiment embrasser le vieux Judas, ce vil larron, qui a dérobé trois deniers pour les donner à une prostituée ?

— A une prostituée ? s'étonna Thomas.

L'as-tu dit au Maître ?

— Te voilà replongé dans le doute, mon ami. Oui, à une prostituée. Mais si tu savais comme elle était malheureuse ! Elle n'avait rien mangé depuis deux jours 1

— En es-tu bien sûr ? s'informa Thomas, troublé.

— Mais oui. Je suis resté deux jours avec elle et me suis rendu compte qu'elle ne man-

geait rien ; elle buvait seulement du vin rouge. Aussi tombait-elle d'épuisement, et je suis tombé avec elle...

Thomas se leva, et quand il se fut éloigné de quelques pas, il s'écria :

— En vérité, je crois, Judas, que c'est Satan qui t'inspire.

Et tandis qu'il s'enfonçait dans la pénombre crépusculaire, il entendit la caisse pesante qui tintait plaintivement dans les mains de celui qu'il venait de quitter. Il lui sembla qu'à ce tintement se mêlait le rire de l'iscariote.

Mais, le lendemain déjà, Thomas fut obligé de reconnaître qu'il s'était trompé, tant Judas apparut simple, bon et grave en même temps. Il ne grimaçait plus ; il ne se livrait plus à ses méchantes plaisanteries, il n'outrageait plus personne, mais il accomplissait sa tâche d'économe silencieusement et avec un zèle impeccable. Il était aussi habile qu'auparavant : on aurait dit qu'il avait non pas deux jambes comme tout le monde, mais une dizaine de pieds à son service ; il courait doucement, sans criailleries ni gémissements ; le rire d'hyène qui accompagnait naguère chacun de ses actes ne se faisait plus entendre. Quand Jésus se mettait à parler. Judas s'asseyait dans un coin ; il joignait les

mains, se ramassait sur lui-même, et ses yeux avaient un si bon regard que bien des gens le remarquèrent. Il cessa également de calomnier ; le silence pendant de longues heures scellait ses lèvres, si bien que le sévère Matthieu lui-même jugea possible de lui adresser un compliment, en lui appliquant ces paroles de Salomon :

« L'insensé témoigne du mépris à son voisin, mais l'homme sage garde le silence. »

Et il leva le doigt, rappelant ainsi les médisances antérieures de Judas. Bientôt, tout le monde s'aperçut du changement qui s'était opéré en lui et chacun s'en réjouit. Seul Jésus continuait à le regarder d'un air lointain, mais sans jamais lui témoigner d'hostilité. Jean lui-même, que Judas respectait profondément maintenant, car il était le disciple préféré du Maître et c'était lui qui avait intercédé pour riscariote dans l'affaire des trois deniers, traitait celui-ci avec un peu plus d'in-

dulgence ; parfois même, il lui adressait la parole.

— Judas, lui demanda-t-il un jour, d'un air condescendant, quel est à ton avis, de Pierre ou de moi, celui qui sera le premier à côté de Jésus dans Son royaume céleste ?

Judas réfléchit et répondit :

— Je crois que ce sera toi.

— Pierre s'imagine que ce sera lui 1 déclara Jean avec un sourire.

— Non, car en entendant crier Pierre, tous les anges se sauveront. Ecoute comme il braille ! Certainement, un débat s'élèvera entre lui et toi, pour savoir quel sera celui qui occupera le premier la place, car il assure qu'il aime Jésus, lui aussi ; mais il est déjà assez vieux, et toi, tu es jeune ; il est pesant, et tu cours vite ; tu entreras le premier avec le Christ. N'est-ce pas ?

— Oui, je n'abandonnerai pas Jésus ! affirma Jean.

Le même jour, Simon Pierre posa à Judas la même question. Mais, de peur que sa grosse voix ne parvînt à d'autres oreilles, il entraîna riscariote derrière la maison, dans le recoin le plus éloigné,

— Quel est ton avis? demanda Pierre avec anxiété. Tues intelligent, le Maître Lui-même a vanté ton discernement ; dis-moi la vérité !

— Ce sera toi, n'en doute pas, répondit sans nulle hésitation le Judéen, et Pierre s'exclama avec fierté :

— Je l'avais bien dit I

— Mais, sois-en sûr, il essaiera de t'enlever la première place.

— Evidemment !

— Cependant, que pourra-t-il l'aire, si tu occupes déjà cette place ? Cartu seras le premier à entrer avec Jésus, n'est-il pas vrai ? Tune Le laisseras pas seul? Ne t'a-t-Il point baptisé Pierre ?

8i JUDAS ISCARIOTE

L'apôtre posa la main sur Tépaulc de Judas et déclara avec ardeur :

— Je te le dis, Judas, tu es le plus intelligent d'entre nous 1 Mais pourquoi te montres-tu si sarcastique et si méchant ? Le Maître n'aime pas cela; si tu voulais, tu pourrais devenir Son élève préféré tout aussi bien que Jean. Mais pas plus à toi qu'à lui, je ne céderai ma place à côté de Jésus,nisur la terre ni dans le ciel ! Entends-tu ? Et Pierre leva le bras d'un air menaçant.

C'est ainsi que Judas s'efforçait d'être agréable à tout le monde ; toutefois ses pensées secrètes, il ne les communiquait à personne. Il se tenait à l'écart, discret et réservé, et quand il parlait, il savait dire à chacun ce qui lui plaisait le mieux. Il approuvait en ces termes judicieux le bon Thomas:

— Les imbéciles croient n'importe qui, mais le sage est attentif à ses voies.

A Matthieu, enclin à la bonne chère et qui

JUDAS TSCARIOTE 85

manifestait quelque honte de cette faiblesse, il citait les proverbes du sage Salomon, si vénéré par l'apôtre :

« Le juste mange à satiété, mais le ventre des méchants éprouve la disette. »

Peu à peu ses paroles aimables se firent aussi rares, ce qui leur conféra une valeur particulière et plus grande encore. Le plus souvent, il se taisait, écoutait avec attention tout ce qui se disait et réfléchissait profondément. Pourtant, quand il méditait, Judas avait un air risible et antipathique qui inspirait de Taversion en même temps que de Teffroi. Tant que son œil vivant et rusé remuait, l'homme paraissait simple et bon ; mais dès que ses yeux s'immobilisaient, que la peau du front bombé se creusait en rides et formait des bosses bizarres, on devinait que des pensées très particulières s'agitaient sous ce crâne, et cette idée était oppressante pour celui qui l'observait. Ces pensées tout à fait incon-

86 JUDAS ISC.VRIOTE

nues, qui ne pouvaient se formuler, enveloppaient de silence profond et de mystère riscariote en méditation, et on aurait préféré à cette énigmatique attitude des phrases, des gestes et môme des mensonges. Car le mensonge lui-même, traduit par les mots du langage humain, eût semblé la vérité et la lumière en comparaison de ce mutisme profond, sourd et sans écho.

— Te voilà de nouveau plongé dans tes pensées. Judas ? criait Pierre, et la voix claire sortant d'une bouche riante, dans ce visage aux contours vigoureusement dessinés, déchirait soudain la brume taciturne des rêveries de Judas et les chassait on ne savait dans quel sombre recoin.

— A quoi penses-tu ?

— A beaucoup de choses, répondait l'Iscariote avec un paisible sourire. Ayant remarqué le mauvais effet que cette mélancolie produisait sur ses compagnons, il s'éloignait plus

fréquemment du cercle des disciples ; il faisait de longues promenades solitaires ou bien s'isolait en grimpant sur le toit plat de la demeure, où il s'asseyait sans bruit. A plusieurs reprises, Thomas avait éprouvé une vague frayeur en heurtant dans Tobscurité un obstacle grisâtre duquel sortaient soudain, en môme temps que sa voix badine, les bras et les jambes de Judas.

Une seule fois, au cours d'une discussion à propos de l'attribution de la première place dans le royaume des cieux, Tlscariote rappela d'une manière très nette et bizarre le Judas d'auparavant. En la présence du Maître, Pierre et Jean se querellaient, défendant avec ardeur leurs prérogatives ; ils énuméraient leurs titres, mesuraient la grandeur de leur amour pour le Christ, s'emportaient, et, perdant toute retenue, en vinrent même à s'injurier. La colère rendait Pierre écarlate et sa voix tonnait; Jean, pâle et mai-

88 JUDAS ISCABIOTE

tre de lui, avait les mains tremblantes et ses propos s'élevaient acides etmordants. La contestation devenait inconvenante et le Maître commençait à froncer le sourcil, quand Pierre, jetant par hasard un coup d'œil sur Judas, se mit à rire avec satisfaction ; Jean lui aussi regarda l'Iscariote et sourit à son tour : chacun d'eux s'était rappelé ce que le rusé Judéen lui avait dit. Se délectant par avance de la joie d'une victoire imminente, tacitement tous deux choisirent Judas pour leur juge, et Pierre s'écria :

— Eh bien, sage Iscariote ! Dis-nous donc de lui ou de moi, qui sera le premier à côté de Jésus?

Mais Judas garda le silence ; il respirait avec peine, et ses yeux interrogèrent passionnément les yeux bleus et calmes de Jésus.

— Oui, acquiesça Jean d'un ton condescendant, dis-lui qui sera le premier aux côtés de Jésus ?

Sans détacher son regard des yeux du Sauveur, Judas se leva lentement et répondit d'une voix assourdie et grave :

— Moi !

Jésus baissa les paupières. Et tout en se frappant la poitrine d'un doigt osseux, l'iscariote répéta, triomphant et sévère ;

— Moi I c'est moi qui serai le premier aux côtés de Jésus !

Et il sortit. Bouleversés par cette insolence, les disciples s'étaient tus ; soudain, comme s'il s'était rappelé quelque chose, Pierre brusquement chuchota à Thomas :

— Ah I C'est donc cela qu'il pensait... Astu saisi ?

Ce fut justement à cette époque que Judas fît le premier pas décisif vers la trahison : il se rendit en cachette chez Anne, le grandprêtre. On le reçut très froidement ; sans se troubler, il demanda une audience qu'on finit par lui accorder. Demeuré seul avec le grand-prêtre, vieillard sec et austère qui, dédaigneusement, le toisait par-dessous ses lourdes paupières pendantes, il raconta que lui, Judas, était un pieux Israélite, devenu disciple du Nazaréen Jésus, dans le seul but de confondre l'imposteur et de le livrer aux mains des autorités.

— Qui est-ce, ce Nazaréen ? demanda Anne avec mépris et feignant d'entendre pour la première fois le nom de Jésus.

Judas eut l'air de croire à la surprenante ignorance du grand-prêtre et, avec beaucoup de détails, il lui parla des prédications du Maître, de Ses miracles, de la haine que le Nazaréen professait contre les pharisiens et contre le temple, de Ses constantes violations de la loi et enfin du grand désir que nourrissait Jésus: arracher le pouvoir aux ecclésiastiques et créer un nouveau royaume. Et Judas sut mêler si artistementla vérité au mensonge qu'Anne le considéra avec plus d'attention et lui dit d'une voix indolente:

— Il y en a tellement en Judée de ces imposteurs et de ces insensés I

— Non, pas comme Lui : c'est un homme dangereux, répliqua Judas avec ardeur. Il viole la loi. Et il est préférable qu'un seul homme périsse, plutôt que tout le peuple.

Anne hocha la tête avec approbation.

— Mais il a,jecrois, beaucoup de disciples?

— Oui, beaucoup.

— Et ils L'aiment sans doute profondément ?

— Oui, ils affirment qu'ils L^aiment, qu'ils L'aiment plus qu'eux-mêmes.

— Si nous voulons nous saisir de Lui, ne prendront-ils pas Sa défense ? Ne provoqueront-ils pas une révolte ?

Judas eut un rire prolongé et méchant :

— Eux? Des chiens poltrons qui s'enfuient dès qu'on se baisse pour ramasser une pierre ! Eux ! Se révolter !

— Est-ce qu'ils sont vraiment vils à ce point ? demanda froidement le grand-prêtre.

— Ce ne sont pas les êtres vils qui se sauvent, au contraire, ce sont les braves gens qui détalent pour échapper aux méchants 1 Hé ! Les disciples sont de bonnes créatures et c'est pour cela qu'ils fileront. Ce sont des êtres débonnaires, et c'est pour cette raison qu'ils se cacheront. Ce sont d'excellentes gens et c'est pour cette raison qu'ils ne revien-

dront que lorsqu'il faudra mettre Jésus au tombeau... Car ils Le mettront eux-mêmes au tombeau ; tu n'as qu'à ordonner son supplice.

— Mais pourtant ils L'aiment? Tu l'as dit toi-même !

— Les disciples aiment toujours leur Maître, mais ils le chérissent bien plus mort que vivant. Si le Maître est vivant, 11 peut les interroger, pour se rendre compte que la leçon a été apprise ; s'ils ne la savent pas, ils sont châtiés. Mais, le Maître mort, ils deviennent des maîtres à leur tour, et alors c'est aux autres d'être punis I

Anne examina le traître d'un œil perçant et ses lèvres sèches se ridèrent : c'était ainsi qu'il souriait.

— Ils t'ont offensé, je le vois !

— On ne peut rien te dissimuler, sage et perspicace grand-prêtre. Tu as pénétré le cœur même de Judas. Oui, ils ont offensé le pauvre Judas. Ils ont dit qu'il leur avait volé

trois deniers. Gomme si Judas n'était pas l'homme le plus honnête de tout Israël l

Et longtemps encore, ils s'entretinrent de Jésus, de Ses disciples, de Sa néfaste influence sur le peuple ; mais Anne, prudent et rusé, ne donna pas de réponse définitive. Depuis longtemps, il surveillait le Nazaréen et ses apôtres, et le sort du prophète de Galilée avait été décidé depuis longtemps aussi dans les secrets conciliabules tenus chez lui avec ses partisans, les chefs et les sadducéens. Mais le pontife n'avait pas confiance en Judas, qu'il connaissait de réputation pour un menteur et un dépravé, et il ne partageait pas sa confiance en la lâcheté des disciples et du peuple. Anne était sûr de sa propre puissance, mais il redoutait une effusion de sang; il avait peur d'une émeute menaçante; car les habitants de Jérusalem étaient des indociles, prompts à la colère ; enfin il craignait l'intervention brutale des autorités

romaines. La persécution ne servirait qu'à grossir le nombre des adhérents de la secte, nouvelle terre fertilisée par le sang vermeil du peuple qui vivifie tout ce qu'il arrose ; elle finirait peut-être par étouffer dans ses souples anneaux le grand-prêtre lui-même, et ses amis. Et l'Iscariote étant revenu chez Anne pour la deuxième fois, celui-ci fut perplexe et ne le reçut pas. Mais Judas s'acharna et se présenta une troisième, une quatrième fois, importun et opiniâtre comme le vent qui, nuit et jour, frappe à la porte fermée et souffle dans les fentes.

— Je vois que le sage pontife a peur de quelque chose, insinua Judas, quand le grandprêtre consentit enfin à le laisser entrer de nouveau.

— Je suis assez fort pour n'avoir peur de rien,répondit Anne avec hauteur. (L'Iscariote le salua servilement en étendant les mains.) Que veux-tu?

96 JUDAS ISCABIOTE

— Je veux vous livrer le Nazaréen.

— Nous n'avons pas besoin de Lui.

Judas s'inclina et attendit, le regard fixé

avec soumission sur son orgueilleux interlocuteur :

— Va-Геп.

— Mais il faudra que je revienne, n'est-ce pas, noble maître ?

— On ne te laissera pas entrer. Va-t'en. Une autre fois, et une autre fois encore,

riscariote vint frapper à la porte, et le vieillard le reçut. Irascible etpréoccupé, le pontife examinait le traître silencieusement; on aurait dit qu'il comptait les cheveux sur le crâne bossue du Judéen. Celui-ci se taisait également, comme s'il dénombrait de son côté les poils de la barbiche grise et maigre du grandprêtre.

— Et bien ? Te voilà encore ? gronda d'un ton irrité et hautain le grand-prêtre en toisant avec mépris Thomme de Kerioth.

— Je veux vous livrer le Nazaréen.

Tous deux se turent et continuèrent à s'examiner réciproquement avec ottenlion. Mais Judas avait l'air calme, tandis que le grandprêtre était déjà secoué d'une colère intérieure, sèche et froide comme la gelée à Гаиrore en hiver.

— Et combien veux-tu de (on Jésus ?

— Combien en donnerez-vous ?

Avec un plaisir évident, Anne répliqua d'un ton outrageant :

— Vous êtes tous une bande de fripons. Trente pièces d'argent, voilà ce quenous donnerons.

Et il se réjouit de voir Judas tout frémissant, s'agiter, preste et souple, comme s'il eût possédé une dizaine de jambes.

— De Jésus ? Trente pièces d'argent ? s'écria-t-il, la voix pleine d'un étonnement profond qui divertit le pontife. Pour Jésus de Nazareth ? Vous voulez acheter Jésus de

Nazareth pour trente pièces d'argent ? Et vous croyez qu'on peut vous vendre Jésus de Nazareth pour trente pièces d'argent ?

Le traître se tourna vivement du côté de la muraille et se mit à rire, en tendant ses longs bras vers la surface blanche et lisse.

— Tu entends ? Trente deniers 1 Pour Jésus !

Avec la même joie secrète, Anne ajouta d'un air indifférent :

— Si tu ne veux pas^ va-t'en. Nous trouverons bien quelqu'un qui nous le vendra à meilleur compte !

Et^ pareils à des chiffonniers qui, dans la boue d'une grand'place, se lancent l'un à l'autre quelque vieillerie de rebut et crient, et jurent, et s'insultent, ils se mirent à marchander avec âpreté, avec rage. Enivré d'un bizarre enthousiasme, Judas virait, courait, criait, dénombrant sur ses doigts les mérites de Celui qu'il trahissait.

— Et Sa bonté? Et Son don de guérir les malades ? Ce n'est rien, cela, n'est-ce pas, ça ne vaut rien ? Hein ? Non, mais répondezmoi en toute honnêteté ?

— Si tu... essayait de répliquer Anne ; un peu derose lui était monté aux joues et sa froide irritation s'échaufTaitaux paroles enflammées de Judas, qui l'interrompait sans vergogne.

— Et Sa beauté? Et Sa jeunesse? 11 est comme le narcisse de Saron, comme le lis de la vallée ! Gela ne vaut rieu, dites-moi ? Vous prétendez peut-être qu'il est âgé et ne sert plus à rien, que Judas vous vend un vieux coq ? Voyons 1

— Si tu...

Anne tentait de l'interrompre, mais sa voix caduque était emportée comme une plume au vent par les exclamations de l'Iscariote.

— Trente deniers ! Mais cela ne fait pas une obole par goutte de sang ! Cela ne fait pas même une demi-obole pour une larme I

lOO JUDAS ISCABIOTlî

Ni un quart d'obole pour un gémissement 1 Et les cris ! Et les convulsions l Et quand Son cœur cessera de battre et que Ses yeux se fermeront ? Vous voudriez ne rien payer pour cela ? hurlait Judas en s'avançant vers le grand-prêtre, qu'il bouleversait par les gestes affolés de ses bras, de ses doigts et par ses paroles tourbillonnantes.

— Trente deniers en tout et pour tout I haletait Anne.

— Et quel bénéfice allez-vous réaliser làdessus ? Hein ? Vous voulez dépouiller Judas, lui arracher le pain de ses enfants ! Je n'y consentirai pas 1 Je m'en irai sur la grand'place et je crierai : « Anne a dépouillé le pauvre Judas ! Au secours ! »

Le pontife, lassé et complètement étourdi, tapait avec furie de son pied chaussé d'une sandale souple et agitait les mains :

— Va-t'en 1 Va-t'en I

Mais soudain, ГЬош.те de Kerioth ploya

JUDAS ISCARI'^/E 101

l'échine avec soumission, et ses bras retombèrent ;

— Ahisi tu parles ainsi !,.. Pourquoi donc te fâcher contre le pauvre Judas qui veut seulement le bien de ses enfants ! Toi aussi, tu as des enfants, de beaux jeunes gens...

— Nous trouverons quelqu'un d'autre, vat eu I

— Mais je n'ai pas dit que je ne céderais pas I Je sais très bien qu'un autre peut venir et vous livrer Jésus pour quinze oboles, pour deux oboles, pour une obole...

Et Judas se prosternait toujours plus bas. Obséquieux et vil, il consentait enfin à accepter la somme proposée. D'une main tremblante et sèche, Anne, rouge d'émotion, lui compta l'argent ; sans mot dire, il se détourna et se mordilla les lèvres, tandis que Judas vérifiait, l'une après l'autre, du bout des dents, les pièces de monnaie. De temps à autre, le grand-prêtre lui lançait un coup d'œil ;

puis, comme quelqu'un qui se brûle, il levait rapidement la tcte et se mordait de nouveau les lèvres avec frénésie.

— On fabrique tant de fausse monnaie aujourd'hui, expliqua paisiblement Judas.

— Cet argent-là a été donné au temple par des âmes pieuses, répliqua Tautre en se détournant, et en présentant aux yeux de Judas sa nuque chauve et rosée.

— Les âmes pieuses savent-elles distinguer la fausse monnaie du bon argent ? Les fripons seuls en sont capables.

Judas ne rapporta pas à la maison l'argent qu'il avait reçu ; il sortit de la ville et le cacha sous une pierre. Gela fait, il revint lentement, à pas lourds et comptés, pareil à un animal qui, après un combat acharné et mortel, rampe avec peine jusqu'à son obscur repaire. Mais Judas n'avait pas de repaire, il avait une maison, et dans cette maison, il vit Jésus, Jésus, fatigué, amaigri, épuisé par Sa

lutte incessante contre les pharisiens, dont les fronts blancs et lisses d'hommes instruits l'entouraient chaque jour au temple, comme une muraille. Il était assis, la joue appuyée à la paroi raboteuse et semblait dormir profondément. Par la fenêtre ouverte, arrivaient les bruits confus de la ville ; au dehors, Pierre maniait un marteau et confectionnait une table neuve pour le réfectoire, tout en fredonnant une mélodie galiléenne. Mais le Christ n'entendait rien et dormait d'un sommeil paisible. C'était Lui qu'on avait acheté pour trente pièces d'argent.

Judas avança sans bruit, avec la tendre sollicitude d'une mère qui a peur de réveiller son enfant malade, avec l'étonnement d'un fauve sorti de sa tanière et qu'une fleurette blanche charmerait soudain : il toucha, il effleura les cheveux soyeux du Maître et aussitôt retira la main. Puis il les toucha encore une fois et sortit sur la pointe du pied.

— Seigneur I murmura-t-il, Seigneur !

Et il s'en alla aux latrines où il pleura longtemps, se tordant les bras, se recroquevillant, se mordant les épaules et s'égratignant la poitrine. Il caressait des cheveux imaginaires, il chuchotait tout bas des mots tendres et risibles ; il grinçait des dents. Puis, cessant soudain de pleurer et de gémir, il se plongea tout entier dans une douloureuse méditation ; le visage penché, il avait l'air d'un malheureux aux écoutes. Et il resta longtemps ainsi, pesant, résolu et étranger à tout, comme la destinée elle-même.

Durant les derniers jours de Sa courte vie, l'infortuné Jésus fut entouré par Judas d'une affection délicate, d'une douce tendresse, d'un amour silencieux. Pudique et timide comme une jeune fille qui aime pour la première fois, et qui est sensible et perspicace à l'excès, il devinait les moindres désirs de Jésus, il pénétrait au plus profond des sentiments intimes du Maître, de Ses accès de tristesse passagers, de Ses poussées de lassitude accablante.

En quelque endroit que le Christ posât le pied, Il y trouvait un sol moelleux. Son regard pouvait errer partout, il ne voyaitque des choses agréables. Auparavant, Judas n'aimait ni Marie de Magdala, ni les autres femmes de l'en-

tourage de Jésus; il leur suscitait mille petits désagréments et les poursuivait de grossières plaisanteries. Maintenant, il était devenu leur ami, leur allié amusant et gauche. Plein d'intérêt, il parlait avec elles des touchantes petites habitudes du Maître ; il les interrogeait longuement, avec insistance, toujours sur les mêmes sujets; il leur glissait de l'argent dans le creux de la main, avec un air mystérieux ; et les femmes apportaient de l'ambre, de la myrrhe embaumée et précieuse, ce parfum que Jésus aimait tant, et avec amour elles Lui en répandaient sur les pieds. L'Iscariote luimême, marchandant avec acharnement, achetait très cher du vin qu'il destinait au Maître; quand il voyait Simon Pierre avec l'indifférence d'un homme pour qui la quantité seule a du prix, boire cette liqueur rare, il entrait dans de violentes colères. Et dans la Jérusalem pierreuse où les arbres, les fleurs et la verdure faisaient presque complètement défaut, il dé-

nichait, on ne savait comment, des fleurettes printanières, de fines graminées qu'il faisait remettre à Jésus parles femmes. Pour la première fois de sa vie, il prenait dans ses bras les petits enfants qu'il voyait dans les cours ou dans les rues ; il les embrassait à contre-cœur, pour les empêcher de pleurer, et les amenait au Maître. Souvent, il arrivait qu'un bambin, au nez sale et aux boucles noires, grimpait sur les genoux du Nazaréen pensif, et exigeait des caresses et des baisers. Et tandis qu'ils étaient heureux l'un par l'autre, Judas, un peu à l'écart, arpentait la route, avec l'air d'un geôlier sévère qui, au printemps, aurait laissé entrer un papillon dans la cellule d'un prisonnier et feindrait ensuite de grommeler et de se plaindre de cette infraction à la règle.

Le soir, lorsque avec les ténèbres l'inquiétude venait monter la garde sous les fenêtres, riscariote amenait habilement la conversation sur la Galilée aux eaux tranquilles et aux

108 JUDAS ISCARIOTK

prairies verdoyantes, qu'il ne connaissaitpas, mais qui était chère au cœur du Maître. Et il harcelait le lourd Simon Pierre jusqu'à ce qu'il eût réveillé en lui des souvenirs endormis et que la douce vie galiléenne évoquée défilât en des tableaux familiers et pittoresques. Jésus écoutait les propos joyeux, impétueux et sonores de Pierre avec une attention passionnée, la bouche à demi ouverte, comme un enfant. Ses yeux d'avance riaient et parfois Son hilarité devenait telle que le conteur devait s'arrêter un instant. Et Jean parlait encore mieux que Pierre : il ne disait rien d'amusant ni d^nattendu, mais chez lui tout devenait si suggestif, si extraordinaire et si merveilleux, que des larmes montaient aux yeux de Jésus. Judas donnait alors un coup de coude à Marie de Magdala en chuchotant avec enthousiasme :

— Gomme il sait bien raconter ! Tu entends 1

— Mais oui, j'enlends !

— Ecoute mieux. ЛЪиз, femmes, vous ne savez pas écouter.

Puis, tout le monde allait dormir ; Jésus embrassait Jean avec une tendre gratitude et sa main caressante se posait sur Tépaule du grand Simon Pierre.

Et Judas assistait à cette scène sans éprouver de jalousie ; il était plein d'un dédain condescendant. Quelle importance avaient ces histoires, ces baisers et ces soupirs, en comparaison de ce qu'il savait, lui. Judas de Kerioth, le vilain Judas aux cheveux roux, poussé comme une mauvaise herbe parmi les cailloux.

D'une part, Judas livrait Jésus, et d'autre part, il s'efforçait de faire échouer ses propres plans. Il n'essaya pas, comme les femmes, de dissuader le Maître d'entreprendre Tultime et dangereux voyage à Jérusalem ; il était plutôt de l'avis des parents de Jésus et de ceux des disciples qui jugeaient la conquête de la capitale indispensable à la victoire complète de leur cause. Mais il revenait avec une insistance opiniâtre sur les dangers qui menaçaient le Maître ; il peignait en couleurs très vives la haine que les pharisiens portaient au Seigneur, haine qui leur suggérerait probablement ridée criminelle de mettre à mort, en public ou en secret, le prophète galiléen. Chaque jour, à toute heure, l'Iscariote parlait de

la chose aux disciples; tous, Гип après Гаиtre, avaient vu Judas lever un doigt menaçant, ils l'avaient tous entendu proférer d'un ton sévère cet avertissement ;

— Il faut veiller sur Jésus ! [1 faut veiller sur Jésus I 11 faudra prendre sa défense, quand l'heure en sera venue I

Mais, soit que les disciples eussent une foi illimitée en la puissance merveilleuse de leur Maître, ou la certitude que leur bon droit triompherait toujours, ou simplement par aveuglement, ils accueillaient avec un sourire les paroles craintives de Judas, et les conseils sans cesse renouvelés de Tlscariote finirent même par provoquer chez eux des murmures. Lorsqu'il apporta deux épées qu'il s'était procurées on ne savait où, Pierre seul en fut satisfait, Pierre seul décerna des compliments à Judas ; les autres s'exclamèrent avec mécontentement :

— Sommes-nous des guerriers, pour nous

armer d'un glaive ? Jésus est-il un chef d'armée ou un prophète ?

— Et s'ils tentent de Le mettre à mort?

— Ils n'oseront pas quand ils verront que le peuple tout entier Le suit.

— Et s'ils osent ? Qu'adviendra4-il, alors ? Jean répliqua d'un ton dédaigneux :

— On pourrait croire, Judas, que tu es seul à aimer le Maître.

L'ïscariote, sans s'offusquer, demanda très vite, plein d'ardeur et d'obstination cruelle :

— Mais vous L'aimez, vous, n'est-ce pas ? Et à chacun des fidèles qui venaient à

Jésus, il répétait sans se lasser ces mêmes questions :

— L'aimes-tu ? L'aimes-tu de tout ton cœur ?

Et tous affirmaient véhémentement leur amour.

Souvent, Judas conversait avec Thomas ; il dressait son doigt sec et crochu à l'ongle

noir et long, et avertissait mystérieusement le disciple :

— Prends garde, Thomas, les heures douloureuses vont venir. Etes-vous prêts ? Pourquoi n'as-tu pas pris l'épée que j'ai apportée ?

L'apôtre répondait par des explications judicieuses:

— Nous ne sommes pas habitués à manier les armes.,Si nous nous mettions à lutter contre les soldats romains, nous serions battus, à coup sûr. Et puis, tu n'as apporté que deux épées: que peut-on taire avec deux épées?

— On peut en trouver d'autres. On peut prendre celles des soldats, répliqua Judas impatienté^ et le grave Thomas à son tour sourit sous sa moustache retombante :

— Ah ! Judas, Judas ! Où donc as-tu dérobé celles-ci ? Elles ressemblent étrangement aux glaives des Romains.

— Je les ai volées. J'aurais pu en prendre

davantage, mais quelqu'un a crié et je me suis sauvé.

Thomas se plongea dans ses rêveries et tristement ajouta ;

— Tu as de nouveau mal agi, Judas. Pourquoi \^oles-tu ?

— Bah ! Puisqu'il n^ a ni tien ni mien...

— Oui, mais demain on demandera aux soldats : « Où sont vos armes? » et comme ils ne les trouveront pas, on punira des innocents.

Plus tard, après la mort de Jésus, les disciples se rappelèrent ces propos de Judas ; ils pensèrent que ITscariote avait voulu les faire périr eux-mêmes en les poussant à engager un combat inégal et meurtrier. Et ils maudirent une fois de plus le nom haï de Judas de Kerioth, le traître.

Cependant, après chacune de ces conversations, le Judéen irrité s'en allait larmoyer auprès des femmes, qui Fécoutaient volontiers. Ce qu'il y avait de féminin et de tendre

JUDAS ISCARIOTE lli

dans l'amour de Judas pour le Christ le rapprochait d'elles, le rendait compréhensible et même beau à leurs yeux ; pourtant, comme auparavant, il restait toujours auprès d'elles, vaguement dédaigneux et distant.

— Est-ce que ce sont des hommes? gémissait-il avec amertume en parlant des disciples, et son œil aveugle et immobile se posait confiant sur Marie. Ce ne sont pas des hommes. Ils n'ont pas de sang dans les veines, pas même pour une obole I

— Mais tu es toujours à parler mal des gens ! répliquait Marie.

— Moi ? Quand ai-je dit du mal de quelqu'un ? demanda Judas étonné. Eh bien, oui, j'en ai dit ; mais les gens ne pourraient-ils pas être meilleurs ? Ah ! Marie, stupide Marie, pourquoi n'es-tu pas un homme, pourquoi ne peux-tu pas porter Tépée !

— Elle est si lourde qu'il m'est impossible de la soulever, objecta-t-elle en souriant.

— Tu la soulèveras, puisque les hommes sont si peu courageux. As-lu remis à Jésus le lis que j'ai trouvé dans la montagne ? Je me suis levé de grand matin pour aller le chercher, et le soleil était bien rouge aujourd'hui, Marie. A-t-Il été content ? A-t-Il souri ?

— Oui. Il a été content. Il a dit qu'il respirait avec cette fleur le parfum de la Galilée.

— Naturellement tu ne Lui as pas raconté que c'était Judas qui l'avait trouvée, Judas de Kerioth ?

— Tu m'avais suppliée de ne pas te nommer.

— Non, évidemment, il ne fallait pas le lui avouer, non, soupira Judas. Mais tu aurais pu jaser et te trahir, les femmes sont si bavardes. Et tu ne t'es pas trahie ? Non ? Tu as pris garde à tes paroles ? Bien, bien, Marie, tu es une bonne fille. Tu sais, j'ai aussi une femme. J'aimerais la voir maintenant ; peut-

être que ce n'est pas une mauvaise femme, elle non plus. Je n'en sais rien. Elle disait ; « Judas est un menteur, Judas fils de Simon est méchant », c'est pourquoi je l'ai quittée. Mais peut-être est-ce une brave femme, qu'en penses-tu ?

— Gomment le saurais-je, puisque je ne l'ai jamais vue !

— Bien, bien, Marie ! Dis-moi, trente pièces d'argent, est-ce une somme insignifiante ou une fortune ?

— Non, ce n'est pas une grosse somme.

— Bien sûr, bien sur. Combien te donnaiton quand tu te prostituais? Cinq pièces d'argent, dix? Étais-tu de celles qui se vendent cher ou bon marché ?

Marie de Magdala rougit, baissa la tête et ses beaux cheveux dorés couvrirent complètement sa figure, dont on ne vit plus que le menton blanc, gracieusement arrondi.

— Comme tu es méchant. Judas ! Je veux

oublier et tu me rappelles perpétuellement mon ancienne vie!

— Non, Marie, il ne faut pas oublier ce que tu as été. A quoi bon? Que les autres oublient que tu étais une prostituée, c'est bien, mais, toi, tu dois te le rappeler. C'est aux autres d'oublier et le plus vite possible, mais pas à toi. A quoi bon!

— Mais j'ai péché.

— C'est celui qui n'a pas encore accompli le crime qui doit avoir peur. Mais celui qui Га déjà commis, que peut-il craindre? Est-ce le mort qui a peur de la mort, ou le vivant? Le mort se moque du vivant et de sa terreur.

Et ils restaient à bavarder amicalement des heures entières. Judas, déjà vieux, sec, hideux, avec sa tête bosselée, son visage inégal et horrible; Marie de Magdala, jeune, pudique, tendre, ensorcelée par la vie comme par un beau rêve.

Le temps impassible s'écoulait, les trente pièces d'argent étaient cachées sous une pierre et l'heure terrible de la trahison impitoyablement approchait. Déjà Jésus était entré à Jérusalem, monté sur un anon, et le peuple L'avait accueilli par des cris d'allégresse, avait étendu des vêtements sur Son chemin, L'avait acclamé :

— Hosanna I Hosanna ! Béni soit Celui qui vient au nom du Seigneur !

L'enthousiasme était si grand, l'amour qui vibrait dans ces exclamations était si sincère, que Jésus pleura, et Ses disciples disaient avec fierté :

— N'est-ce pas le Fils de Dieu qui est avec nous ?

Et, triomphants eux aussi, ils criaient : — Hosannal Hosannal Béni soit Celui qui vient au nom du Seigneur 1

On ne se sépara que très tard, ce soir-là; chacun commentait l'accueil solennel et joyeux que Jérusalem avait fait au Maître. Pierre s'agitait comme un fou ; il semblait possédé du démon de la gaîté et de l'orgueil. Il criait, et ses rugissements léonins couvraient toutes les voix ; il riait, et ses rires pleuvaient sur les têtes des autres comme de gros cailloux arrondis ; il embrassait Jean, il embrassait Jacques ; il embrassa même Judas. Il avoua bruyamment qu'il avait eu peur pour Jésus, mais qu'à Theure actuelle il ne craignait plus rien, car il avait vu l'amour que le peuple nourrissait pour le Maître. L'Iscariote était stupéfait, son œil vivant et perçant se mouvait sans cesse; il réfléchissait un instant, écoutait de nouveau. Il prit Thomas à part, et le clouant au mur de son regard aigu.

il lui demanda, la voix rauque de perplexité, de peur, et de vague espoir aussi ;

— Ecoute, Thomas, s'il avait raison ? s'il avait vraiment du roc sous Ses pieds, et moi du sable seulement sous les miens ? Qu'arriverait-il alors ?

— De qui parles-tu ? s'informa Thomas.

— Que deviendrait alors Judas de Kerioth? Alors, je serais obligéde L'étouffer moi-même pour que la vérité triomphe. Qui trompe Judas ? Est-ce vous ou Judas lui-même ? Qui est-ce qui trompe Judas ? Qui ?...

— Je ne te comprends pas. Judas. Tes paroles sont mystérieuses pour moi. Qui est-ce qui trompe Judas ? Qui est-ce qui a raison ?

Et Judas, hochant la tête, répéta comme un écho :

— Qui est-ce qui trompe Judas ? Qui est-ce qui a raison ?

Et le lendemain encore, la même question étrange : « Qui est-ce qui trompe Judas ? Qui

est-ce qui a raison ? » se dégageait du geste de riscariote levant une main dont le pouce, selon son habitude, se rejetait en arrière, et c'était toujours cette interrogation muette que Thomas lisait dans son regard.

Et celui-ci fut plus étonné encore, et même alarmé, lorsqu'il entendit tout à coup dans la nuit, la voix sonore et comme joyeuse de Judas, qui clamait :

— Alors il n'y aura plus de Judas de Kerioth. Alors il n'y aura plus de Jésus. Il n'y aura que... Thomas, stupide Thomas ! N'astu jamais eu envie d'empoigner la terre et de la soulever ? Et de la jeter ensuite, peutêtre ?

— Mais c'est impossible î Que racontes-tu là !

— C'est possible ! affirma l'autre avec conviction. Et nous la soulèverons un jour ou l'autre, quand tu dormiras, stupide Thomas ! Dors ! Je m'amuse, Thomas ! Quand tu dors,

ton nez chante comme un chalumeau galiléen I

Mais les croyants, dispersés au cœur de Jérusalem, s'étaient cachés dans les maisons, derrière les murs, et les visages des passants devenaient énigmatiques. L'allégresse s'était éteinte. Déjà de vagues rumeurs d'insécurité surgissaient, flottaient, s'insinuaient. Pierre, rembruni, s'exerçait à manier l'épée dont Judas lui avait fait cadeau. Et la figure du Maître prenait un air déplus en plus triste et de plus en plus sévère. Le temps courait très vite et le jour de la trahison, impitoyablement, approchait. L'heure des derniers repas du soir sonna, l'atmosphère était chargée de tristesse et de vague terreur et déjà retentissaient les paroles incertaines que Jésus prononça à propos de celui qui le trahirait.

— Sais-tu qui Le trahira? demanda Thomas, en tournant vers Judas ses yeux francs et clairs, presque transparents.

— Oui, je le sais, répondit Judas, résolu et rude. C'est toi, Thomas, qui Le livrera. Mais II ne croit pas Lui-même ce qu'il dit ! Il est encore temps ! Il est encore temps ! Pourquoi n'appelle-t-Il pas auprès de Lui le fort, le beau Judas ?

... Ce n'était plus par jours, mais par courtes heures rapidement envolées que Ton comptait le temps impitoyable. C'était le calme vespéral, c'était le soir : de longues ombres s'étendaient sur le sol, premières flèches aiguës de l'imminente nuit de la grande bataille. Soudain une voix triste et rude retentit :

— Sais-tu où je vais. Seigneur ? Je vais Te livrer aux mains de Tes ennemis.

Un grand silence prolongé sembla étreindre la paix du soir et le mystère des ombres figées comme des lames noires.

— Tu ne réponds pas. Seigneur ? M'ordonnes-tu de partir ?

JUDAS ISCABIOTE 125

De nouveau plana le silence.

— Permets-moi de rester. Tu ne peux pas? Ou bien est-ce que Tu n'oses pas? Ou bien ne voudrais-Tu pas ?

Et encore le silence, un silence immense comme le regard de l'éternité.

— Mais, pourtant. Tu sais que je T'aime. Tu sais tout. Pourquoi regardes-Tu Judas de cette façon ? Il est grand, le mystère de Tes beaux yeux, mais le mien est-il moins profond? Ordonne-moi de rester... Mais Tu gardes le silence. Tu gardes encore le silence ! Seigneur, Seigneur, pourquoi T'ai-je cherché dans Tangoisseetla souffrance pendant toute ma vie, oui, je T'ai cherché et je T'ai trouvé. Délivre-moi 1 Enlève-moi mon fardeau plus pesant que du plomb^plus lourd qu'une montagne! N'entends-Tu pas la poitrine de Judas de Kerioth craquer sous ce poids ?

Et un dernier silence se fit, profond comme le suprême regard de Tétcrnité.

— Je vais Te livrer.

La paix vespérale ne fut pas troublée par ce départ, nul vent ne pleura dans les branches, les fontaines ne sanglotèrent point, le sol froissé ne cria pas, tant le bruit des pas qui s'éloignaient était atténué et faible. Ils s'évanouirent et tout se tut. Et la langueur crépusculaire sembla plonger dans une profonde rêverie ; son règne en longues ombres s'étendit; elle s'assombrit davantage et, tout à coup, soupira tout entière avec le bruissement désolé des feuilles agitées ; elle soupira encore et s'immobilisa, dans l'attente de la nuit.

D'autres voix sonnèrent, claquèrent, s'entrechoquèrent ; on eût dit qu'on venait d'ouvrir un sac plein de voix vivantes et que ces voix, comme des pavés, tombaient sur le sol, une à une, deux par deux et enfin par tas entiers.C'étaient les disciples qui s'entretenaient. Et la voix résolue et puissante de Pierre cou-

vrait les paroles des autres ; elle se heurtait aux arbres, aux murs, elle retombait sur ellemême. L'apôtre jurait qu'il n'abandonnerait jamais son Maître.

— Seigneur, disait-il avec un courroux angoissé. Seigneur ! Je suis prêt à aller en prison avec Toi et même à souffrir la mort à Tes côtés.

Et la réponse impitoyable arriva, assourdie comme un écho alTaibli de pas qui s'éloignaient :

— Je te le dis, en vérité, Pierre, avant que le coq ne chante aujourd'hui, tu m'auras renié trois fois.

La lune se levait déjà lorsque Jésus se disposa à se rendre sur la montagne des Oliviers où II passa Ses dernières nuits. Comme II s'attardait sans qu'on sût pourquoi, Ses disciples, qui étaient déjà prêts, le pressèrent de venir, alors II leur dit soudain :

— Que celui qui a une bourse la prenne, que celui qui a un sac le prenne également, que celui qui n'a pas d'épée vende son habit et achète un glaive. Car, je vous le dis, il faut que par moi cette parole qui est écrite s'accomplisse : « Il a été mis au nombre des malfaiteurs. »

Les apôtres étonnés et troublés se regardèrent. Et Pierre répondit :

— Maître, voici deux épées !

Le Christ scruta leurs bons visages, baissa la tête et murmura :

— Cela suffît !

Dans les étroites ruelles, le moindre mouvement éveillait un écho sonore et les disciples avaient peur du bruit de leurs propres pas ; leurs ombres noires se dessinaient sur les murs blancs éclairés par la lune, et ils avaient peur aussi de leur ombre. C'est ainsi qu*ils traversèrent en silence Jérusalem endormie ; ils avaient déjà franchi les portes de la ville, et, dans une gorge resserrée, pleine de ténèbres énigmatiques et immobiles, ils découvrirent le torrent du Cédron. Maintenant, tout les effrayait. Le doux clapotis de Геаи glissant sur les pierres leur semblait être la voix de gens qui se seraient approchés furtivement ; les ombres fantastiques des rochers et des arbres qui barraient la route les terfiaient par leur bariolage, et l'immobilité nocturne dans laquelle toutes choses s'étaient

130 JUDAS TSCAKIOTE

figées était pour eux comme du mouvement. Mais à mesure qu'ils montaient et se rapprochaient du jardin de Getlisémané, où ils avaient déjà passé tant de nuits quiètes et silencieuses, ils reprenaient un peu de hardiesse. Jetant de temps à autre un regard sur Jérusalem, toute blanche dans la clarté lunaire, ils parlaient entre eux de la peur qu'ils venaient d'éprouver ; et ceux qui marchaient à Гагrière, entendaient parfois une parole qui se détachait nettement : c'était Jésus prédisant que tous l'abandonneraient.

Les apôtres s'arrêtèrent dès qu'ils furent arrivés au jardin. La plupart d'entre eux se disposèrent à dormir sur place ; tout en conversant à mi-voix, ils étendirent sur le sol leurs manteaux que les jeux des rayons lunaires ornaient de transparente dentelle. Jésus, que l'inquiétude tourmentait, accompagné des quatre disciples préférés, s'en alla plus loin, au fond du jardin. Là, tous firent halte et s'assi-

JUDAS ISCABIOTE 131

rent sur la terre encore tiède de Tardeur du soleil. Tandis que le Maître se taisait, Pierre et Jean échangeaient avec indolence de vagues propos presque dénués de sens et dépourvus d'intérêt. Bâillant de lassitude, ils discutaient de la froideur de la nuit, de la cherté de la viande à Jérusalem ou du manque de poisson. Ils essayèrent de supputer exactement le nombre des pèlerins rassemblés dans la ville pour les fêtes ; Pierre, traînant sur les mots, parce qu'il bâillait avec bruit, affirmait qu'il y en avait vingt mille, et Jean ainsi que son frère Jacques, soutenaient, tout aussi paresseusement, que le chiffre des pieux visiteurs n'excédait pas dix mille. Soudain, Jésus se leva.

— Mon amc est triste jusqu'à la mort.

Restez ici et veillez, recommanda-t-Il, et à pas rapides, Il s'éloigna sous la feuillée. Bientôt même 11 disparut dans la pénombre.

— Où va-t-Il? demanda Jean en s'accou-

dant. Pierre tourna la tête du côté de Celui qui s'en allait et répondit avec lassitude :

— Je ne sais pas.

Il bâilla encore une fois, s'étendit sur le dos et se tut. Les autres l'imitèrent et le sommeil profond qu'engendre la saine fatigue envahit leurs corps. A travers un rêve pénible, Pierre entrevit vaguement quelque chose de blanc qui se penchait sur lui ; une voix s'éleva et mourut sans laisser de traces dans sa conscience obscurcie :

— Simon, dors-tu ?

Il dormit de nouveau, et derechef une voix douce effleura son oreille et s'éteignit sans laisser d'écho :

— Tu n'as donc pas pu veiller une heure avec Moi !

« Ah, Seigneur, si Tu savais comme j'ai envie de dormir 1 » pensa-t-il, se réveillant à demi, et il crut avoir prononcé ces mots tout haut. Il se rendormit encore ; il lui sembla

que des heures et des heures avaient coulé lorsque tout à coup la silhouette de Jésus se profila à côté de lui et une voix sonore et pénétrante le fit immédiatement sortir de son rêve, ainsi que les autres disciples :

— Vous dormez encore et vous reposez ? Tout est fini ; l'heure est venue; le Fils de l'Homme est livré aux mains des pécheurs.

Les apôtres sautèrent vivement sur leurs pieds et ramassèrent leurs manteaux avec des gestes maladroits ; ce réveil en sursaut les faisait trembler de froid. Au delà des frondaisons illuminées par la clarté fuyante des torches, un groupe de soldats et de serviteurs du temple se distinguait. Des piétinements, des clameurs, un cliquetis d'armes et des craquements de rameaux brisés les précédaient. De l'autre côté accoururent les disciples frissonnants ; ils avaient l'air endormis et effarés et, ne comprenant pas encore de quoi il était question, ils demandaient ;

— Qu'y a-t-il? Que veulent ces gens?

Thomas était pâle comme un cadavre ; sa

moustache droite retombait de côté; ses dents claquaient frileusement; il dit à Pierre :

— C'est nous qu'ils viennent chercher I La troupe de soldats les entoura, et la lumière fumeuse et tourmentée des torches sembla repousser on ne sait où, hors du jardin, le paisible rayonnement de la lune. Judas de Kerioth,à la tête des guerriers, marchait très vite et cherchait Jésus de son œil vivant qui remuait, brillant, aigu. Il Le découvrit et, abaissant quelques secondes son regard sur la silhouette fine et élancée du Maître, il chuchota vivement aux serviteurs :

— Celui que je baiserai, c'est Lui ! Saisissez-vous de Sa personne et emmenez-Le, mais avec précaution. Avec précaution, vous m'entendez ?

Alors il s'avança rapidement vers Jésus qui l'attendait en silence et il plongea son re-

gard aiguisé et froid comme un poignard dans les yeux tranquilles et assombris du Nazaréen ;

— Salut, Rabbi I dit-il très haut, et il donnait un sens étrange et menaçant à cette parole habituelle de bienvenue.

Mais Jésus garda le silence; les disciples fixaient le traître avec horreur ; ils ne parvenaient pas à comprendre qu'une âme humaine pût contenir tant de vilenie. L4scariote lança un rapide coup d'œil sur leur groupe en désordre ; il vit leur trouble qui allait se muer en un frémissement de peur grelottante; il nota la pâleur des visages, les sourires stupides, les mouvements flasques des bras qu'un étau semblait serrer à Tépaule, il observa tout cela, etune angoisse mortelle, identique à celle que Jésus venait d'éprouver, glaça soudain le cœur de Judas. S'allongeant comme un faisceau de cordes vibrantes et sanglotantes, le Judéen se précipita vers Je-

SUS et baisa tendrement Sa joue froide. Et ce baiser fut si tendre, si doux, si plein d'angoisse et d'amour douloureux, que si le Maître avait été une mince fleurette en équilibre sur sa tige frcle, ce contact n'aurait pas ébranlé son fragile assemblage et que les perles de rosée seraient restées dans Turne de gaze des pétales.

— Judas ! s'écria le Maître — et Péclair de Son regard illumina le monstrueux amas d'ombres épiantes qu'était Tàme de Tlscariote, mais il n'en sonda pas le fond, — Judas! Est-ce par un baiser que tu livres le Fils de l'Homme ?

Et II vit ce monstrueux chaos osciller et se mettre en mouvement. Judas de Kerioth demeura silencieux et austère comme la mort dans sa fière et froide majesté, tandis qu'en son être intérieur et profond, tout gémissait, tonnait, hurlait, éclatait en milliers de voix impétueuses et enflammées ;

JUDAS ISC.VPIOTE 13"

— Oui ! C'est par un baiser d'amour que nous Te livrons ! C'est par un baiser d'amour que nous Te livrons à l'opprobre, à la torture, à la mort ! C'est avec la voix de Tamour que nous appelons les bourreaux tapis dans leurs sombres repaires et que nous dressons la croix ; et c'est très haut au-dessus des ténèbres terrestres que nous élevons sur la croix d'amour, l'amour crucifié.

C'est ainsi que Judas paraissait froid et silencieux comme la mort, tandis qu'au cri de son âme répondaient les cris et le tumulte qui s'élevaient autour de Jésus. Avec l'irrésolution brutale de la force armée, avec la gaucherie de ceux qui exécutent une consigne sans connaître le but précis de leur action, les soldats s'emparaient du Nazaréen, l'entraînaient avec eux, prenant pour de la résistance leur propre indécision, et leur propre peur pour des railleries ou des moqueries. Pareils à des agneaux effrayés, les disciples

s'étaient massés en troupeau inerte ; sans s'opposer par la violence à ce coup de force, ils gênaient tout le monde et s'embarrassaient mutuellement ; très peu parmi leur groupe osèrent marcher et agir par eux-mêmes, sans avoir pris conseil des autres. Pressé de tous côtés, Pierre eut grand'peine à tirer l'épée du fourreau ; on aurait dit qu'il avait perdu toutes ses forces ; d'un coup gauche et mal asséné, il laissa tomber le glaive sur la tête d'un des serviteurs du temple. Mais il ne lui fit aucun mal. Jésus, qui avait vu la scène, ordonna à Simon de jeter Tépée inutile ; la lame chut sur le sol avec un faible cliquetis, on sentait qu'elle avait si complètement perdu tout pouvoir de blesser ou de tuer que personne n'eut l'idée de la ramasser. On l'oublia et on la foula aux pieds ; ce ne fut que longtemps après que des enfants la trouvèrent à la même place et la ramassèrent pour jouer. La cohorte dispersa les disciples, mais

JUDAS ISCARIOTK 139

ceux-ci, sans rien voir et sans rien entendre, se rassemblèrent de nouveau autour du groupe dont Jésus était le centre. Ils persistèrent dans cette attitude équivoquejusqu'à ce qu'une colère méprisante s'empardt des soldats. L'un d'eux se dirigea en fronçant le sourcil sur Jean qui protestait ; un autre ayant dégagé brusquement son épaule, sur laquelle s'était posée la main de Thomas, brandit un énorme poing sous les yeux francs et transparents de l'apôtre qui essayait de le persuader d'on ne sait quoi. Et Jean s'enfuit, et Thomas et Jacques s'enfuirent, et tous les disciples tant qu'ils étaient, s'enfuirent également, abandonnant Jésus. Perdant leurs manteaux, butant contre les pierres, tombant, se relevant, ils s'enfoncèrent dans la montagne, traqués par la peur ; et dans le silence de la nuit de lune, la terre tremblait sous le piétinement de leurs pieds. Un inconnu, qui venait sans doute de quitter son lit, car il n'était revêtu que d'une

liO

couverture, se mêlait avec curiosité à la foule des soldats et des serviteurs. Mais lorsqu'on voulut l'arrêter et qu'on le saisit par sa couverture, il poussa un cri d'effroi et s'enfuit comme les autres, laissant son vêtement aux mains des guerriers. Il courut ainsi, tout nu, par bonds désordonnés, et son corps blanc prenait sous la clarté lunaire des attitudes bizarres.

Lorsqu'on eut emmené Jésus, Pierre, qui s'était dissimulé derrière les arbres, sortit de sa cachette et suivit son Maître de loin. Voyant devant lui un autre homme qui cheminait en silence, il pensa que c'était Jean et l'appela :

— Jean, est-ce toi ?

— C'est toi, Pierre! répondit l'interpellé, et Simon reconnut la voix du traître. Pourquoi ne t'es-tu pas sauvé avec les autres ?

L'apôtre s'arrêta et s'exclama avec dégoût;

— Eloigne-toi de moi, Satan I

Judas se mit à rire et, sans accorder d'attention au disciple, il s'en fut là où brillaient les torches fumeuses et où le cliquetis des armes se mêlait au bruit rythmé des pas. Pierre le suivit avec précaution ; les deux hommes

142 JUDAS ISCABIOTE

presque au même moment pénétrèrent dans la cour du pontife et se mêlèrent à la foule des serviteurs qui se chaufTaient autour des brasiers. Judas, rembruni, approcha ses mains osseuses de la flamme et entendit derrière lui Pierre qui disait tout haut ;

— Non, je ne Le connais pas !

Mais on insista sans doute, on affirma qu'il était au nombre des disciples de Jésus, car Pierre répéta sur un ton plus élevé :

— Mais non, je ne sais ce que vous dites ! Sans se retourner. Judas sourit et, hochant

la tête, murmura, ironique :

— Bien, bien, Pierre! Ne cède à personne ta place aux côtés de Jésus !

Et il ne vit pas l'apôtre épouvanté sortir delà cour pour n'y plus reparaître. Et depuis ce soir-là jusqu'à l'heure même de la mort du Christ, Judas observa que pas un des apôtres ne revint auprès du Maître. Et parmi toute cette foule, ilsétaient seuls tous les deux,

inséparablesjusqu'à la mort, unis par la même souffrance. Celui qui avait été livré à Горргоbre et à la torture et celui qui l'avait livré. Tels deux frères, le Trahi et le traître buvaient à la même coupe de douleurs, et le liquide de feu brûlaitpareiliement les lèvres pures et les lèvres impures.

Les yeux de ITscariote se fixaient sur la flamme du brasier, une sensation de chaleur lui venait de ses prunelles ; il tendait vers le feu ses longues mains remuantes ; tout difforme dans la confusion des bras et des jambes, produite par le jeu tremblant des ombres et de la lumière, le Judéen, d'une voix enrouée, se plaignait ;

— Qu'il fait froid ! Mon Dieu, qu'il fait froid 1

Ainsi, sans doute, quand les pécheurs s'embarquent en laissant sur la rive un feu qui meurt, quelque forme émerge de la sombre profondeur de la mer, rampe vers la flamme.

la cunsidère d'un œil fixe et fauve et étend vers elle ses membres, en se plaignant d'une voix enrouée :

— Qu'il fait froid ! Mon Dieu, qu'il fait froid !

Tout à coup, Judas entendit derrière lui une explosion de cris, des rires et des voix bruyantes où perçait Técho d'une méchanceté somnolente, brutale et coutumière ; on cinglait à petits coups redoublés un corps dépouillé de vêtements. Il se retourna, et ses os et tout son corps à lui aussi furent transpercés d'une douleur aiguë : on frappait Jésus!

Ah ! c'était ainsi !

Il vit les soldats emmener le Maître au corps de garde. La nuit passait ; les feux s'éteignaient et se couvraient de cendres, et les cris sourds, les injures et les rires continuaient à sortir de la pièce où l'on avait conduit le Nazaréen. On Le frappait toujours. Affolé, riscariote courait avec agilité autour

JUDAS ISCABIOTE 145

de la cour déserte; soudain il interrompit sa course, leva la tête, puis il se remit en route, se heurtant aux brasiers et aux murailles avec un air d'étonnement. Bientôt il se colla au mur du corps de garde, s'allongea, appliqua son œil à la fenêtre, aux fentes de la porte et essaya de voir ce qui se passait à rintérieur. Il entrevit une pièce étroite et enfumée, sale comme tous les corps de garde du monde, au plancher souillé de crachats, aux parois maculées. Judas vit Celui qu'on frappait. On Le frappait au visage, on Le frappait à la tête; on Le lançait d'un bout à l'autre de la salle, tel un ballot sans consistance; et comme Jésus ne criait, ni ne résistait, il semblaiten effet quand on L^avait observé avec attention pendant quelques minutes, que ce n'était pas un être vivant mais une poupée de son, sans carcasse ni sang. Parfois, cette poupée bizarre se courbait, et quand elle tombait la tête la première sur la dalle, on n'avait pas

l'impression du choc d'un corps dur sur un autre corps dur, mais celle d'un contact mou et inofîensif. Et quand on avait regardé longtemps, il semblait en vérité que ce n'était qu'un jeu bizarre et prolongé ; parfois, l'illusion était presque complète. Après un coup violent, l'homme ou la poupée tombait, en décrivant une courbe régulière, sur les genoux d'un soldat assis ; celui-ci à son tour, renvoyait le jouet qui se retournait et tombait sur un autre soldat et ainsi de suite. Les hommes riaient bruyamment et Judas grimaçait, comme si une puissante main de fer lui avait ouvert de force la bouche.

Lanuit s'écoulait et les feux se consumaient sous la cendre. L'iscariote se détacha du mur et s'en alla lentement vers un des foyers ; il découvrit des charbons ardents, les entassa et, quoiqu'il ne sentît plus le froid, il étendit vers la chaleur ses mains un peu tremblantes. Et il murmura avec désespoir :

— Ah ! cela fait mal, cela fait très mal, mon fils, mon cher fils. Cela fait mal, très mal !

Il retourna presque aussitôt vers la fenêtre, qui brillait comme une tache jaune et terne sous un grillage aux mailles resserrées, et se mit de nouveau à observer comment l'on frappait Jésus. Au hasard d'une chute, les traits basanés déjà complètement défigurés du Maître et Ses cheveux embrouillés passèrent sous les yeux de Judas. Une main plongea dans cette chevelure, fit chanceler l'Homme et, tournant Sa tête tantôt d'un côté tantôt de l'autre. Lui frotta le visage sur le plancher souillé de crachats.

En face de la fenêtre, un soldat dormait, et sa bouche entr'ouverte laissait voir des dents blanches et brillantes ; un dos large surmonté d'un gros cou nu se plaça devant les carreaux, et Judas ne vit plus rien. Soudain, le silence se fit.

— Qu'ya-t-il? Pourquoi se taisent-ils? Auraient-ils peut-être deviné ?

En une seconde, la tête de Judas se remplit tout entière de la clameur, du hurlement de milliers de pensées furieuses. Avaient-ils deviné ? Avaient-ils compris qu'ils avaient là,devanteux, le meilleur homme de la terre? C'était si simple, si évident ! Que se passait-il maintenant dans le corps de garde ? Les soldats s'étaient agenouillés et pleuraient doucement, en baisant Ses pieds. Jésus allait sortir et ses persécuteurs se traîneraient derrière Lui avec soumission ; Il allait venir vers Judas, Il sortirait vainqueur, héros, maître de la vérité, Dieu !...

— Qui est-ce qui trompe Judas? Qui estce qui a raison ?

Mais non ! Les cris et le vacarme recommençaient. On frappait de nouveau Jésus. On n'avait pas compris ; on n'avait pas deviné ; on Le frappait plus fort encore, avec plus d'acharné-

JLDAS ISCARIOTE 1 i9

ment. Les feux achevaient de se consumer en se couvrant de cendres ; et la fumée qui s'élevait au-dessus d'eux était aussi transparente et aussi bleue que l'air ambiant, et le ciel était diaphane comme la lune. Le jour se levait.

— Qu'est-ce que le jour ? se demanda Judas.

Tout s'enflamma, tout étincela, comme repris d'un regain de jeunesse, et la fumée n'était plus bleue mais rosée vers le haut. Le soleil apparaissait.

— Qu'est-ce que le soleil ? se demanda Judas.

On se montrait le Judéen du doigt, et les gens disaient, les uns avec haine et mépris, les autres avec terreur :

— Voyez : voilà Judas le Traître I C'était, le début de Tinfamante renommée

à laquelle il devait être voué à jamais. Des milliers d'années passeraient, les peuples remplaceraient les peuples, mais les paroles prononcées avec effroi et réprobation par les bons et par les méchants continueraient à résonner sous le ciel :

— Judas le Traître... Judas le Traître I

Il écoutait avec indilîérence tout ce qu'on disait de lui ; une curiosité ardente et dominatrice l'absorbait. Dès le matin, lorsqu'on eut fait sortir du corps de garde le Nazaréen tout meurtri, l'Iscariote le suivit et, chose

JUDAS ISCARIOTE loi

étrange, il n'éprouvait ni anxiété, ni douleur, ni joie, mais seulement l'invincible désir de tout voir et de tout entendre. Il n'avait pas dormi de la nuit, et pourtant il se sentait les membres légers. Quand on lui barrait la route quand la foule le bousculait, il se frayait passage à coups de coude et se faufilait au premier rang; son œil vivant etremuant ne pouvait rester immobile une minute. Afin de ne pas perdre un seul mot de l'interrogatoire de Jésus par Caïphe, Judas mit sa main en cornet derrière son oreille et de temps à autre il hochait la tête d'un air approbateur et disait:

— Très bien ! Très bien ! Tu entends, Jésus !

Mais il n'était pas libre, pas plus qu'une mouche attachée à un fil ; elle bourdonne et volète de-ci de-là, pourtant le fil docile et obstiné ne la quitte pas une seconde. Des pensées pesantes comme des pierres écrasaient la nuque de Judas, et il était rivé à elles comme elles étaient rivées à lui. Il semblait

152 JUDAS ISCARIOTK

ne pas savoir ce qu'étaient ces pensées, il ne voulait pas s'en soucier, mais il les sentait sans répit. Et par moments, elles se mettaient à le broyer de tout leur inimaginable poids. Et c'était comme si la voûte d'une caverne rocheuse se fût lentement abaissée sur la tête de riscariote. Alors, il portait la main à son cœur, il s'efforçait de bouger, comme s'il eût été transi de froid, et il se hâtait de regarder ailleurs, sans pouvoir fixer les yeux nulle part. Lorsque Jésus sortit de chez Caïphe, riscariote, tout proche de Lui, rencontra Son regard lassé et, sans s'en rendre compte, il hocha amicalement la tête à plusieurs reprises. — Je suis ici, mon fils, je suis ici ! murmura-t-il précipitamment, et il poussa avec colère un homme qui se tenait sur son chemin. Maintenant, la foule criarde et pressée se dirigeait vers la maison de Pilate, où avaient lieu le dernier interrogatoire et le jugement. Judas examinait avec une curiosité

JUDAS ISCABIOTE 153

insupportable les visages des badauds qui accouraient de toutes parts. Beaucoup étaient des gens totalement inconnus de l'Iscariote et qu'il n'avait jamais vus ; mais il en apercevait d'autres aussi, de ceux qui avaient crié « Hosanna I » sur le passage de Jésus ; et leur nombre semblait grandir à chaque pas.

« C'est ainsi! C'est ainsi I », pensa très vite Judas, et il eut le vertige comme s'il eût été pris de vin. « Tout est fmi. Ceux-là vont tout de suite crier . « Il est à nous, ce Jésus, que faites-vous !.. » Tout le monde comprendra et... »

Mais les croyants marchaient indifférents en apparence. Les uns feignaient de sourire, comme si l'événement ne les concernait pas ; les autres murmuraient sur un ton timide et contenu on ne sait quoi ; dans la rumeur des mouvements, dans les exclamations furieuses des ennemis de Jésus, leurs faibles voix „'étouffaient sans laisser de traces. Et Judas

loi JUDAS ISCARIOTE

se sentit de nouveau léger. Mais, soudain, il remarqua, non loin de là, Thomas qui s'approchait avec précaution ; après un court instant de réflexion, il fit un pas pour aller le rejoindre. A la vue du traître, Thomas eut peur et voulut se cacher ; mais Judas le rattrapa au fond d'une ruelle étroite et sale.

— Thomas ! Attends-moi donc 1 L'apôtre s'arrêta et, jetant les deux mains

en avant, prononça d'un ton solennel :

— Va-t'en de moi, Satan 1 LTscariote eut un geste d'impatience.

— Que tu es bête, Thomas ! Je te croyais plus intelligent que les autres. Satan î Satan! Il faudrait d'abord le prouver.

Thomas laissa retomber les bras et demanda avec étonnement :

— N'est-ce donc pas toi qui as livré le Maître ? Je t'ai vu moi-même amener la cohorte et lui indiquer Jésus. Si ce n'est pas là de la trahison, qu'appellerait-on de ce nom ?

JUDAS ISCABIOTE 155

— Autre chose, autre chose, répondit vivement Judas. Ecoute, vous êtes nombreux, ici ; il faut vous rassembler tous et crier à haute voix : « Rendez-nous Jésus, Il est à nous I » On n'osera pas vous Le refuser. Ils comprendront eux-même que...

— Que dis-tu ! que dis-tu ! interrompit Thomas avec vivacité et en gesticulant. Ignores-tu la quantité de soldats armés et de serviteurs du temple rassemblés ici ? Et d'ailleurs, le jugement n'a pas encore eu lieu, et nous ne devons pas entraver le cours de la justice. Comment ne comprendrait-on pas que Jésus est innocent ? On va sans doute le remettre immédiatement en liberté.

— Tu es aussi de cet avis ? fit Judas d'un air pensif. Et si c'était vrai, Thomas! Qu'adviendrait-il alors ? Qui aurait raison ? Qui tromperait Judas ?

— Nous avons discuté toute la nuit et nous sommes arrivés à la certitude que le tribunal

ne pouvait condamner un innocent. Et s'il Le condamne,..

— Eh bien ? insista Judas.

— ... Ce ne serait jDas un tribunal. Et les juges seront sévèrement châtiés le jour où ils devront rendre compte de leurs actes devant le Juge suprême...

— Devant le Juge suprême I Encore un Juge suprême ! ricana l'Iscariote.

— Et nous t'avons tous maudit; mais, puisque tu prétends que tu n'es pas le traître, j'estime qu'il faudrait te juger...

Sans écouter la fin, Judas fît brusquement demi-tour et se mit à courir à toute vitesse le long de la ruelle, à la poursuite de la foule qui s'éloignait. Mais, bientôt, il ralentit le pas^ ayant réfléchi que les gens marchant en grand troupeau serré, n'avancent pas vite ; un homme seul comme lui, devait les rattraper facilement.

Lorsque Pilate fit sortir Jésus de son palais et Le plaça devant le peuple, Judas était collé contre une colonne ; le dos massif des soldats semblait Гу fixer ; il tordait le cou avec colère et essayait de voir ce qui se passait, entre deux casques brillants. Il sentit tout à coup très nettement que tout était fini. Sous le soleil, beaucoup plus haut que les tètes de la foule, il aperçut Jésus, pâle et ensanglanté, coiffé d'une couronne d'épines dont les pointes pénétraient dans son front. Il était debout au bord d'une petite éminence ; on Le distinguait entièrement, de la tête sereine jusqu'aux pieds petits et hâlés. Il attendait avec un tel calme, Il était si lumineux, dans Sa pureté et Son innocence, que seul

un aveugle incapable de deviner le soleil n'aurait pas vu ; seul un fou n'aurait pas compris. Et la foule se taisait ; le silence était tel que Judas entendait respirer le soldat placé devant lui ; à chacune de ses aspirations une courroie grinçait sur son corps.

— C'est ainsi ! Tout est fini. Ils vont comprendre I pensait Judas, et soudain quelque chose de bizarre, quelque chose qui ressemblait à la sensation foudroyante qu'on éprouverait en tombant du haut d'une montagne infiniment élevée, dans un gouffre béant et bleu, arrêta les battements de cœur de l'Iscariote.

Les lèvres de Pilate s'abaissèrent en une moue dédaigneuse vers son menton arrondi et rasé, et il jeta à la foule des paroles brèves et sèches, comme on lance des os à une bande de chiens affamés, afin de tromper leur soif de sang frais, leur faim de chair vivante et palpitante :

JUDAS ISCABIOTE 159

— Vous m'avez amené cet homme en disant qu'il excitait le peuple à la révolte ; et voici, je Tai interrogé devant vous et je ne l'ai trouvé coupable en rien de ce dont vous Taccusez.

Judas ferma les yeux. Il attendit.

Et la foule tout entière se mit à clamer, à brailler, à hurler ; des milliers de voix bestiales retentirent ;

— A mort ! Crucifie-le 1 Crucifie-le I

Et comme si elle se raillait elle-même, comme si elle voulait en une seule fois se repaître de la honte infinie de sa chute et de sa démence, la foule continuait de hurler par ses milliers de voix de brutes :

— Rends-nous Barabbas ! Crucifie le Nazaréen !... Crucifie-le I

Mais le Romainn'avait pas encore prononcé la parole décisive ; sur son visage hautain et glabre passaient des rictus de dégoût et de colère. Il comprend I 11 a compris I II parle

tout bas à ses serviteurs, mais le hurlement de la foule couvre le bruit de sa voix. Que dit-il ? Leur donne-t-il l'ordre de tirer leurs épées et de frapper ces insensés ?

— Apportez-moi de Геаи.

— De Геаи ? Quelle eau ? Pourquoi ?

11 se lave les mains. Pourquoi lave-t-il ses mains blanches, immaculées et scintillantes de bagues ? Il les lève et avec une irritation contenue il crie à la foule assemblée qui se tait et s'étonne :

— Je suis innocent du sang de ce juste. Cela vous regarde.

L'eau s'égoutte encorede ses doigts et tombe sur la dalle ; soudain quelque chose de mou vient s'étaler aux pieds de Pilate ; des lèvres minces et brûlantes baisent sa main qui se défend en vain ; ces lèvres se collent aux doigts comme des tentaculesquisuceraientlesang, elles mordent presque. Le gouverneur, plein de répugnance et d'effroi regarde et voit un grand

corps qui se contorsionne, une tête avec un visage inégal et fauve et deux yeux immenses, étrangement dissemblables; on dirait que ce n'est pas un être qui s'agrippe à ses pieds et à ses mains, mais une véritable multitude. Pilate entend un chuchotement saccade et ardent :

— Tu es sage. ..Tu es noble... Tu es sage... sage I...

Et c'est une joie si véritablement satanique qui flambloic sur le visage de ITscariotc que l'autre le repousse du pied avec une exclamation de terreur. Judas tombe à la renverse ; il gît sur la dalle de pierre, comme un démon terrassé ; il tend encore la main vers Pilate qui s'éloigne et il chuchote d'une voix d'amant passionnément épris :

— Tu es sage I Tu es sage ! Tu es noble !

Puis il se lève prestement et s'éloigne, accompagné par les rires des soldats. Car tout n'est pas encore fini. Quand ils verront la

1G2 JUDAS I?CARIOTi:

croix, quand ils verront les clous, peut-être comprendront-ils, et alors... Et alors ? Judas distingue en passant Thomas, blême et bouleversé ; il hoche la tête pour le tranquilliser et rejoint Jésus qu'on mène au supplice. La marche est pénible, les petits cailloux roulent sous les pieds et. Tlscariote s'aperçoit tout à coup qu'il est las. Il ne se préoccupe plus que d'une chose: c'est de ne pas se faire mal en marchant ; il regarde vaguement de côté et d'autre, il entrevoit Marie de Magdala qui pleure, et avec elle une foule d'autres femmes en larmes : les сЬел^еих en désordre, les yeux rouges, la bouche contractée, elles s'abandonnent à l'intînie tristesse que la tendre âme féminine éprouve devant le crime triomphant. Judas s'anime tout à coup, et saisissant l'instant favorable, il court auprès de Jésus :

— Je suis avec Toi ! chuchote- t-il précipitamment.

JLDAS ISCARIOTE 103

Les soldats Técartent à coup de fouet, il se baisse pour ne pas être atteint, montre les dents et, penché vers le Christ, ajoute très vite ;

— Je vais avec Toi... là-bas. Là- bas, comprends-Tu ?

Il essuie le sang ruisselantduvisagede Jésus et menace du poing un soldat qui se retourne en riant pour le désigner aux autres. Il cherche Thomas, sans trop savoir pourquoi, mais celui-ci ne se trouve pas dans le cortège, ni lui, ni aucun des apôtres. LTscariote ressent de nouveau delà fatigue ; il marche lourdement et examine avec attention les petits cailloux pointus et blancs qui roulent sous ses pieds.

... On leva le marteau pour clouer au bois la main gauche de Jésus. A cette vue Judas ferma les yeux et demeura sans voir, sans respirer, sans vivre ; il écoutait seulement. Mais le fer choqua le fer avec un grincement ; des coups brefs et sourds se succédèrent; on entendait le clou pointu pénétrer dans le bois mou, dont il écartait les fibres...

Une main était clouée. Il n'était pas encore trop tard !

L'autre main fut clouée. Il n'était pas encore trop tard.

Ensuite ce fut un pied, puis l'autre. Tout était-il vraiment fini ? Judas rouvre les yeux avec hésitation, il voit la croix qui se soulève, vacillante, et qu'on plante dans un trou.

Il voit les bras de Jésus se contracter douloureusement et se tendre ; il voit s'agrandir les plaies ; le ventre dégonflé remonte soudain sous les côtes. Les bras s'allongent, s'allongent toujours; ils deviennent minces et blancs ; ils se désarticulent à l'épaule ; sous les clous, les blessures rougissent, rampent; elles vont se détacher... Non, elles s'arrêtent. Tout s'arrête. Seuls, les flancs remuent, soulevés par une respiration courte et profonde. La croix surgit de l'obscurité même de la terre, et sur elle Jésus est crucifié. L'efl'roi et les rêves de Judas se sont réalisés. Il se redresse, s'étant agenouillé inconsciemment, et regarde froidement autour de lui. C'est ainsi que regarde un vainqueur barbare qui a décidé dans son cœur de tout livrer à la destruction et à la mort et qui embrasse d'un suprême coup d'œil la ville étrangère et riche encore vivante, encore bruyante, mais sur laquelle la main glacée de la mort étend déjà

sa puissance. Et ce triomphe vacille eiîroyablement. Et s'ils allaient comprendre? 11 était encore temps, Jésus était encore vivant. Ses yeux avaient un regard si implorant, si douloureux...

Cette mince taie qui voilait les yeux des assistants, cette taie si fine qu'elle semblait ne pas exister^ qui pourrait l'empêcher de se déchirer ? Si le peuple allait comprendre tout à coup ? Si tout à coup, en une masse imposante de femmes, d'hommes et d'enfants, ils allaient s'avancer, balayer les soldats, les noyer dans leur sang jusqu'aux oreilles ; s'ils allaient arracher la croix maudite ; si les mains de ceux qui étaient restés envie allaient élever bien haut, au-dessus des ténèbres de la terre, Jésus libéré ! Hosanna I Hosanna !

Hosanna ? Non, Judas fera mieux de se coucher sur le sol. Non, il fera mieux de se coller à la terre et, claquant des dents comme

JUDAS iSCARÎÛTE 10"

un chien, il observera et attendra que les autres se lèvent. Mais quelle perturbation se produit dans le temps ? Tantôt il s'arrête presque complètement, et on a envie de le pousser avec la main, de le frapper à coups de pied ou de fouet, comme un àne paresseux ; tantôt il se précipite follement du haut d'une montagne, semble-t-il, et les instants qui se pressent coupent la respiration et les mains cherchent en vain un appui. Marie de Magdala pleure. La mère de Jésus pleure aussi. Qu'importe I Leurs larmes, les larmes de toutes les mères, les larmes de toutes les femmes du monde entier ont-elles de l'importance, en ce moment-ci ?

« Que sont les larmes?» se demande Judas, et il voudrait pousser furieusement le temps qui résiste ; il л'oudrait le frapper à coups de poings, il le maudit comme un esclave. Le temps est à autrui, c'est pourquoi il est si indocile. Ah I s'il appartenait à Judas ! mais

iG8 JUDAS ISCARIOTE

il appartient à tous ces gens qui pleurent, qui rient, qui bavardent comme sur la place du marché. Le temps appartient au soleil ; il appartient à la croix et au cœur de Jésus qui meurt si lentement.

Quel cœur vil que celui de Judas 1 II le presse sous sa main, il le tient, et ce cœur crie : « Hosanna ! » si fort que tout le monde va l'entendre ! Judas le comprime contre le sol et il continue à crier ; « Hosanna ! Hosanna I » comme un sacrilège qui dévoilerait au public des rues les sacrés mystères... Taistoi ! Tais-toi 1

Soudain se font entendre des pleurs entrecoupés qu'accompagnent des plaintes sourdes et déchirantes ; on se précipite à la hâte vers la croix. Qu'y a-t il ? Ont-ils compris ?

Non, c'est Jésus qui meurt. En vérité, cela peut-il être ? Oui, Jésus meurt. Les mains pâles sont immobiles, mais de brefs frémissements parcourent les jambes, la poitrine, le

visage. Et cela est possible ? Oui, Il meurt. La respiration se ralentit. Elle s'arrête. Non. Encore un soupir, Jésus est encore sur la terre. Y est-Il encore ? Non. Non. Non. Jésus est mort.

Tout est accompli. Ilosanna ! Hosanna !...

Les rêves épouvantables se sont réalisés. L'homme de Keriotli tient là victoire. Oui la lui arrachera maintenant? Tout est accompli. Que les peuples, que tous les peuples de la terre se rassemblent sur le GoIgotha,que des millions de bouches clament : « Hosanna ! Hosanna 1 » qu'on répande au pied du Calvaire une mer de sang et de larmes, qu'importe ! on ne trouvera plus que la croix infâme et Jésus mort I

Impassible, Judas examine le cadavre ; son regard s'arrête un instant sur la joue qu'il a effleurée hier d'un baiser d'adieu. Puis le Judéen s'en va lentement. Le temps lui ap-

partient tout entier maintenant, et Judas marche sans se hâter. La terre elle aussi tout entière lui appartient, et il marche avec fermeté, comme un souverain, comme un empereur, comme un homme qui est infiniment et joyeusement seul en ce monde. Il aperçoit la mère de Jésus et lui dit avec rudesse :

— Tu pleures, mère ? Pleure, pleure ; les mères de la terre entière mêleront leurs larmes à teslarmes... jusqu'au jour oùnous reviendrons, Jésus et moi, pour anéantir la mort.

Est-il fou, ce traître^ ou bien raille-t-il? Mais lia l'air grave et sévère et ses yeux sont tranquilles à présent. Il s'arrête et considère avec une froide attentionla terrequiesttoutcneuve, toute petite. Elle esl devenue toute petite et il la sent tout entière sous ses pieds ; il regarde les colliues que les derniers rayons du soleil rougissent vaguement. Il sent les montagnes sous ses pieds. Il lève les yeux au ciel qui tend grande ouverte sa coupole bleue ;

il regarde le soleil rond qui s'efforce en vain de brûler et d'aveugler, et il sent sous ses pieds et le ciel et le soleil. Infiniment et joyeusement seul, il éprouve avec fierté l'impuissance de toutes les forces agissantes dans le monde et il les précipite toutes dans Га-

bime.

Et il s'en va plus loin, du même pas paisible et assuré. Et le temps ne va ni en avant ni en arrière ; docilement, de la même allure que le Judéen, il progresse de toute son invisible et énorme masse.

Tout est accompli.

Toussotant, saluant sans répit, souriant à tous d'un air rusé, Judas de Kerioth, le Traître, se présenta devant le sanhédrin. C'était vers midi, le lendemain dujour où Jésus avait été crucifié. Les juges et les meurtriers du Nazaréen étaient tous là : le vieil Anne et ses fils, images fidèles et répugnantes du père, et son gendre Gaïphe que l'ambition consumait, et tous les autres membres du sanhédrin, qui dérobèrent leur nom à la mémoire humaine, riches et éminents sadducéens, fiers de leur puissance et de leur connaissance de la loi. Ils reçurent le Traître en silence et, comme si personne n'était entré, leurs visages hautains n'eurent pas un tressaillement. Même le plus humble, le plus insignifiant

d'entre eux et que les autres ignoraient, leva son visage d'oiseau et regarda dans le vague comme si rien de particulier ne s'était passe. Judas salua, salua encore, et les membres du sanhédrin se taisaient toujours ; il semblait vraiment que ce n'était pas un être humain qui venait de faire son entrée, mais simplement qu'un insecte impur rampait devant eux. Judas de Kerioth n'était pas homme à se troubler. Le tribunal gardait le silence, et lui, il saluait et se disait que, s'il le fallait, il saluerait jusqu'au soir.

Enfin, Gaïphe impatienté demanda :

— Que veux-tu?

Judas s'inclina encore une fois et déclara avec modestie :

— C'est moi. Judas de Kerioth, celui qui vous a livré Jésus de Nazareth.

— Et après ! Tu as reçu ton dû. Va-t'en donc, ordonna Anne.

Comme s'il n'eût pas entendu, le Judéen

continua de saluer. Et Caïplie, le désignant de l'œil, demanda à Anne :

— Combien lui a-t-on donné ?

— Trente pièces d'argent.

Caiphe sourit ; Anne sourit aussi, et sur tous les hautains visages un gai sourire glissa comme une onde ; celui qui avait une tête d'oiseau se mit même à rire. Judas pâlit visiblement et reprit très vite.

— Oui, oui, c'est bien peu ; mais Judas n'est pas mécontent, Judas ne se plaint pas d'avoir été dépouillé. Il est satisfait. N'a-t-il pas servi une cause sacrée ? Mais oui, une cause sacrée. Et les plus sages n'écoutentils pas maintenant Judas, ne se disent-ils pas : « Il est des nôtres, Judas Tlscariote, il est notre frère et notre ami. Judas le Traître. » Anne n'a-t-il pas envie de se mettre à genoux et de baiser la main de Judas ? Mais Judas ne la lui donnera pas, car il a peur d'être mordu, il est poltron.

Caïphe dit:

— Chassez ce chien. Qu'est-ce qu'il jappe?

— Va-t'en d'ici I Nous n'avons pas le temps d'écouter tes bavardages, déclara Anne avec indifférence.

Judas se redressa et ferma les yeux. Le rôle de menteur et de dissimulateur qu'il avait soutenu avec tant de facilité pendant toute sa vie lui était soudain devenu un fardeau insupportable ; d'un battement des cils, il le rejeta. Lorsqu'il leva de nouveau les yeux sur Anne, son regard était simple, franc et terrible dans sa droiture dépourvue d'artifice. Les assistants ne s'aperçurent pas tout de suite de ce changement.

— Tu veux qu'on te chasse à coups de bâton ! cria Caïphe.

Etouffant sous le poids des pensées terribles qu'il élevaitde plus en plus hautpour les précipiter comme d'un sommet sur la tête des juges, riscariote répliqua d'une voix rauque:

— Savez-vous... dites, savez-vous bien qui était Celui que vous avez condamné et crucifié hier ?

— Nous le savons. Л'а-t'en 1

D'un seul mot, il allait déchirer la mince taie qui voilait leurs yeux, et la terre tout entière allait frémir sous le faix de Timpitoyable vérité. Ces gens avaient une âme, ils allaient la perdre ; ils avaient la vie, elle allait leur être enlevée ; ils jouissaient de la lumière: les ténèbres éternelles et l'épouvante allaient les envelopper. Hosanna ! Hosanna !

Et les voici, les paroles terribles qui déchirèrent sa gorge :

— Ce n'était pas un imposteur. Il était innocent et pur. Entendez-vous ! Judas vous a trompés ; il vous a livré un innocent !

11 attendit. Et il ouït la voix impassible et sénile d'Anne qui répliquait :

— Et c'est là tout ce que tu avais à nous dire ?

— Je crois que vous ne m'avez pas compris, fit Judas avec dignité et en palissant encore. Judas vous a trompés : Jésus était innocent. Vous avez tué un innocent.

Celui qui avait un visage d'oiseau se mit à sourire ; mais Anne resta glacial ; il s'essuyait le visage ; il bâilla. Caïphe bâilla aussi et dit d'une voix lasse :

— Et l'on ose parler de Tintelligence de Judas riscariote ! C'est un imbécile, un imbécile, très ennuyeux même, tout simplement.

— Comment! s'exclama Judas, envahi d'une sombre fureur. Mais qu'est-ce que vous êtes, vous, les intelligents? Judas vous a trompés, entendez-vous? Ce n'est pas Jésus qu'il a trahi, mais c'est vous, les sages, c^'est vous, les puissants, qu'il a livrés à jamais à la mort infâme, à la mort éternelle. Trente pièces d'argent! Oui! Oui! Mais c'est là le prix de votre sang, de votre sang, de votre sang impur comme l'eau sale que les femmes déver-

sent au seuil de leur maison dans la rue. Ah I grand-prètre, vieil Anne insensé, tout gonflé de science, pourquoi n'as-tu pas donné une pièce d'argent, une obole de plusl Car c'est à ce prix-là que tu seras taxé pendant toute l'éternité !

— Hors d'ici ! rugit Caiphe, écarlate de colère.

D'un geste, Anne l'arrêta ; avec la même indifférence il demanda à Judas :

— Est-ce tout, maintenant?

— Si je m'en vais dans le désert et que je crie aux animaux : « Animaux, savez-vous à quel prix les hommes ont évalué leur Sauveur? » Que feront-ils? Ils sortiront de leurs tanières ; ils hurleront de rage; ils oublieront leur peur de l'homme, ils viendront vous dévorer !... Si je dis à la mer ; « Mer, sais-tu à quel prix les hommes ont évalué leur Dieu? » Si je dis aux montagnes : « Montagnes, savez-vous à quel prix les hommes

ont évalué leur Maître ? » Et la mer et les montagnes quitteront les lieux qui leur ont été attribués de toute éternité, elles rouleront ici et s'abattront sur vos têtes î,..

— Judas veut faire le prophète ! Il parle si haut! remarqua d'un ton sarcastique celui qui avait un visage d'oiseau, et il lança un regard obséquieux à Caïphe.

— ...Aujourd'hui, j'ai vu le soleil livide. Il regardait la terre avec efTroiet il disait : « Où est l'Homme ? » Aujourd'hui, j'ai vu le scorpion ; il était au repos sur une pierre et il riait en disant : « Où donc est l'Homme ? » Je m'approchai et le regardai en face. Il riait toujours en disant: « Où donc est THomme, je ne le vois pas I » Où donc est THomme, dites-le-moi, je ne Le vois pas ! Judas, le pauvre Judas de Kerioth serait-il devenu aveugle ?

Et le Judéen se mit à pleurer bruyamment. Il était à cette heure-là pareil à un fou ; Caï-

phe se détourna de lui avec un geste dédaigneux. Anne réfléchit un instant et déclara :

— J*estinie qu'en effet tu as été payé insuffisamment. Judas, et c'est là ce qui te tourmente. Tiens, voilà encore de Targent ; prendsle et donne-le à tes enfants !

Il laissa tomber quelque chose qui tinta très fort. Ce son ne s'était pas encore éteint qu'un autre, étrangement semblable, le prolongea : c'était Judas qui jetait par poignées oboles et pièces d'argent au visage du pontife et des juges. Il rendait le prix de la trahison. Les pièces volaient obliquement comme une averse, tombaient sur les figures, sur la table, roulaient sur le sol. Quelques-uns des anciens se protégèrent la face avec leurs mains qu'ils étendirent la paume en dehors ; les autres avec des cris et des injures abandonnèrent vivement leur place. Judas, visant le grandprêtre, lança sa dernière pièce de monnaie que sa main tremblante dut chercher long-

temps dans la bourse. Puis, il cracha à terre avec fureur et sortit.

— C'est ainsi, c'est ainsi ! murmura-t-il, courant à travers les ruelles, au grand effroi des enfants. Je crois que tu as pleuré, Judas? Gaïplie serait-il dans le vrai en disant que Judas de Keriotli est bête ? Celui qui pleure au jour delà grande vengeance, celui-là en est indigne, le sais-tu Judas ? Ne permets pas à tes yeux de te tromper ; ne permets pas à ton cœur do mentir, n'arrose pas le feu avec des larmes, Judas de Keriotli 1

Les disciples étaient assis, plongés dans un mélancolique silence et prêtaient Toreille à ce qui se passait au dehors. Ils craignaient encore que la vengeance des ennemis du Christ ne les atteignît eux aussi ; ils s'attendaient tous à voir les soldats faire irruption chez eux ; peut-être y aurait-il de nouveaux supplices. Matthieu et Marie de Magdala étaient assis aux côtés de Jean et le consolaient à mi-voix; la mort du Maître avait particulièrement affecté rélève préféré. Marie, le visage gonflé de larmes, caressait avec douceur les cheveux onduleux et souples de Jean ; Matthieu prononçait d'une voix grave les paroles de Salomon:

« Celui qui est lent à la colère vaut mieux

JUDAS ISCABIOTE 183

qu'un héros ; et celui qui est maître de lui est plus fort que celui qui prend des villes. » A ce moment-là Judas de Kerioth entra, en claquant la porte. Tous, au premier abord, tressaillirent, ne comprenant pas ce qui arrivait ; mais lorqu'ils aperçurent les traits haïs et la tête bosselée et rousse du Judéen, ce fut un concert d'invectives et décris. Pierre leva les deux mains et s'exclama ;

— Va-t'en d'ici, traître ! Va-t'en, sinon je te tue 1

Mais, quand on eut considéré plus attentivement le visage et les yeux de l'Iscariote, on se tut, puis on chuchola d'un air craintif :

— Laissez-le I Laissez-le I II est possédé de Satan !

Ayant attendu qu'on fît silence, Judas prononça tout haut :

— Réjouissez-vous, prunelles de Judas de Kerioth ! Vous venez de voir les impassibles meurtriers^ et maintenant, les traîtres poltrons

sont devant vous 1 Où est Jésus ? Je vous le demande : Où est Jésus ?

Il y avait quelque chose d'autoritaire dans la voix rauque de l'homme de Kerioth;et Thomas avec soumission répondit:

— Tu sais bien toi-même, Judas, que notre Maître a été crucifié hier au soir.

— Et vous l'avez permis ? Où était-il donc à ce moment, votre amour ? Toi, l'élève préféré, et toi, la pierre, où étiez-vous, quand votre Ami a été cloué sur le bois d'infamie ?

— Que pouvions-nous faire, juges-en toimême! répliqua Thomas, avec un geste découragé.

— Et c'est toi qui le demandes, Thomas ? Ah ! c'est ainsi ! C'est ainsi I...

Judas de Kerioth pencha la tête de côté et, soudain, se répandit en anathèmes :

— Quand on aime, on ne demande pas ce qu'il faut faire. On va et on agit. On pleure, on mord, on étouffe l'ennemi, on lui brise les

OS ! Quand on aime ! Si ton fils se noie, estce que tu vas en ville pour dire aux passants : « Mon fils se noie, que faut-il que je fasse? » Ne te jettes-tu pas à l'eau toi-même ? Ne te noies-tu pas en même temps que ton fils ? Quand on aime !

Pierre répondit d'un ton morne aux paroles furieuses de Judas :

— J'ai tiré Tépée, mais II a dit Lui-même : « Laisse, arrête! »

— Et tu L'as écouté ? ricana Judas. Pierre, Pierre, comment peut-on Lui obéir ? Il ne connaît rien aux hommes, ni à la lutte !

— Celui qui Lui désobéit ira dans la géhenne du feu.

— Pourquoi n'y as-tu pas été, Pierre ! Pourquoi n'y as-tu pas été I La géhenne du feu, qu'est-ce que la géhenne ? Et si même tu y avais été, qu'importe 1 A quoi te sert d'avoir une âme, si tu ne peux pas la jeter au feu, quand tu le désires?

— Tais-toi ! s'écria Jean, en se levant. C'est lui-même qui a voulu se sacrifier. Et ce sacrifice est merveilleux !

— Y-a-t-il des sacrifices merveilleux ? Que dis-tu là, disciple favori ? Quand il y a une victime, il y a aussi des bourreaux et des traîtres. Le sacrifice, c'est de la souffrance pour un seul et de la honte pour tous. Traîtres, traîtres, qu'avez-vous fail de la terre ? Maintenant, on la regarde d'en haut et d'en bas, et on rit, et on clame : « Voyez donc cette terre où l'on a crucifié Jésus ! » Et on crache sur elle, comme je le fais moi-même !

— Il a pris tout le péché du monde sur Lui. Son sacrifice est magnifique, ajouta Jean.

— Non, c'est vous, les disciples favoris, qui êtes chargés de tout le péché ! N'est-ce pas par vous que commence la race des traîtres, Tengeance des pusillanimes et des menteurs? Qu'avez-vous fait de la terre, aveugles ? Vous avez voulu la conduire à sa perdition ; vous

baiserez bientôl la croix sur laquelle vous avez crucifié Jésus I Oui, oui, vous embrasserez la croix, c'est Judas qui vous le prédit I

— Pas d'outrages, Iscariote ! hurla Pierre, pourpre de fureur. Comment aurions-nous pu tuer tous les ennemis du Christ ; ils étaient si nombreux !

— Toi aussi, Pierre I s'exclama Jean avec colère. Ne vois-tu donc pas que Satan est entré en lui !... Éloigne-toi denous, tentateur. Tu es une outre de mensonge. Le Maître ne nous a pas ordonné de tuer !

— Mais vous a-t-Il interdit de mourir ? Pourquoi êtes-vous vivants, alors quTl est mort ? Pourquoi vos pieds se meuvent-ils, pourquoi votre langue prononce-t- elle des futilités, pourquoi vos yeux clignent-ils, alors que Lui, Il est mort, immobile, muet ? Gomment oses-tu crier, Pierre, alors qu'il se lait? Vous demandez à Judas ce qu'il fallait faire? Et Judas, le beau, le vaillant Judas de Kerioth

VOUS répond : mourir ! Vous deviez vous élancer sur la route, prendre les soldats parles bras, saisir leur épée. Il fallait les noyer dans la mer de votre sang. Il fallait mourir, mourir ! Et Son Père Lui-même aurait poussé une clameur d'effroi en vous voyant arriver tous ensemble I

Judas se tut, leva le bras et remarqua soudain sur la table les reliefs du repas. Saisi d'un étonnement bizarre, il examina les plats avec curiosité, comme s'il voyait de la nourriture pour la première fois de sa vie et demanda lentement :

— Gomment, vous avez mangé ? Vous avez dormi aussi, peut-être ?

— J'ai dormi, répondit brièvement Pierre en baissant la tête. (Il sentait déjà que Judas avait le droit de commander.) J'ai dormi et mangé.

Tbomas dit d'une voix ferme et résolue :

— Tout cela était impossible. Judas. Réflé-

chis : si nous étions tous morts, qui aurait parlé de Jésus? Qui aurait porté aux hommes Son Evangile, si nous étions tous morts, Pierre, Jean et moi?

— Et que devient la vérité elle-même dans la bouche des traîtres ? Ne devient-elle pas mensonge ? Thomas, Thomas, ne comprendstu donc pas que maintenant tu gardes seulement le tombeau de la vérité morte. Le gardien s*endort, un voleur vient et emporte la vérité. Me diras-tu où elle est ? Sois donc maudit, Thomas ! Tu seras sans postérité et pauvre à jamais ; et vous aussi, soyez maudits !

— Sois maudit toi-même, Satan ! vociféra Jean ; et Jacques, Matthieu et tous les autres disciples répétèrent ses paroles. Seul Pierre garda le silence.

— Je vais vers Lui ! dit Judas, en brandissant sa main autoritaire. Qui vient avec ITscariote vers Jésus ?

— Moi I Moi ! Je vais l'accompagner, s'écria Pierre, et il se leva. Mais Jean et les autres disciples l'arrêtèrent avec épouvante, en disant :

— Insensé ! As-tu oublié qu'il a remis le Maître aux mains des ennemis !

Pierre se frappa la poitrine à grands coups de poing et se mit à pleurer amèrement :

— Où irai-je, Seigneur I Où dois-je aller !

Depuis longtemps, Judas avait choisi, au, cours de ses promenades solitaires, Tcndroit où il se tuerait après la mort de Jésus. C'était sur la montagne, bien au-dessus de Jérusalem ; il n'y avait là qu'un seul arbre, tordu, à demi desséché et tourmenté par le vent qui Fassaillait de toutes parts. Il tendait une de ses branches cassées du côté de la ville sainte, comme pour la bénir ou la menacer, et ce fut celle-là que Judas choisit pour y attacher le nœud coulant. Mais, pour arriver à Tarbre, la route était longue et pénible, et l'homme de Kerioth était très fatigué. Les mêmes petits cailloux pointus qui lavaient incommodé, le jour de la crucifixion, roulaient sous ses

pieds et semblaient vouloir le faire revenir en arrière. La colline était haute, maussade, rébarbative et balayée par le vent. A plusieurs reprisesdéjà, Judas s'était assis pour reprendre haleine ; il avait de la peine à respirer ; derrière lui, par les crevasses des rochers, la montagne lui envoyait dans le dos son souffle glacé.

— Et toi aussi ! s^exclama-t-il d'un ton méprisant. Il haletait et secouait sa lourde tête, où toutes les pensées étaient maintenant pétrifiées, puis, il la redressait, écarquillait ses yeux morts et murmurait avec colère :

— Non, ils sont trop injustes pour Judas. Entends-tu, Jésus! Me croiras-tu maintenant? Je vais vers Toi. Fais-moi bon accueil, je suis fatigué. Je suis très fatigué. Et, nous reviendrons sur la terre, enlacés comme deux frères. Veux-tu ?

Il hochait de nouveau sa tête appesantie et

rouvrait tout grands les yeux en marmottant :

— Mais peut-être, là-haut aussi, T'irriteras-Tu contre Judas de Kerioth ? Peut-être ne croiras-Tu pas ? Et Tu m'enverras en enfer ? Qu'importe, j'irai en enfer. Et au feu de Ton enfer, je forgerai le fer, je forgerai le fer et je détruirai Ton ciel. Veux-Tu ? Me croiras-Tu alors ? Reviendras-Tu alors sur la terre avec moi, Jésus ?

Judas enfin arriva au sommet de la montagne, au pied de l'arbre tordu. Et là, le vent commença à le tourmenter. Mais invectivé par riscariote, il se mit à chanter doucement : le vent lui disait adieu avant de s'enfuir vers le lointain mystérieux.

— C'est bon ! C'est bon I... Ses disciples... ce sont des chiens! lui répondit Judas, en préparant le nœud coulant. Et comme la corde pouvait le tromper et se rompre, il l'attacha de façon qu'elle pendît au-dessus de

194 JUDAS ISCABIOTE

l'abîme; de la sorte, si elle se cassait, il trouverait tout de même la mort sur les rochers. Et avant de se détacher du sol d'un coup de talon pour se pendre, Judas de Kerioth eut soin de prévenir Jésus une fois encore :

— Fais-moi bon accueil, Jésus, je suis très fatigué.

Et il sauta. La corde se tendit, mais ne céda point ; le cou de Judas s'allongea et s'amincit, ses jambes et ses bras se croisèrent et retombèrent, comme des chiffes humides. Il mourut. Et c'est ainsi qu'en deux jours, Jésus de Nazareth et Judas de Kerioth le traître quittèrent la terre, Tun après l'autre.

Pendant toute la nuit, le corps se balança au-dessus de Jérusalem, comme un fruit monstrueux; et le vent tournait la face tantôt vers la ville, tantôt vers le désert, comme s'il voulait tour à tour montrer à Judas et la cité sainte et Tespace désolé. Cependant, de quelque côté que virât le visage déforme par

la mort, les yeux rouges, injectés de sang, identiques maintenant, comme deux jumeaux, regardaient invariablement le ciel.

Au matin, un promeneur à la vue perçante découvrit sur la hauteur le cadavre de Judas comme suspendu au-dessus de la ville et poussa des cris d'effroi. Des gens vinrent, décrochèrent le pendu et, apprenant son nom, le jetèrent dans un ravin profond, où pourrissaient déjà des chats, des chevaux, ainsi que d'autres charognes.

Le même soir, tous les croyants connaissaient la fin tragique du traître, et le lendemain, Jérusalem entière en était informée. La Judée pierreuse et la verte Galilée l'apprirent également ; et de la mer à l'autre mer qui est plus éloignée encore, la nouvelle de la mort du traître se répandit. Elle n'allait ni plus vite ni plus lentement que le temps, elle marchait à la même allure que lui; et comme le temps n'a pas de fin, on ne cessera jamais déparier

de la trahison de Judas et de son horrible mort. Et tous, les bons comme les méchants, voueront à la malédiction son infâme mémoire ; et parmi tous les peuples qui ont été et qui sont, il restera éternellement seul dans sa destinée cruelle. Judas de Kerioth, le traître.

Lorsque Lazare sortit du tombeau où la mort,pendant trois jours et troits nuits, Tavait tenu sous son énigmatique puissance, lorsqu'il rentra vivant dans sa demeure, on ne remarqua pas immédiatement les bizarreries inquiétantes qui, avecle temps, ont rendu son nom même si terrible. Pleins d'une joie rayonnante, parce qu'il était revenu à la vie, ses amis et ses parents le choyaient comme un enfant, assouvissaient leur avide tendresse, préoccupés de tout ce qui touchait à sa personne : sa nourriture, sa boisson, ses vête-

ments. On l'habilla avec somptuosité : une robe couleur d'espoir et de rire l'enveloppa comme un fiancé, et quand il s'assit derechef à la table au milieu des convives, quand il but et mangea de nouveau, les assistants dans leur allégresse pleurèrent, invitèrent les voisins à venir contempler le ressuscité. Les voisins accoururent et se réjouirent, attendris eux aussi jusqu'aux larmes ; des inconnus arrivèrent des villes et des bourgades lointaines et leur étonnement enthousiaste du miracle se manifesta par de bruyantes exclamations. On eût dit des abeilles bourdonnant autour de la maison de Marthe et de Marie.

Et Ton s'expliquait très naturellement ce qu'il y avait d'imprévu dans les mouvements et sur le visage de Lazare. C'étaient les suites de sa grave maladie et des secousses éprouvées. Le travail destructeur que la mort accomplit sur les cadavres avait été arrêté par une merveilleuse puissance, mais les traces

n'en avaient pas été tout h fait effacées ; Fœnvre de la mort demeurait sur le visage et le corps de Lazare, tel un dessin inachevé posé sous une mince plaque de verre. Aux tempes du ressuscité, autour de ses yeux et dans le creux des joues s'étendait un cerne profond, bleuâtre et terreux. Ses longs doigts eux aussi avaientpris cette même couleurbleuâtre, tandis que les ongles qui avaient poussé dans le tombeau figuraient des meurtrissures noires. Çà et là, aux lèvres, sur le corps, la peau boursouflée* avait éclaté sous des pressions profondes et il restait à ces endroits-là des crevasses rougeâtres et^ brillantes comme du mica transparent. Et Lazare était devenu obèse. Le corps gonflé dans le sépulcre avait gardé ses énormes proportions, ses affreuses convexités sous lesquelles on devinait les éléments visqueux de la pourriture. Cependant l'odeur cadavéreuse et nauséabonde dont le suaire de Lazare et, semblait-il, ses membres

mêmes étaient imprégnés, se dissipa bientôt et complètement. Au bout de quelque temps, la coloration bleuâtre des mains et du visage s'atténua aussi et les gerçures rougeâtres de la peau se fermèrent, mais elles ne disparurent jamais complètement. Tel fut l'aspect qu'il présenta aux hommes durant sa seconde vie, et son air semblait naturel à ceux qui l'avaient vu dans le tombeau.

Non seulement le visage de Lazare avait changé, mais toute sa manière d'être s'était transformée, et l'on ne s'en étonna pas davantage ; on n'y prêta même pas d'attention. Avant sa mort, Lazare était toujours insouciant et gai ; il aimait le rire, les taquineries inoffensives. Et c'était pour cette gaîté toujours aimable et égale, exempte de méchanceté et de rancune, que le Maître l'avait aimé. Maintenant Lazare était grave et taciturne. Les rares paroles qu'il prononçait de temps à autre étaient toujours des mots simples, cou-

LAZABE 203

tumiers et indispensables, aussi dépourvus de sens et de profondeur que les cris par lesquels l'animal exprime la souffrance et le plaisir, la faim et la soif. Un homme peut employer des vocables de ce genre pendant toute sa vie sans que jamais nul ne soupçonne ce qui peut réjouir ou torturer son amc profonde.

Ainsi, Lazare, assis parmi ses amis et ses proches à la table du festin, montrait le visage d'un cadavre sur lequel les ténèbres de la mort ont régné trois jours; dans ses somptueux vêtements de noce, étincelants d'or jaune et de pourpre sanglante, il demeurait accablé et silencieux, déjà effroyablement autre et distant ; mais personne encore ne s'en était aperçu. L'allégresse voguait autour de lui en larges ondes tantôt caressantes, tantôt bruyantes et sonores ; de chauds regards d'amour se posaient sur son visage encore glacé par le froid du tombeau ; la main brû-

20i LAZARK

lante d'un ami caressait sa main bleuâtre et pesante. Des sons harmonieux résonnaient. On avait fait venir des musiciens et gaîment ils jouaient du chalumeau et de la cymbale, de la cithare et du psaltérion. Jl semblait qu'autour de l'heureuse maison de Marthe et de Marie des abeilles bourdonnaient, des grillons chantaient, des oiseaux gazouillaient.

Un imprudent souleva le voile. D'un souffle, d'un mot jeté au vent, un imprudent rompit le charme radieux et découvrit la vérité nue. Sa pensée sans doute ne s'était pas encore nettement formulée dans son cerveau que ses lèvres, en souriant, demandaient déjà:

— Lazare, pourquoi ne nous racontes-tu point ce qui s'est passé là-bas?

Tous se turent, bouleversés par cette question. On eût dit qu'ils venaient tout à coup d'apprendre que Lazare avait été mort pendant trois jours ; ils le regardèrent avec curiosité, anticipant sa réponse. Mais Lazare garda le silence.

— Tu ne veux pas nous le dire ? s'étonna le convive. Est-ce donc si terrible ?

LAZABE

Et là encore, sa pensée retardait sur ses paroles ; si elle les eût devancées, il n'aurait pas posé cette question qui, au même instant, serra son propre cœur d'une affreuse terreur. L'inquiétude gagna toute l'assistance et on attendit avec angoisse la réponse de Lazare; mais il garda le même silence froid et morne et ne leva pas les yeux. Et alors, on remarqua pour la première fois, eût-on dit, et la teinte bleuâtre du visage et la répugnante obésité du corps; la main violacée de Lazare gisait sur la table comme oubliée ; involontairement, tous les regards convergèrent vers elle et il sembla aux convives que la réponse allait venir de cette main.

Les musiciens jouaient encore; mais le silence arriva jusqu'à eux, comme un flux qui atteint un recoin éloigné de la berge; il éteignit les accords joyeux. Le chalumeau se tut, puis le tympanon sonore et le psaltérion murmurant ; la cithare rendit un son trem-

LAZARK 207

blant et cassé comme si une corde se rompait ou que la chanson elle-même fût morte. Tout devint tranquille.

— Tu ne veux pas ? répéta le curieux, impuissant à retenir sa langue bavarde. La main violacée gisait, immobile. Elle remua un peu ; les assistants poussèrent un soupir de soulagement ; Lazare ressuscité les regardait en face, d'un regard pesant et terrible qui embrassait toute la salle.

La troisième aurore se levait depuis que Lazare était sorti du tombeau. A dater de ce jour beaucoup de gens subirent la force destructive de son regard ; mais ni ceux qui en furent brisés à jamais, pas plus que ceux qui trouvèrent dans les sources secrètes de la vie, aussi mystérieuse que la mort, Téncrgie d'y résister, ne purent expliquer la chose affreuse qui reposait, immobile, au fond de ses noires prunelles. Les yeux de Lazare ne manifestaient pas le désir de dissimu-

1er, encore moins de dire quoi que ce fût ; ils témoignaient la froideur d'un homme infiniment indifférent à l'existence. Des visiteurs insouciants demeuraient quelques instants auprès de lui sans rien remarquer d'anormal et ils apprenaient ensuite, avec un étonnement mêlé d'effroi, quel était cet être énorme et tranquille dont les vêtements somptueux aux teintes éclatantes, les avaient frôlés au passage. Le soleil ne cessait pas de briller quand Lazare regardait quelqu'un, le jet d'eau ne s'arrêtait pas de bruire, le ciel natal restait bleu et pur, et pourtant celui sur qui tombait ce regard énigmatique ne sentait plus le soleil, il n'entendait plus le jet d'eau, il ne reconnaissait plus le ciel natal. Parfois, rhomme qu'avait considéré Lazare, se mettait à pleurer amèrement et s'arrachait les cheveux, de désespoir ; comme un fou, il appelait au secours. Mais le plus souvent, il commençait à mourir, paisible et silencieux,

il agonisait pendant de longues années, il déclinait, s'anéantissait, desséché, incolore et ennuyeux, tel un arbre transplanté dans un terrain pierreux qui perd sa sève peu à peu. Les premiers, ceux qui criaient et se démenaient comme des possédés, revenaient parfois à la vie ; les seconds, jamais.

— Ainsi donc, Lazare, tu ne veux pas nous raconter ce que tu as vu là-bas ? répéta pour la troisième fois l'indiscret.

Mais maintenant, sa voix était morne et atone et de ses yeux déjà émanait l'ennui, l'ennui terne et mort. Et cet ennui terne et mort couvrait de sa poussière tous les visages. Les invités s'observaient les uns les autres avec une hébétude étonnée ; ils ne comprenaient pas pourquoi ils s'étaient assemblés et^avaientpris place à cette table somptueuse. La conversation tomba. On se disait avec apathie qu'il était Fheure de rentrer à la maison, mais ou ne parvenait pas à vaincre la

nonchalance engourdissante qui paralysait la volonté et affaiblissait les muscles ; les gens restaient ià, détachés les uns des autres, comme de petites lumières éparpillées, la nuit, dans la campagne.

Cependant les musiciens étaient payés pour jouer ; ils reprirent leurs instruments, et les accords avec leur gaîté ou leur mélancolie également factices retentirent de nouveau. La même harmonie sans doute se déroulait dans leur musique, mais les assistants écoutaient avec surprise : ils ne discernaient plus pourquoi il était nécessaire, pourquoi il était beau que des gens fussent là à pincer des cordes ou à tenir leurs joues gonflées pour emplir de vent de minces tuyaux et produire un bruit bizarre et compliqué.

— CoQime ils jouent mal ! fit quelqu'un.

Vexés, les musiciens se retirèrent. Les convives les iinitèrent et partirent un à un, car la nuit était venue. Et lorsque de tous

LAZARK 211

côtés les ténèbres paisibles les eurent enveloppés, que la respiration fut devenue plus facile, chacun d'eux vit soudain apparaître devant lui l'image de Lazare auréolée d'un éclat inquiétant, avec son visage bleu de cadavre, ses habits de marié aux couleurs resplendissantes, et ses yeux froids au fond desquels l'horreur s'était figée. Dans la nuit, l'effroyable et surnaturelle vision de celui qui était resté trois jours sous la domination mystérieuse de la mort devenait toujours plus nette. Pendant trois jours, Lazare avait été mort ; par trois fois le soleil s'était levé et s'était couché et Lazarenele voyait plus; les enfants jouaient ; Геаи chantait sur les cailloux, et il était mort ; la poussière s'élevait sur la grande voie, et il était mort. Et maintenant, Lazare rentrait parmi les vivants, il les frôlait; du fond de ses prunelles, pareilles à des verres noirs, c'était l'Au-Delà inconcevable qui regardait les vivants.

Personne ne se souciait de Lazare ; il ne possédait plus ni amis ni parents. Le grand désert qui encerclait la ville sainte s'avançait jusqu'au seuil même de sa maison ; bientôt il pénétra dans la demeure du ressuscité et s'étendit sur le lit comme une épouse. Personne ne s'inquiétait de Lazare. L'une après l'autre, ses sœurs Marthe et Marie le quittèrent. Marthe hésita longtemps avant de s'en aller, car elle se demandait qui le nourrirait et le consolerait ; elle pleurait et priait. Pourtant, une nuit, tandis que le vent soufflait dans le désert et que les cyprès se penchaient en sifflant sur le toit de la demeure, elle s'habilla sans bruit et partit. Lazare entendit sans doute la porte claquer ; elle était mal fermée et battait sous les assauts de la tem-

pête ; il ne se leva pas, il ne sortit pas, il n'alla pas voir ce qui se passait. Et pendant toute la nuit, jusqu'au matin, les cyprès sifflèrent sur sa tête et la porte tourna sur ses gonds avec un son plaintif, laissant pénétrer dans la demeure, le désert glacial, fureteur et avide. Tout le monde fuyait Lazare comme un lépreux et, comme à un lépreux, on lui aurait volontiers attaché au cou une clochette, afin d'éviter toute rencontre avec lui. Mais quelqu'un remarqua en palissant qu*il serait terrible d'entendre, la nuit, le tintement de cette clochette ; d'autres personnes furent du même avis.

Et comme Lazare ne prenait pas non plus soin de lui-même, il serait mort de faim si les voisins, craignant on ne sait quoi, n^eussent pourvu à sa nourriture ; les enfants la lui apportaient. Ils n'avaient pas peur de Lazare ; ils ne se moquaient pas non plus de lui, comme ils ont coutume, dans leur

cruauLc ingénue, cic le faire avec les malheureux. Ils le traitaient avec indifférence; lui agissait de même envers eux ; il n^éprouvait pas le désir de les remercier de leurs attentions^ ni de caresser une petite tête aux boucles noires, ni de contempler les petits yeux naïfs et rayonnants. La maison du ressuscité, livrée à la domination du temps et du désert, tombait peu à peu en ruines, et les chèfvres bêlantes et affamées qu'elle avait abritées jusqu'alors, s'enfuyaientchez les voisins. Les vêtements de noce de Lazare s'étaient usés. Depuis qu'il les avait mis, au jour heureux où les musiciens jouaient, il ne les avait pas enlevés, comme s'il ne faisait plus de différence entre le neuf et le vieux, entre les guenilles et les parures. Les couleurs éclatantes avaient pâli et s'étaient effacées ; les chiens méchants et les épines des broussailles avaient réduit en loques innommables le tissu précieux.

Le jour, tandis que le soleil impitoyable régnait, meurtrier de toute chose vivante, que les scorpions eux-mêmes se terraient sous les cailloux et s'y tordaient dans le désir affolé de pincer, Lazare demeurait assis sans bouger sous les rayons brûlants, son visage bleuâtre et sa barbe inculte levés vers le ciel.

Au temps où l'on parlait encore avec lui, quelqu'un lui demanda :

— Pauvre Lazare ! Tu aimes rester assis en regardant le soleil ?

Il répondit : — Oui.

« Le froid du tombeau était sans doute si intense et son obscurité si profonde qu'il n'y avait sur terre aucune chaleur et aucune lumière capables de réchauffer le ressuscité et d'éclairer les ténèbres de sesyeux, » se disaient les gens, et ils s'éloignaient en soupirant.

Et lorsque le globe de feu aplati et écarlate s'abaissait vers la terre, Lazare s'en allait

dans le désert et marchait du coté du soleil, comme pour le rejoindre. Il se dirigeait tout droit vers Tastre rouge, et ceux qui essayèrent de le suivre, pour savoir ce qu'il faisait la nuit dans la solitude, gardèrent à jamais gravée dans leur mémoire, comme sur une plaque inaltérable, la noire silhouette d'un homme gros et grand se détachant en relief sur le fond pourpre d'un énorme disque comprimé. La nuit, avec ses terreurs, les chassa et ainsi ils ne surent pas ce que Lazare faisait dans le désert, mais ce tableau s'incrusta pour toujours dans leur cerveau. De même qu'un fauve dont Tceil est irrité par un grain de poussière se frotte furieusement le museau avec sa patte, de même les gens se frottaient les yeux, mais la sensation que Lazare leur avait fait éprouver était ineffaçable et ne disparaîtrait sans doute qu'avec la mort.

Il y avait des gens qui habitaient au loin

et qui n'avaient jamais vu Lazare, quoiqu'ils eussent entendu parler de lui. Avec cette curiosité audacieuse qui est plus forte que la peur et que la peur alimente, ils venaient, dissimulant lappréhension de leur cœur, vers celui qui était assis au soleil, et ils lui parlaient. A celle époque-là, l'aspect de Lazare s'était légèrement modifié, il n'était plus aussi terrifiant que jadis ; au premier abord, les visiteurs claquaient des doigts et jugeaient stupides les habitants de la cité sainte. Mais quand la brève conversation avait pris fin et qu'ils s'en retournaient chez eux, ils avaient un air si singulier que les habitants de la cité sainte les reconnaissaient tout de suite et disaient :

— Voilà encore un fou que Lazare a regardé î Et, pleins de compassion, ils se taisaient et levaient les bras au ciel.

De vaillants guerriers ignorant la crainte, vinrent aussi, les armes cliquetantes. Des

jeunes hommes heureux apportèrent leurs rires et leurs chansons ; des financiers accoururent pour un instant, faisant tinter leurs pièces de monnaie ; les arrogants serviteurs du temple déposèrent leur houlette à la porte de Lazare, mais personne ne s'en retourna tel qu'il était venu. La même ombre terrible descendait sur les âmes et donnait un aspect nouveau au vieux monde connu.

Et voici comment traduisaient leurs sentiments, ceux qui, après la visite fatale, avaient encore envie de parler :

« Tous les objets que Toeil vo^^ait et que touchaient les mains paraissaient vides, légers, transparents, devenaient semblables à des ombres claires dans les ténèbres de la nuit :

« car les grandes ténèbres qui enveloppaient la création n'étaient dissipées ni par le soleil ni par la lune, ni par les étoiles ; elles recouvraient la terre d'un voile noir illimité, elles Tenlaçaient comme des bras maternels.

« Elles pénétraienldans tous les corps, dans le fer et dans la pierre, et les particules des corps perdaient toute cohésion ; les ténèbres s'infiltraient au fond des particules, et les particules des particules se dissociaient ;

« car le grand vide qui enveloppe la création n'était pas rempli par le visible ni par le soleil, ni par la lune, ni par les étoiles ; il régnait sans limite, pénétrant partout, divisant tout, les corps des corps, les molécules des molécules.

«Les arbres étendaientleurs racines dans le vide et ils étaientvides eux-mêmes; les temples, les maisons et lespalaisvidesaussi, s*élevaient dans le vide et faisaient craindre une chute illusoire, et c'était dans le vide que se mouvait avec inquiétude un homme qui était lui-même vide et léger comme une ombre ;

« car le temps n'était plus, et le commencement et la fin de toute chose se renouaient ; un édifice était en construction et les mar-

teaux des compagnons résonnaient encore qu'on en voyait les ruines, puis remplacement nu au lieu des ruines ; l'homme naissait et on allumait déjà à son chevet les cierges funéraires; ils s'éteignaient et le vide s'établissait aussitôt à la place de l'homme et des cierges ;

« et, entouré de vide et de ténèbres, l'homme désespéré tremblait devant l'horreur de rinfmi... »

Ainsi parlaient ceux qui avaient encore envie de parler. Mais ceux qui ne voulaient pas parler et qui mouraient en silence auraient pu sans doute en dire davantage.

A cette époque-là, vivait à Rome un sculpteur célèbre. Avec l'argile, le marbre et le bronze, il créait des corps de dieux et d'humains dont la beauté était telle que les gens la qualifiaient d'immortelle. Mais lui n'était pas satisfait et il assurait qu'il y avait quelque chose d'infiniment plus beau qu'il ne pouvait fixer ni dans le marbre ni dans le bronze. « Je n'ai pas encore cueilli la clarté de la lune, disait-il, je n'ai pas encore saisi l'éclat du soleil, et il n'y a pas d'âme dans mon marbre, il n'y a pas de vie dans mon beau bronze. » Et lorsque par les nuits d'été, il errait lentement sur la route, parmi les noires ombres des cyprès, et que sa blanche tuni-

que apparaissait çà et là, les passants riaient et disaient en plaisantant :

— Est-ce le clair de lune que tu vas cueillir, Aurèle? Pour l'emporter, que n'as-tu pris une corbeille ?

Riant lui aussi, il montrait du doigt ses yeux ;

— Voilà, disait-il, les corbeilles où je recueille les rayons de la lune et ceux du soleil.

Et la chose était vraie : dans ses yeux la lune scintillait et le soleil étincelait. Mais, ces chatoiements éblouissants, il ne pouvait les transposer dans le marbre, et c'était la souffrance de sa vie.

Descendant d'une antique famille de patriciens, il avait une excellente femme et des enfants charmants; rien ne semblait manquer à son bonheur.

Lorsque le bruit de la morne gloire de Lazare arriva jusqu'à lui, il prit conseil de sa

LAZARK 223

femme et de ses amis et entreprit le long voyage de Judée afin de voir celui qui était miraculeusement ressuscité. Il s'ennuyait et il espérait que de nouveaux paysages aiguiseraient son attention lassée. Ce qu'on racontait du ressuscité ne l'effrayait pas ; il avait beaucoup médité sur la mort, dont il n'aimait pas ridée; mais il n'aimait pas non plus ceux qui la mêlent à la vie. « De ce côté-ci c'est la vie magnifique ; de l'autre côté, c'est la mort mystérieuse, se disait-il; et tant que l'homme vit, il n'a rien de mieux à faire qu'à se réjouir de l'existence et de la beauté de ce qui vit. » Et il nourrissait même une pensée assez vaniteuse : il désirait convaincre Lazare de la justesse de son raisonnement et rendre à la vie l'àme du ressuscité, de même que le corps de celui-ci avait été miraculeusement rendu au jour. La chose paraissait d'autant plus facile que les bruits étranges qui couraient sur Lazare n'étaient qu'une expression

affaiblie et lointaine de la vérité, un avertissement vague contre quelque chose d'horrible.

Lazare se levait de sa pierre pour suivre le soleil qui s'en allait dans le désert, lorsque le riche Romain, accompagné d'un esclave armé, s'approcha de lui et l'appela d'une voix sonore :

— Lazare !

Et Lazare vit le beau et fier visage auréolé de gloire, les vêtements clairs et les pierres précieuses qui étincelaient au soleil. Les rayons rougeâtres prêtaient à la tête et à la figure d'Aurèle la beauté du bronze mat. Docilement, Lazare se rassit et, résigné, baissa les yeux.

— Tu n'es pas beau, mon pauvre Lazare, continua, sans s'émouvoir, le Romain, tout en jouant avec sa chaîne d'or. Tu es même af-

freux, mon pauvre ami ; la mort n'était pas paresseuse, le jour où tu es imprudemment tombé entre ses griffes. Mais tu es gros comme une outre, et les grosses gens ne sont pas méchants, a dit le grand César ; je ne comprends pas pourquoi an a une telle appréhension de ta personne. Me permets-tu de passer la nuit chez toi ? Il est tard et je n'ai point d'asile.

Jamais personne n'avait fait pareille demandée Lazare.

— Je n'ai point de lit, répondit-il.

~ J'ai fait la guerre et je sais dormir assis, répliqua le sculpteur. Nous ferons du feu.

— Je n'ai point de feu.

— Alors, tels deux amis, nous bavarderons dans les ténèbres. Tu as bien un peu de vin, je pense...

— Je n'ai point de vin.

Le Romain se mit à rire.

— Je comprends maintenant pourquoi tu

es si sombre^ pourquoi tu n'aimes pas ta seconde vie. Point de vin ! Qu'importe, nous nous en passerons ; il y a des paroles qui grisent autant que le falerne.

D'un geste, il congédia Tesclave et resta seul avec Lazare. Il se remit alors à discourir, mais il semblait qu'à mesure que le soleil déclinait, la vie se retirât des paroles du sculpteur; elles résonnaient, pâles et vides, chancelaient comme des ivrognes sur leurs jambes tremblantes, glissaient et tombaient, engourdies par l'angoisse et le désespoir. Et de noirs précipices apparurent entre elles, comme les lointains précurseurs du grand vide et des grandes ténèbres.

— Maintenant, je suis ton hôte et tune m'offenseras pas, Lazare, dit le Romain. L'hospitalité est de rigueur même pour ceux qui ont subi le trépas pendant trois jours. Car c'est trois jours que tu as passés dans le tombeau, à ce qu'on m'a raconté. Il doit y faire

froid... et c'est de là que tu as ramené la mauvaise habitude de te priver de feu et de vin. Moi, j'aime la flamme, il fait si vite sombre ici... La ligne de ton front et de tes sourcils est très intéressante : on dirait les ruines d'un palais anéanti par un tremblement de terre et recouvert de cendre. Mais pourquoi revêts-tu des habits aussi laids et aussi bizarres? J'ai vu des mariés dans votre pays; ils portent les mêmes costumes étranges. Est-ce donc le jour de tes noces?

Le soleil se cachait; une gigantesque ombre noire accourait de l'orient; d'énormes pieds nus semblaient bruire sur le sable, et Tair déplacé par la course rapide du vent glaçait de froid le dos du Romain.

— Tu parais encore plus grand dans l'obscurité, Lazare ; on dirait que tu as engraissé en ces quelques minutes. Est-ce que par hasard tu te nourrirais de ténèbres ?... J'aimerais avoir du feu, ne fût-ce qu'un petit, un

toutpetit feu. J'aiun peu froid... les nuits sont terriblement fraîches, chez vous. S'il ne faisait pas si sombre, je jurerais que tu me regardes, Lazare. Oui, tu me regardes, je crois... Car tu me regardes, je le sens, et maintenant même, tu souris...

La nuit vint, et Tair sembla s'imprégner de l'obscurité pesante.

— Ah, qu'il sera agréable de voir, demain, le soleil se lever de nouveau !... Tu sais que je suis un grand sculpteur., c'est ainsi que mes amis me qualifient. Je crée ; oui, cela s'appelle créer ; mais pour créer, il faut le jour. Au marbre inerte je donne la vie, je fonds le bronze sonore à la flamme, à la flamme ardente, à la flamme brûlante... Pourquoi ta main m'effleure-t-elle ?

— Viens, dit Lazare, tu es mon hôte.

Et ils entrèrent dans la maison. La longue nuit couvrit la terre.

Alors que le soleil était déjà hautjTesclave attendit vainement son maître, puis il se décida à venir le chercher. Et voici ce qu'il vit : sous les rayons brûlants, Aurèle était assis à côté de Lazare et tous deux gardaient le silence, les yeux levés vers le ciel. L'esclave se mit à pleurer et d'une voix forte s'exclama :

— Maître? Maître, qu'y a-t-il ?

Le même jour, Aurèle prit le chemin du retour. Et pendant tout le voyage, il demeura pensif et silencieux; il considérait avec attention tout ce qui l'entourait, les humains, le navire, la mer, comme s'il essayait de se rappeler quelque chose. Une violente tempête survint et, tant qu'elle dura, le sculpteur resta sur le pont à contempler les vagues qui se dressaient et retombaient. A son arrivée, sa famille fut effrayée du terrible changement qui s'était produit en lui, mais il tranquillisa

tout le monde en disant d'un ton lourd de signification :

— J'ai trouvé.

Toujours vêtu des habits maculés qu'il n'avait pas changés au cours de son voyage, il se mit à la besogne, et le marbre soumis grinça sous les coups du marteau. Aurèle travailla longtemps et furieusement, sans laisser personne pénétrer dans son atelier. Enfin, un matin, il déclara que l'œuvre était prête et il fît convoquer ses amis, experts et juges sévères en matière artistique. Somptueusement paré de vêtements de fête aux couleurs éclatantes, étincelants d'or jaune et rougis par la pourpre, il les reçut.

— Voilà ce que j'ai créé, dit-il d'un ton pensif.

Les invités regardèrent, et les signes d'une profonde douleur se répandirent sur leurs visages. C'était quelque chose de monstrueux qui ne présentait aucune des formes familiè-

res à l'œil et qui, cependant, portait la marque d'un art nouveau, encore inconnu. Sur un mince rameau tordu, ou sur sa caricature, gisait un débris bizarre et tourmenté, amorphe et épars, quelque chose qui était en même temps tourné en dehors et en dedans, des fragments détachés essayaient en vain d'échapper à eux-mêmes. Et, comme par hasard, sous l'un de ces débris, il y avait un papillon merveilleusement ciselé, aux ailes transparentes et toutes frémissantes du désir de voler.

— Pourquoi ce divin papillon, Aurèle ?

demanda quelqu'un en hésitant.

— Je ne sais pas, répondit l'artiste.

Le devoir commandait de dire toute la vérité au sculpteur, et Tun des visiteurs, celui qui était le plus attaché à Aurèle, déclara avec fermeté :

— C'est horrible, mon pauvre ami. Il faut détruire cette œuvre. Donne-moi ton marteau.

En deux coups, il anéantit le tas informe, ne laissant subsister que le papillon merveilleux.

A dater de cette heure, Aurèle ne créa plus rien. Il considérait avec une profonde indifférence le marbre et le bronze, les œuvres splendides qu'il avait sculptées auparavant et 011 vivait la beauté immortelle. Dans l'espoir de réveiller son âme engourdie, pour ranimer en lui Tancienne ardeur au travail, on l'emmenait parfois contempler les travaux des autres artistes; mais il restait également indifférent à tout. Pourtant, quand on lui parlait longtemps de la beauté, il répliquait d'une voix lasse et sans timbre :

— Tout cela n'est que mensonge !

Le jour, quand le soleil brillait, il s'en allait dans son splendide jardin, habilement aménagé ; il cherchait un endroit que Tombre n'atteignait pas et, silencieux, livrait sa tête découverte et ses yeux ternes à l'ardeur tor-

ride et au rayonnement de l'astre. Les papillons blancs et rouges voltigeaient sur la vasque de marbre, l'eau clapotait en tombant des lèvres grimaçantes d'un faune ivre et hilare. Aurèle restait assis, immobile, pâle* reflet de celui qui, au loin, au seuil même du désert pierreux, était assis lui aussi, immobile, sous le soleil brûlant.

Et voici que le grand, le divin Auguste luimême voulut voir Lazare.

On revêtit le ressuscité de somptueux habits de noce, comme si le temps les eût légitimés et qu'il dût rester jusqu^à sa mort le fiancé d'une vierge inconnue. C'était comme si l'on avait redoré un vieux cercueil pourri prêt à tomber en morceaux et auquel on aurait ajouté des ornements neufs et pimpants. On emmena Lazare avec solennité ; la caravane avait vraiment Tair d'un cortège nuptial : tout le monde était paré de tuniques claires et belles, et, à l'avant, des joueurs de trompettes faisaient retentir leurs instruments, afin qu'on livrât passage aux envoyés de l'empereur. Mais les chemins où passait Lazare étaient

déserts ; dans son pays natal, on maudissait le nom haï du ressuscité par miracle, et les gens fuyaient à la seule nouvelle de sa terrible approche. Les trompettes de cuivre sonnaient dans le vide, et le désert seul répondait par son écho prolongé.

Ensuite, on fît monter Lazare sur un vaisseau. Et c'était bien la nef la plus fastueuse et la plus lugubre qui eût jamais sillonné les flots d'azur de la Méditerranée. Elle portait un grand nombre de gens, mais elle était silencieuse et morne comme une tombe ; et l'eau semblail pleurer, désespérée, en frôlant la courbe harmonieuse de la proue. Lazare s'était placé tout seul à l'avant et présentait au soleil sa tête nue ; il écoutait le bruit des flots. Loin de lui, les marins et les envoyés étaient couchés ou assis, masse confuse d'ombres angoissées, molles et impuissantes. Que la foudre à ce moment-là fût tombée, que le vent eût arraché les voiles écarlates, etle vais-

seau aurait sombré sans remède, car aucun de ceux qui le montaient n'avait le courage ni la volonté de lutter contre les éléments. Par un dernier effort, quelques-uns des passagers s'approchaient du bord et scrutaient avec passion le fond du gouffre transparent et bleu : peut-être une naïade montrerait-elle une épaule rose, peut-être un triton, ivre de joie et de folie, passerait-il en fouettant de sa queue l'écume éblouissante. Mais la mer était déserte et l'abîme marin désert aussi et muet. Lazare foula avec indifférence le pavé de la Ville Eternelle. Il semblait que pour lui toute la richesse, toute la grandeur des édifices élevés par des géants, tout Téclat, toute la beauté, l'harmonie d'une civilisation raffinée, n'étaient que Técho aftaibli du vent dans le désert, le reflet des sables brûlants. Les chars rapides défilaient ; une foule de gens allaient et venaient, des hommes robustes, beaux et hautains, qui avaient contribué à

construire la Ville Éternelle et qui étaient fiers de participer à sa vie. Une chanson résonnait; on entendait le rire de perle des fontaines et des femmes ; les ivrognes ratiocinaient ; les gens sobres les écoutaient en souriant et les sabots des chevaux martelaient les dalles. Assailli de tous côtés par ce joyeux vacarme, l'homme obèse et pesant marchait par la ville, pareil à une froide tache de silence, et semait sur sa route Tennui, la colère et une angoisse vague et rongeante : « Qui ose être triste à Rome ? » protestaient les citoyens mécontents, en fronçant le sourcil. Deux jours après, toute la ville était au courant de l'histoire du ressuscité, et on évitait peureusement de le rencontrer.

Mais il y avait aussi dans la capitale des citoyens audacieux, désireux d'essayer leur force, et Lazare obéissait avec soumission à leur appel irréfléchi. Occupé par les affaires de rÉtat, l'empereur retarda l'audience et,

pendant sept journées entières, le miraculé fréquenta le monde romain.

Il arriva un jour chez un bon vivant qui l'accueillit par le rire de ses lèvres rouges :

— Bois, Lazare, bois I cria-t-il. Auguste rira quand il te verra ivre !

Les femmes nues et saoules riaient aussi, et des pétales de roses tombaient sur les mains bleuies de Lazare. Mais le débauché leva les yeux sur les yeux du ressuscité et sa joie prit fin à jamais; son ivresse dura, quoiqu'il ne bût plus rien : au lieu des songes agréables que donne le vin, des cauchemars terribles accablèrent son malheureux cerveau. Les rêves effrayants devinrent les seuls aliments de son esprit bouleversé, le tenant jour et nuit sous le joug de leurs monstrueuses inventions ; et la mort elle-même ne fut pas plus affreuse que ses féroces précurseurs ne Tavaient été.

Lazare fut aussi convié chez un jeune homme

et une jeune fille qui s'aimaient et qui étaient beaux dans leur amour. Plein de compassion, le jeune homme, enlaçant d'un bras robuste et fier sa bien-aimée, prit son visiteur à témoin :

— Regarde-nous, Lazare, et réjouis-toi avec nous I Y a-t-il quelque chose de plus fort que Tamour ?

Lazare les regarda. Et désormais, ils continuèrent à s'aimer, mais leur amour devint triste et sombre, comme les cyprès des cimetières dont les racines se nourrissent de la pourriture des tombeaux et dont le faîte noir cherche en vain le ciel à l'heure paisible du soir. Jetés dans les bras l'un de Tautre par la force inconnue de la vie, ils mêlèrent leurs larmes avec leurs baisers, la jouissance avec la douleur, et ils se sentirent doublement esclaves : esclaves obéissants de la vie despotique, esclaves désarmés d'un néant menaçant et silencieux. Eternellement unis, éternellement

désunis, ils brillèrent comme des étincelles, puis s'éteignirent dans Tobscurité infinie.

Lazare alla alors chez un sage, fier de sa science, et qui lui déclara ;

— Je sais déjà tout ce que tu peux me dire d'affreux, ô Lazare ! Comment pourrais-tu donc m'épouvanter?

Mais un peu de temps passa, et le sage sentit que la connaissance de l'épouvantable n'est pas répouvante elle-même, que la vision de la mort n'est pas non plus la mort. Et il comprit que la sagesse et la stupidité sont égales devant l'Infini, car l'Infini les ignore. Et toute barrière disparut entre la science et Tignorance, entre la vérité et le mensonge, entre le bas et le haut, et la pensée informe et ballottée du sage resta suspendue dans le vide. Alors, il prit entre ses mains sa tête grise et poussa un cri furieux :

— Je ne peux plus penser! Je ne peux plus penser !

LAZABE 241

Et c'est ainsi que périssait sous le regard indifférent du ressuscité tout ce qui sert à affirmer la vie, sa signification et ses joies. On commençait à dire qu'il était dangereux de montrer un tel homme à Tempereur, qu'il valait mieux le tuer, l'ensevelir en cachette et laisser croire qu'il était parti. On aiguisait déjà les glaives, et des citoyens jeunes et dévoués au bien public se préparaient avec abnégation à devenir des meurtriers, lorsque Auguste ordonna de lui amener Lazare le lendemain matin et anéantit ainsi tous les projets criminels.

Puisqu'il était impossible de se défaire complètement de lui, on voulut tout au moins atténuer l'impression accablante que produisait sa physionomie. Dans ce but on convoqua des artistes habiles, des coiffeurs qui travaillèrent toute la nuit à la toilette de Lazare. On tailla sa barbe, on la boucla pour lui donner un aspect soigné et agréable. La teinte bleuâtre

des mains et du visage fut dissimulée sous une couche de blanc et de rouge. Les sillons douloureux tracés sur le vieux visage n^étaient pas beaux non plus : on les remplit de fard> on les lissa et, sur ce fond bien uni, on dessina adroitement, avec un pinceau fin, de petites rides, signes de gaîté aimable, insouciante, et de bonhomie joyeuse.

Lazare se soumit à tout avec indifférence ; bientôt, il eut l'air d'un beau vieillard bien proportionné, d^un aïeul paisible et débonnaire, à la nombreuse descendance. Il gardait aux lèvres le sourire avec lequel il racontait jadis des histoires amusantes ; il avait encore au coin de l'œil une expression de douceur et de bonté avertie; telle était sa nouvelle physionomie. Mais on n'avait pas osé enlever ses vêtements nuptiaux, mais on n^'avait pas pu transformer ses yeux, ces verres noirs et terrifiants, au travers desquels TAu-Delà inconcevable regardait les humains.

Lazare ne fut pas ému par les splendeurs de la demeure impériale. Il semblait ne pas remarquer la différence entre sa maison en ruines, au seuil de laquelle commençait le désert, et ce palais de marbre magnifique et solide. Sous ses pieds, la mosaïque richement ouvragée devenait pareille au sable mouvant du désert, et la foule des dignitaires pompeusement habillés était à sa vue comme le vide de Tair. On baissait les yeux tandis qu'il passait, car on avait peur de Teffet terrible de son regard ; mais quand on devinait, au son lourd de ses pas, qu'il avait continué son chemin, on levait la tête et on examinait avec une curiosité craintive la silhouette massive du grand vieillard un peu voûté qui s'en allait

244 LAZABE

lentement au cœur même du palais impérial. Si la mort elle-même fût venue, les gens n'en auraient pas été plus épouvantés ; car jusqu'alors, les morts seuls connaissaient la mort et les vivants ne connaissaient que la vie, et il n'y avait pas de pont entre les vivants et les morts. Mais cet être extraordinaire connaissait la mort, et sa science maudite était mystérieuse et terrible. « Il va tuer notre grand, notre divin Auguste î » pensèrent les courtisans effrayés, et ils lancèrent de vaines imprécations à la suite de Lazare qui avançait lentement toujours plus loin, dans la profondeur du palais.

Le césar savait qui était Lazare et se préparait à l'entrevue. Ame virile, il avait conscience de sa force énorme, invincible, et ne voulait pas avoir recours à la faible assistance d'autrui dans le duel fatidique qu'il allait soutenir contre le ressuscité par miracle. Seul à seul, tète à tête, il reçut Lazare.

— Ne lève pas les yeux sur moi, Lazare 1 ordonna-t-il, quand celui-ci entra. J'ai entendu dire que tu es pareil à la Méduse et que tu transformes en pierre tous ceux que tu regardes. Moi, je veux t'examiner et parler un peu avant d'être pétrifié, continua-t-il, avec une

! jovialité impériale non dépourvue de crainte.

■ Il s'approcha de Lazare et étudia attentivement le visage et le bizarre vêtement nuptial du ressuscité. Malgré sa vue perçante, il

' fut dupe des artifices de toilette employés.

— Ah ! tu n'as pas Tair terrible, respectable vieillard ! 0"^i^d Thorrible prend un aspect si agréable et si digne, il n'est que plus redoutable pour le peuple. Parlons un peu, maintenant...

Auguste s'assit et, questionnant du regard autant que de la parole, il commença :

— Pourquoi ne m'as-tu pas salué quand tu es entré ?

Lazare répondit avec indifférence :

— Je ne savais pas qu'il fallait le faire.

— Es-tu chrétien ?

— Non.

Auguste hocha la tête et approuva :

— C'est fort bien. Je n'aime pas les chrétiens. Ils ébranlent l'arbre de la vie, sans lui permettre de se couvrir de fruits, et ils dessèchent ses fleurs embaumées. Qui donc es-tu ?

Avec un léger effort, Lazare répondit ;

— J'étais mort.

— Je le sais. Mais qu'es-tu maintenant ? Lazare ne répondit pas immédiatement ;

enfin il répéta d'une voix impassible et morne:

— J'étais mort.

— Ecoute, inconnu !

Et l'empereur, scandant chacune de ses paroles, exprima avec sévérité les pensées qui lui étaient venues :

— Mon empire est un empire de vivants, mon peuple est un peuple de vivants et non pas de morts. Et tu es de trop ici. Je ne sais

pas qui tu es, je ne sais pas ce que tu as vu là-bas.mais si tu mens, je hais ton mensonge, et si tu dis la vérité, je hais ta vérité. Je sens dans ma poitrine la palpitation de la vie ; dans mes mains, je sens la vigueur, et, pareilles à des aigles, mes fières pensées parcourent Tespace. Sous la protection de ma puissance, sous mon autorité, sous l'abri des lois que j'ai dictées, les gens vivent, travaillent et se réjouissent... Entends-tu la merveilleuse harmonie de la vie ? Entends-tu ces clameurs guerrières que les hommes poussent à la face de Tavenir, pour l'inviter au combat ?... Auguste étendit les bras en un geste de prière et s'écria d'un ton solennel :

— Que la vie, la vie merveilleuse et divine, soit glorifiée !

Mais Lazare gardait le silence et l'empereur continua avec une sévérité plus marquée encore :

— Tu es de trop ici. Lamentable débris

dont la mort n'a pas voulu, tu inspires aux hommes l'angoisse et le dégoût de la vie. Gomme une chenille dans un champ, tu ronges le savoureux épi de la joie et tu sécrètes le venin de la douleur et du désespoir. Ta vérité est pareille à un glaive rouillé aux mains d'un meurtrier nocturne, et je te livrerai au supplice comme un meurtrier. Mais auparavant, je veux voir ce qu'il y a dans tes yeux. Peut-être n'est-ce que les lâches qui en ont peur, peut-être exciteront-ils en l'homme brave la soif de la lutte et de la victoire. En ce cas, ce n'est pas le châtiment que tu mérites, mais une récompense. Regarde-moi donc, Lazare !

Au premier moment, il sembla au divin Auguste que c'était un ami qui le regardait, tant l'expression des yeuxdu ressuscité était douce, séduisante, attrayante, ensorcelante. Ce n'était pas l'effroi mais la paix qu'elle promettait et l'Infini semblait une amoureuse tendre, une

sœur compatissante, une mère. Cependant la douce étreinte se faisait toujours plus forte : déjà le souftle manquait à la bouche avide de baisers ; déjà le tissu délicat du corps laissait passer les os résistants cerclés d'un anneau de fer, et des ongles froids et arrondis frôlaient le cœur et y pénétraient mollement.

— J'ai mal, dit le divin Auguste, en pâlissant. Mais regarde-moi, Lazare, regardemoi encore.

Il semblait que des portes pesantes, à jamais fermées, s'entr'ouvrissent lentement et que, par la fente grandissante, l'horreur menaçante de rinfîni fît irruption, avec une lenteur glaciale. Telles deux ombres, le vide immense et les ténèbres sans limites entrèrent et éteignirent le soleil, retirèrent de dessous les pieds le sol ferme et le toit de dessus les têtes. Et le cœur glacé cessait de souffrir.

— Regarde, Lazare, regarde ! répéta Auguste en chancelant.

Le temps s'arrêta, et le commencement et la fin de toutes choses se rapprochèrent terriblement. A peine élevé, le trône d'Auguste s'effondrait déjà, et le vide était là au lieu du trône. Sans bruit, Rome tombait en ruines, une ville nouvelle grandissait à sa place et le vide l'absorbait. Gomme des fantômes géants, des cités, des états et des pays s'anéantissaient rapidement et disparaissaient dans le vide, le sein obscur de Tlnfini les engloutissait avec impassibilité, sans se rassasier...

— Arrête-toi ! ordonna l'empereur.

Déjà Tapathie cassait le timbre de sa voix ; ses bras retombaient avec lassitude et ses yeux d'aigle s'allumaient et s'éteignaient, luttant en vain contre les ténèbres envahissantes.

— Tu m'as tué, Lazare I déclara-t-il d'un ton morne et fatigué.

LAZABE 251

Et ces paroles de désespoir le sauvèrent. Il se rappela le peuple dont il était appelé à être le bouclier et une douleur aiguë et salutaire perça son cœur engourdi :

« Ils sont voués à la mort •», pensait-il avec angoisse.

« Des ombres lumineuses dans les ténèbres de rinfini », se disait-il avec horreur.

« De fragiles vases pleins d'un sang vivant et bouillonnant, des cœurs qui connaissent la souffrance et la grande joie », songeait-il plein de tendresse.

La méditation du maître dura longtemps et le fléau de la balance trébuchait tantôt du côté de la mort, tantôt du côté de la vie ; enfin l'empereur lentement revint à Texistence, pour trouver dans ses souffrances et ses joies une protestation contre les ténèbres du néant et l'horreur de l'Infini.

— Non, tu ne m'as pas tué, Lazare, fît-il avec fermeté; c'est moi qui te tuerai. Va-t'en !

252 LAZABE

Ce soir-là, le divin Auguste savoura les mets et les boissons avec un plaisir tout particulier. xMais par instants^sa main levée s'arrêtait en Tair et le vif rayonnement de ses yeux d'aigle faisait place à un éclat matrc^était l'effroi qui passait à ses pieds en une ombre glacée. Vaincu, mais non anéanti, l'Effroi sévèrement attendait son heure ; pendant toute la vie d'Auguste il resta à son chevet; maître des nuits, il abandonnait avec docilité les journées lumineuses aux souffrances et aux joies de la vie.

Le lendemain, sur l'ordre de l'empereur, on brûla avec un fer rougi au feu les yeux de Lazare et on le renvoya dans sa patrie. Le divin Auguste n'avait pas osé le mettre à mort.

Lazare revint au désert et le désert Гасcueillit par le sifflement du vent et la chaleur torride du soleil incandescent. De nouveau, il s'assit sur une pierre ; de nouveau il leva sa barbe inculte et broussailleuse, et les deux trous noirs, terribles et mornes, qui remplaçaient ses yeux brûlés, regardèrent le ciel. Au loin la ville sainte s^agitait bruyamment mais autour de Lazare, tout était solitaire et muet ; personne ne s'approchait du lieu où le ressuscité par miracle achevait ses jours ; les voisins avaient depuis longtemps abandonné leurs demeures. La connaissance maudite'que Lazare avait acquise dans la tombe avait été repoussée par le fer rougi jusque dans le fond du crâne où elle se dissimulait comme dans

une embuscade ; et de là, elle plongeait au cœur des hommes des milliers de regards invisibles ; aussi personne n'osait plus contempler Lazare.

Le soir, lorsque le soleil s'empourprait et s'élargissait en descendant vers l'horizon, Lazare aveugle s'en allait lentement à sa poursuite. Obèse et affaibli, il butait contre les pierres et tombait ; il se relevait avec lourdeur, se remettait en marche et, sur le fond écarlate du crépuscule, son torse noir et ses bras tendus simulaient une croix gigantesque.

Une fois, il partit comme de coutume et ne revint jamais. C'est ainsi que s'acheva, semble-t-il, la seconde vie de Lazare qui avait passé trois jours soumis à la puissance énigmatique de la mort et qui ressuscita miraculeusement.

— Tu viendras bien sûr ! demanda Senista pour la troisième fois, et pour la troisième fois, Sozonte lui répondit avec vivacité :

— Je viendrai, je viendrai, n'aie pas peur. Il ne manquerait plus que cela, que je ne vinsse pas ! Bien sur, je viendrai 1

Et de nouveau ils se turent. Couché tout de son long, Senista avait remonté jusqu'à son menton la grise couverture d'hôpital ; il regardait fixement Sozonte ; il aurait voulu que celui-ci ne s'en allât pas encore et qu'il lui confirmât une fois de plus, du regard, la pro-

messe de ne pas l'abandonner à la solitude, à la maladie, à la peur. Sozonte, lui, avait envie de partir, mais il ne savait comment s'y prendre pour ne pas faire de la peine au petit garçon ; il reniflait^ glissant de sa chaise et s'y rasseyant avec énergie, comme pour toujours. Il serait resté volontiers s'il avait su de quoi parler, mais les thèmes de conversation manquaient ; il lui venait des idées baroques, dont il était à la fois amusé ethonteux. Ainsi la tentation le prenait à tout moment d'honorer Senista en l'appelant par son nom entier : Senista Eroféitch, ce qui était tout à fait idiot, Senista étant un petit apprenti et Sozonte un ouvrier habile et un grand ivrogne, à qui l'on donnait son petit nom par habitude seulement. Il n'y avait pas plus de quinze jours qu'il avait appliqué sa dernière gifle à Senista ; c'était très mal, et il était également impossible d'en parler. Sozonte se mit résolument à glisser de sa

chaise ; mais avant d'arriver à la moitié du parcours, il se rassit avec tout autant de décision et déclara ;

— Voilà les affaires! Ça ne va pas, hein? Senista hocha la tête affirmativement et

répondit à mi-voix :

— Eh bien, va-t'en ! Sans cela « il » criera I

— C'est vrai ! répliqua Sozonte, enchanté du prétexte. Du reste, c'est ce qu^il a recommandé. « Dépêche-toi, m'a-t-il dit, tu reviendras tout de suite, et sans aller boire. » Quel démon que cet homme I

Mais dès qu'il eut senti qu'il pouvait s'en aller immédiatement, Sozonte éprouva une profonde pitié pour le petit Senista à la grosse tête. Ce sentiment lui vint à la vue du décor inaccoutumé, de la rangée compacte des lits occupés par des êtres pâles et maussades. L'odeur des médicaments, jointe aux émanations des malades, imprégnait l'atmosphère. La sensation de sa propre force et de sa santé

retenait aussi l'ouvrier. Sans éviter plus longtemps le regard suppliant de l'enfant, Sozonte se pencha sur lui et répéta avec fermeté :

— N'aie pas peur, Senista : je viendrai. Dès que je serai libre, je viendrai te voir. Est-ce que nous ne sommes pas des hommes, mon Dieu ?...Nous aussi, nous comprenons ce que nous avons à faire... Mon ami, me crois-tu, oui ou non ?

Senista répondit par un sourire de ses lèvres noircies et desséchées : « Je te crois ! »

— Tu vois ! continua triomphalement Sozonte. Il éprouva un soulagement joyeux et sentit qu'il pouvait maintenant parler de la tape donnée par hasard une quinzaine de jours auparavant. Il y fit allusion, en touchant du doigt Tépaule du petit malade : Et si on t'a donné un coup, était-ce par méchanceté ? Certes, non 1 Ta tête est par trop commode ; elle est grosse et tondue...

Senista sourit de nouveau et Sozonte se

leva. Il était très grand ; ses cheveux qui s'enroulaient en boucles lui faisaient, grâce à l'emploi d'un peigne fin, comme une casquette légère et somptueuse ; ses gros yeux gris lançaient des étincelles et souriaient à son insu.

— Eh bien, adieu I dit-il ; mais il ne bougeait pas. Il sentait la nécessité de faire quelque chose de plus cordial encore et de meilleur, quelque chose qui rendît agréable à Senista son séjour à Thôpital et lui facilitât, à lui, Sozonte, sa sortie. Il piétinait sur place, vaguement grotesque dans sa puérile confusion, lorsque Senista le tira de nouveau d'embarras.

— Adieu l dit-il de sa voix enfantine et fluette.

Très simplement, telle une grande personne, il sortit sa main de dessous la couverture et la tendit à Sozonte, comme à un égal. Sozonte comprit que c'était ce qui lui manquait pour

être tout à fait tranquille ; il saisit avec respect les doigts effilés dans sa grosse main robuste, les retint une seconde, puis les laissa aller avec un soupir. Il y avait quelque chose d'énigmatique et de triste dans l'attouchement des petits doigts fiévreux, il semblait que Senista était, non sur le même plan que tous les humains, mais encore plus haut et plus libre qu'eux ; cela venait de ce que Tenfant appartenait maintenant à un maître invisible, redoutable et puissant. On pouvait l'appeler Senista Eroféitch sans être ridicule.

— Tu viendras ? demanda Senista pour la quatrième fois ; et cette question chassa la chose majestueuse et terrible qui avait un instant étendu sur lui des ailes silencieuses. Il redevint un enfant malade, et, de nouveau, inspira de la pitié, une profonde pitié.

Quand Sozonte fut sorti de rhôpital,rodeur des médicaments et une voix suppliante raccompagnèrent longtemps :

— Tu viendras, n'est-ce pas ?

Et Sozonte répondit en agitant les bras:

— Cher petit! Sois tranquille! Je viendrai! Ne sommes-nous pas des hommes ?

Pâques approchait et il y avait tant à faire chez le tailleur que Sozonte n'arriva qu'une fois à se griser, et à moitié seulement, un dimanche soir. Pendant toute la longue et lumineuse journée de printemps, depuis le chant du coq jusqu'à la nuit, il était resté assis sur les tréteaux près de la fenêtre, les jambes croisées sous lui, à la turque, les sourcils froncés, sifflotant d'un air mécontent. Le matin, la fenêtre se trouvait dans Tombre et le froid pénétrait par les fissures ; mais, vers midi, le soleil s'annonçait par une étroite bande jaune dans laquelle la poussière jouait en points lumineux. Une demi-heure plus tard, la tablette jonchée de morceaux d'étoffe et de ciseaux, brillait d'un éclat aveuglant, et

il faisait si chaud qu'il fallait ouvrir la fenêtre comme en été. Alors avec cette onde d'air frais et fort, apportant une odeur de fumier, de boue sèche et de bourgeons prêts à s'épanouir, entrait une mouche folâtre, encore faible, dont le bourdonnement se mariait aux mille voix de la rue. En bas, sur le talus, les poules picoraient en gloussant de béatitude et se prélassaient dans les flaques ; de Tautre côté de la rue, où le sol était déjà sec, des enfants jouaient aux osselets ; leurs rires joyeux et sonores, les coups des disques de métal vibraient pleins de fraîcheur. 11 ne passait pas beaucoup de voilures dans ce coin du faubourg ; très rarement, un paysan des environs conduisait par là sa charrette, qui cahotait dans les ornières profondes, encore remplies de boue liquide, et toutes les parties du véhicule rendaient un son de bois entre-choqué, évocateur de l'été etde rétendue des champs. Lorsque Sozonte commençait à avoir mal

aux reins et que ses doigts raidis ne pouvaient plus tenir Taiguille, il s'en allait en courant dans la rue, pieds nus et sans ceinture^ franchissait les flaques par bonds démesurés et se joignait aux jeux des enfants^ que sa vigueur stupéfiait ; puis il se reposait. Un jour il dit aux marmots :

— Vous savez, Senista est encore à l'hôpital.

Tout à leur jeu, les enfants accueillirent la nouvelle avec indifférence.

— Il faut lui offrir un cadeau. C'est moi qui le lui porterai, continua Sozonte.

Le mot « cadeau » fit dresser quelques oreilles. Le petit Micha, tenant d'une main son pantalon et de l'autre son jouet, conseilla gravement :

— Donne-lui deux sous !

C'était la somme que le grand-père avait promise à Micha, et la posséder lui semblait le comble de la félicité humaine. Mais le temps

manquait pour discuter la question du cadeau. Sozonte rentra chez lui toujours en courant et se remit au travail. Ses yeux s'étaient gonflés, son teint était devenu jaune et blême comme celui d'un malade ; les taches de rousseur sur son nez et autour de ses yeux paraissaient plus nombreuses et plus foncées qu'autrefois. Seuls ses cheveux soigneusement peignés lui faisaient toujours la même coiffure joyeuse; en les regardant Gavril Ivanitch,le patron, pensait à un confortable petit cabaret et alors il se mettait à jurer avec rage.

Les pensées de Sozonte étaient troubles et pénibles: pendant des heures entières il roulait gauchement dans son cerveau une seule et même idée, il rêvassait à propos de bottes neuves ou d'un accordéon. Mais le plus souvent^ il songeait à Senista et au présent qu'il lui ferait. La machine à coudre bourdonnait, monotone et berceuse ; le patron criait de

temps à autre ; mais c'était toujours le même tableau qui se dessinait dans le cerveau fatigué de Sozonte : il arrivait à l'hôpital et remettait à Senista un cadeau enveloppé dans un mouchoir d'indienne à larges bords. Souvent, dans sa pénible somnolence, il oubliait qui était Senista, il ne se rappelait plus son visage ; mais il voyait nettement le mouchoir d'indienne qu'il devait acheter ; il lui paraissait même que les nœuds n'en étaient pas assez solidement serrés. Et Sozonte déclara à tout le monde, au patron, à la patronne, aux clients, aux enfants, qu'il irait voir le petit malade le premier jour de Pâques.

— C'est ce qu'il faut que je fasse, répétait-il. Oui, dès que je me serai peigné, j'irai là-bas. Je dirai: «Tiens, mon petit, c'est pour toi! » Mais tout en parlant, il voyait un autre tableau, la porte grande ouverte d'un cabaret et tout au fond un comptoir maculé d'eau-de- vie. Rempli

d'amertume, et sentant son invincible faiblesse, Sozonte aurait voulu crier fort et longtemps :

— J'irai voir Senista ! J'irai voir Senista I Sa tête se remplissait d'un brouillard gris et vacillant, à travers lequel il ne distinguait plus que le mouchoir. Et ce n'était pas de la joie qu'il apportait, mais une rude leçon et un avertissement menaçant.

Le premier et le second jour de Pâques, Sozonte passa son temps à boire ; il se battit, fut roué de coups et dut coucher au poste. Ce fut le quatrième jour seulement qu'il parvint à se mettre en route pour l'hôpital.

La rue inondée de soleil était toute bigarrée par les taches rutilantes des sarraus de cotonnade rouge et Téclat joyeux des dents blanches qui grignotaient des graines de tournesol ;çà et là, on jouait de Taccordéon, des parties d'osselets s'engageaient, un coq chantait à pleine voix, défiant le coq du voisin. Mais Sozonte ne regardait rien. L'œil poché, la lèvre fendue, il avait l'air sombre et préoccupé; sescheveuxn'étaient pas coiffés comme à l'ordinaire et tombaient en désordre par

mèches distinctes. Il avait honte de s'être grisé; d'avoir manqué à sa parole, de se montrer à Senista, puant la vodka trop brûlée, dans une tenue débraillée, et non dans toute la splendeur de sa blouse et de son gilet de laine écarlate. Mais, plus il approchait de l'hôpital, plus il se sentait soulagé ; et ses yeux s'abaissaient toujours plus souvent vers sa main droite, dans laquelle il tenait avec précaution le mouchoir et le cadeau. Il voyait distinctement le visage de Senista, avec ses lèvres desséchées et son regard suppliant.

— Mon petit, est ce que... ? Ah ! mon Dieu ! murmura Sozonte, et il hâta le pas.

Voilà l'hôpital, grand bâtiment jaune, aux fenêtres encadrées de noir, pareilles à des yeux sombres et mornes. Voilà le long corridor, Todeur des médicaments et un vague sentiment d'angoisse et de terreur ; voilà la salle, le lit de Senista...

Mais Senista, où est-il ?

— Qui demandez-vous ? questionne une infirmière.

— Il y avait là un petit garçon, Senista. Il s'appelle Senista Eroféitch. Voilà, à cet endroit-là... et Sozonte désigna du doigt le lit vide.

— Il aurait mieux valu vous informer en bas, et ne pas entrer comme ça dans la salle... répondit l'infirmière avec rudesse.

— 11 était là, dans ce lit, répéta Sozonte, pâlissant peu à peu.

— Il est mort, votre Senista... Il est mort, vous dis-je!

— Ahl vraiment, fit Sozonte avec un étonnement poli. (Il devint si pâle que les taches de rousseur parurent foncées comme de Гепcre sur ses joues.) Et quand cela ?

— Hier soir, après vêpres.

— Puis-je... commença Sozonte en hésitant.

— Pourquoi pas? répondit l'infirmière avec

indifTérence. Demandez où est la salle mortuaire, on vous la montrera. Ne vous frappez pas I II était bien malade, trop débile pour vivre...

La langue de Sozonte demanda le chemin poliment, ses jambes le portèrent avec fermeté à l'endroit indiqué, mais ses yeux ne voyaient rien. Il ne reprit l'usage de la vue que lorsque ses regards se posèrent fixes et immobiles sur le visage mort de Senista. Il eut conscience au même instant du froid terrible qu'il faisait dans la pièce, et il vit tout ce qui l'entourait. Si brillant que fût le soleil, derrière les vitres, le ciel semblait toujours gris et froid comme en automne. Par moments, on ne sait où, une mouche bourdonnait ; des gouttes d'eau tombaient une à une, avec une vibration plaintive qui tremblotait longtemps dans l'air.

Sozonte recula d'un pas et dit à haute voix ;

— Adieu, Senista, adieu I

Puis il s'agenouilla, toucha du front le plancher et se leva.

— Pardonne-moi, Senista I Pardonne-moi ! reprit-il toujours distinctement; de nouveau, il tomba à genoux et inclina le front vers la terre jusqu'à ce que la tête lui fît mal.

La mouche ne bourdonnait plus et le silence tragique des chambres mortuaires, régnait dans la pièce. A intervalles égaux, des gouttes tombaient dans un récipient de cuivre, elles tombaient et pleuraient doucement, paisiblement.

L'hôpital se trouvait aux confins de la ville, là où commençait la campagne : Sozonte se mit à errer.

Les champs, que nul arbre, nulle construction ne gênaient, s'étendaient largement ; le vent semblait en être la respiration tiède et libre. Sozonte prit un sentier, tourna à gauche et alla droit à la rivière, franchissant les jachères et les chaumes. Par endroits, la terre était encore mouillée, et ses talons y creusaient de petits trous sombres.

Arrivé sur la berge, Sozonte se coucha dans une cavité tapissée d'herbe, où l'air était immobile et chaud comme dans une bâche, et il ferma les yeux. Telle une onde brûlante et rouge, les rayons du soleil traversaient ses paupiè-

res closes; très haut dans l'azur, une alouette chantait. Il faisait bon respirer sans penser à rien. Les eaux avaient déjà baissé et la rivière avait laissé derrière elle les vestiges de sa violence : d'énormes glaçons poreux, couchés les uns sur les autres, dressés en triangles blancs vers les rayons ardents et impitoyables qui les transperçaient et les rongeaient. Dans son engourdissement, Sozonte remua son bras, qui se posa sur quelque chose de dur enveloppé d'étoffe.

C'était le cadeau.

Se redressant brusquement,Sozonte s'écria :

— Mon Dieu ! qu'est-ce donc ?

Il avait complètement oublié son paquet ; il le considérait avec des yeux plein d'effroi, comme si l'objet était venu de lui-même se poser à côté de lui ; il eut peur d'y toucher; une pitié aiguë et tumultueuse, une fureur véhémente se firent jour en lui. Il regarda le mouchoir d'indienne et se représenta com-

ment Senista l'avait attendu le premier jour de fête, puis le second et le troisième, comment il s'était tourné vers la porte pour voir entrer le visiteur. L'enfant était mort solitaire, oublié, tel un petit chien jeté à Tégout. La veille encore, le cadeau eût rallumé un instant ses yeux qui s'éteignaient ; son cœur enfantin s'en fût réjoui, son âme se serait envolée vers le ciel sans douleur, sans effroi, sans l'angoisse terrible de la solitude.

Sozonte se roula sur le sol, les mains plongées dans son épaisse chevelure. Il sanglota, et levant les bras vers le ciel, chercha péniblement à se justifier ;

— Mon Dieu ! ne sommes-nous donc pas des hommes ?

Il tomba la face contre terre, sur sa lèvre fendue, et se figea dans une muette douleur. Les petites pousses d'herbe lui chatouillaient doucement le visage ; une odeur apaisante et forte montait du sol humide, dé-

gageant une énergie puissante, un appel passionné à la vie. Mère éternelle, la terre prenait sur son sein le fils coupable et réconfortait son cœur douloureux avec l'ardeur de l'amour et de l'espérance.

Au loin, dans la ville, les carillons de fête sonnaient gaiement.

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