FIN DU CINQUIEME ET DERNIER ACTE
Imprimerie de Mme Ve Dondey-Dupré, rue Saint-Louis, 46, au Marais.
Paris, le 23 juillet 1843.
Cher monsieur Janin ,
Vous le savez, car j'eus l'honneur de vous l'écrire à l'époque où fut joué Aniony, j'ai pris la saine habitude de ne jamais lire les journaux qui rendent compte de mes ouvrages; mais, heureusement ou malheureusement, j'ai de bons amis qui les lisent pour moi, et qui, en vertu de cet axiome napoléonien : « Éveillez-moi pour les mauvaises nouvelles seulement; quant aux bonnes, il sera toujours temps de me les apprendre, » s'empresseraient, je crois, de m'éveiller à deux heures du malin pour m'annoncerqu'il vient de paraître un feuilleton de vous.
Or, le soir même du jour où votre article sur les Demoiselles de Saint-Cyr avait para, je fus averti de cet événement par trois ou quatre de mes amis, qui m'invitèrent fort à le lire. — Vous comprendrez leurs instances, vous qui comprenez si bien toutes choses; elles leur étaient une occasion de me dire du mal de vous, en m'apprenant que vous disiez du mal de moi. C'est une charmante invention que celle des amis, — n'est-ce pas, cher monsieur Janin?
D'abord je ne voulus pas les croire, le jeudi n'étant pas le jour de vos exécutions hebdomadaires; j'avoue même qu'en faisant passer ma pièce le mardi, j'avais un peu compté sur le long intervalle qui devait s'écouler entre ma première représentation et l'analyse que vous êtes chargé d'en faire. Pendant ces cinq jours, pensé-je, le succès se consoliderait. Vous l'avez pensé comme moi, méchant que vous êtes, et vous avez voulu mordre la lime avant qu'elle fût trempée. Ah! que j'étais un grand niais de ne pas prévoir que mon ami Armand Uerlin , à défaut du feuilleton, où les Mystères de Paris ne vous laissaient pas de place, vous ouvrirait à deux battants la colonne des variétés !
Sur Tinvitation pressante de mes amis, je me décidai donc à lire votre feuilleton. Mais uqe difiicultè se présentait: je ne recois pas le Journal des Débals; j'ai la haine des cabinets littéraires ; pas une des personnes présentes n'avait sur elle le numéro du jour. Je résolus de l'acheter: heureusement le Journal des Débats est un journal qui se vend ; je n'avais pas fait quatre pris dans le jardin du Palais-Royal, que j'avais mon affaire.
Je m'enfermai dans le cabinet de M. le commissaire royal, et je lus les trois colonnes un quart que vous m'avez fait l'honneur de me consacrer.
Vous comprenez bien, cher monsieur Janin, q'ie si je me livrai à une occupation si fort en dehors de mes habitudes, ce n'était ni pour mon instruction ni pour mon amusement. Je vous connais de longue date et je sais avec quelle merveilleuse légèreté vous portez vos jugements. J'espérais donc trouver dans celui que vous veniez de rendre contre moi quelquesunes de ces balourdises historiques, quelques-unes de ces erreurs d'analyse, quelques-uns de ces paradoxes sociaux qui ont fait de vous le critique le plus plaisant de Paris. Je ne m'étais pas trompé, et je fus servi à souhait. Heureux abonnés que les abonnés du Journal des Débats, qui, au lieu d'un feuilleton auquel ils s'attendaient, vont en avoir deux, car je présume que celte fois-ci vous m'honorerez d'une réponse.
Fuis, je vous l'avoue, je voudrais mettre ce genre de discussion à la mode. Tout accusé a droit de défense. Les auteurs seuls , pourquoi? je n'en sais rien, ont renoncé ù ce droit. Voyez donc comme ce serait curieux pour l'histoire de l'art et amusant pour celle de l'esprit,
si Corneille, Racine et Molière eussent répondu aux Janinsde leur époque comme je réponds au Fréron de nos jours. Bien entendu que je sais et que je reconnais la distance qui sépare les critiques et les poêles de ce temps, des critiques et des poètes du nôtre.
Commençons par le commencement: Vous déplorez dans le proœmium de votre article, — le mot est de vous; je ne suis p,is assez savant, moi, pour me servir de pareils mots — vous déplorez, dis-je, la stérilité d'invention, d'idée et d'esprit, qui va amener tout bonnement la fermeture des thé î très. Il y a longtemps que cette stérilité vous touche, vous tourmente, vous poursuit; je le sais et j'en possède la preuve. En 1832, déjà, rappelez-vous-le bien, sans doute agité de ce même sentiment de l'impuissance générale, et honteux de ce qu'il ne se produisait rien de grand dans notre époque, vous résolûtes de vous mettre à l'œuvre, et de joindre l'exemple au précepte, en nous montrant, à nous autres auteurs dramatiques, comment les critiques, quand ils s'en mêlent, font des drames et des comédies. Ah! vous savez déjà ce que je veux dire, n'est-ce pas, cher monsieur Janin? vous devinez qu'il est question de certain drame qui a fait grand bruit dans son temps.
L'histoire de ce certain drame a été tant battue, débattue et rebattue, que je n'en soufflerais pas le mot, si ce n'était une occasion de faire connaître l'intention que vous avez eue de faire une bonne action. Les bonnes actions sont rares, et c'est à leur propos qu'où a dit que l'intention était réputée pour le fait. J'espère donc que mes lecteurs me passeront ce rabâchage, ne fût-ce aussi qu'en faveur de l'intention.
Vous demeuriez alors rue Madame; vous habitiez une jolie petite mansarde donnant sur un beau jardin; vous étiez l'ami, le commensal du directeur de l'Odéon; je vous voyais là quelquefois entre l'homme le plus spirituel de Paris et une des plus belles femmes du monde,. riant, causant, bavardant, avec cette verve qui vous caractérise: libre chez eux comme si vous étiez chez vous ; n'est-ce pas que c'étaient de bons jours et de belles soirées? n'est-ce pas que plus d'une fois, dans votre splendide appartement de la rue de Tournon, vous vous êtes écrié , comme Sophie Arnoult : » Oh! le bon temps que celui où j'étais si malheureux! »
Aussi à cette époque dont je parle, n 'était-ce pas vous qui vous plaigniez : c'était votre hôte qui se plaignait; c'était lui qui demandait une de ces œuvres fortes , puissantes, caractérisées, qui ébranlent une capitale, qui remuent une génération, qui symbolisent une époque. Les hommes qui produisent de pareilles œuvres sont rares, et il faut, quand on en a besoin, se donner la peine de courir après eux. Aussi M. Harel prit-il sa lanterne, et, nouveau Diogène, se mit-il en quête de celui qui devait être son sauveur; il courut longtemps par les rues de Paris, son falot à la main ; toutes ses courses furent inutiles. Que voulez-vous, cher monsieur Janin, le siècle tournait déjà à la stérilité dont vous vous plaignez si amèrement aujourd'hui. Le pauvre directeur commençait donc à se désespérer, lorsque tout à coup il eut cette lumineuse idée, qu'il avait été chercher bien loin ce qui était bien près; il courut où il savait vous trouver, vous examina avec sa lanterne, en commençant par les pieds et en finissant par la tête, puis arrivé là, il découvrit sur votre visage une ligne dramatique si légère, qu'il fallait tout son esprit pour la découvrir, et il s'écria plein de joie : « Voilà mon homme ! »
Vous rappelez-vous, cher monsieur Janin, l'histoire de cet amateur à qui Bériot demandait : — Jouez-vous du violon , monsieur?.... et qui lui répondit: — Je ne sais pas, je n'ai jamais essayé.
Eh bien, Harel vous adressa la même demande à propos du drame qu'il désirait; je ne sais pas si vous eûtes la naïveté de lui faire la même réponse ; mais ce que je sais, c'est que vous vous mites à ce drame; ce que je sais, c'est que vous y travaillâtes deux mois; ce que je sais, c'est que vous écrivîtes trois cents pages; ce que je sais, c'est que le pauvre directeur eut la patience de les lire, et qu'au bout de ces deux mois perdus, et qu'après ces trois cents pages écrites, je vis arriver un matin chez moi notre ami commun, tenant à la main sa lanterne plus allumée et plus brillante que jamais.
N'esi-ce pas , cher monsieur Janin, l'aveu soit fait entre nous deux, n'est-ce pas que ce n'est pas chose facile que de faire un drame ?
Eh bien! ce drame que vous n'aviez pas pu faire, je le fis, moi; il eut même, si je compte juste, quelque chose comme quatre cent quatre-vingts représentations. Il est vrai que dans ce drame, au compte de MM. Hugo et Rosier, qui ont collationné les deux ma-
nuscrits, il est resté deux cent trente mots de vous. Aussi je ne doute pas, cher monsieur Janin, que ce ne soit à ces deux cent trente mots qu'il ait dû son long et fructueux succès.
Pardon de m'ètre arrêté du premier coup et si longtemps dans le vestibule de votre proœmium. Mais, vraiment, la tentation était trop forie, et je n'ai pas pu y tenir. J'ai pourtant hâte de passer à l'analyse, car l'analyse, c'est votre fort; et, véiitablem. nt, vous battre par votre faible est chose trop facile et trop peu méritoire. Vous connaissez le proverbe espagnol : « Il faut attaquer le taureau par les cornes. » Soyez tranquille, vous avez affaire à un matador qui sait son état, et vous ne perdrez rien pour attendre.
Cependant, quelque bonne volonté que j'aie de doubler le pas, il faut que je fasse encore deux peliies haltes ; heureusement elles seront couries : le lemps de respirer et de reprendre haleine. Diable! quand on a affaire à l'Hercule de la critique, il faut bien, comme le pauvre Antée, loucher de temps en temps la terre, ne fût-ce que du bout du pied.
Vous m'accusez d'avoir, dans le Mariage sous Louis XV, emprunté la scène du miroir à Marivaux. Ai-je jamais renoncé au droit consacré par Molière, ce roi du théâtre, de prendre mon bien où je le trouve? Non, que je sache. Seulement, Molière ne s'inquiétait pas même si les auteurs étaient morts ou vivants, il prenait à Cyrano de Bergerac l'adorable plaisanterie de la galère, et c'était, comme le disait Shakspeare, à qui cinquante ans auparavant on faisait le même reproche de piller je ne sais quel autre auteur : — c'était une tille qu'il tirait de la mauvaise compagnie pour la faire passer dans la bonne.
Puis voilà qu'après avoir réclamé pour Marivaux, vous réclamez pour Boccace ; cette fois, il est vrai, la réclamation est plus grave. A Marivaux , je n'avais pris qu'une scène du Mariage sous Louis XV; à Boccace, j'ai pris la comédie tout entière des Demoiselles de Saint-Cyr. 11 s'agit de Gillette de Narbonne, — je copie textuellement votre accusation, cher monsieur Janin, — et j'ai mes raisons pour cela, comme vous allez voir. — Nous autres auteurs dramatiques, nous ne faisons rien inutilement, et nous avons l'habitude de préparer nos effets. Attention!
Il s'agit donc « de Gillette de Narbonne, mariée au comte de Roussillon, qui l'abandonne le jour même de ses noces, et qui cependant a deux fils de sa femme, qu'il unit par reconnaître pour sa femme chérie et légitime. — Ecoutez, nous y voilà. — Hebbcnc due figliuli perche egli Havutala cara per moglie la tiene. »
Voyons, cher monsieur Janin , vous qui savez déjà tant de choses, pourquoi essayer de faire croire aux neuf mille abonnés du Journal des Débals, et à moi par dessus le marché, pourquoi, dis-je, essayer de nous faire croire encore que vous savez l'italien, et que vous lisez tout couramment Boccace dans sa langue maternelle, tandis que vous le lisez dans une mauvaise traduction française, que pour cette solennelle occasion vous vous êtes fait retraduire en italien, par qui? avouez que j'ai mis le doigt dessus, mauvais sujet, par quelque chanteuse de romances.
— Mais la preuve ? direz-vous.
La preuve, la voilà, cher monsieur Janin : c'est que vous avez fait dans cette phrase, qui se compose de onze mots en tout, trois f.iutes d'orthographe, rien que cela : voulez-vous que je vous les dise, car si vous les cherchiez vous-même, vous ne le trouveriez probablement pas. Il y a un h de trop à /tebbene et un h de trop à /iavutala. Il est vrai qu'il y a un o de moins à figliuli. Maintenant faites de vos deux h un o, cela ne vous est pas difficile, à vous qui faites tout ce que vous voulez de la langue; glissez cet o entre Vu et Yl de figliuoli, tenez, comme je le fais maintenant, et l'on n'aura plus qu'un reproche à vous adresser, c'est que la phrase en question que vous citez comme de Boccace, n'est pas de Boccace. Voici la sienne.
E lei abracciô, e bacciô, eper sua légitima moglie riconobbe, e qucgli per suoi figliuoli. Voyons, cher monsieur Janin, avez- vous cru sérieusement que Boccace avait si l'on vieilli, que le moment était venu de le retraduire en italien ? en tout cas, permettez que je vous donne un conseil d'ami : si vous continuez celle œuvre si digne d'être encouragée par le ministère, faites revoir les épreuves par la même personne qui vous a déjà revu celle des mémoires de Benvenuto Cellini et du Voyage sentimental.
Puis, il y a encore une chose que. je ne comprends pas. Comment, vous qui avez déjà eu tant de désagrément avec l'Italie, avez-vous été vous frotter à l'italien ? car, vous nous le rappelez, ce n'est pas votre première erreur à l'endroit de la Toscane, el surtout des Toscans;
vous avez marié Cosme Ier avec Bianca Capello (l); vous avez attribué à Rembrandt la Vision d'Ézéchiel du divin Sanzio dTrbin (2); enfin. vous avez fait honneur au doux Léonard de Vinci, des trois terribles Parques du terrible Michel Ange (8); peut-être avez-vous oublié toutes ces bévues ; mais, je vous en réponds, les Florentins ne les ont pas oubliées.
Il y en a une surtout, cher monsieur Janin, qui a excité leur hilarité au plus haut point, et celle-là mérite une mention particulière. Vous racontez qu'en allant de Gènes à Lucques, vous avez eu les montagnes à droite et la mer à gauche (4) ; c'était une si grande innovation en géographie, c'était un si grand bouleversement géologique, que tous les savants ullramon tains s'en sont émus. 11 y avait de quoi, vous en conviendrez. Depuis six mille ans, à peu près, que Dieu avait eu la fantaisie de créer le monde, ies Italiens, de générations en générations, s'étaient habitués, en suivant le même chemin que vous avez fait, à voir, au contraire, les montagnes à gauche et la mer à droite. Mais, comme vous êtes un grand maître et que vous écrivez toutes ces belles choses dans un journal qui a un grand poids, un jour ou Vautre, je n'en doute pas, la transposition sera universellement admise, et les Daliens reconnaîtront qu'ils sont dans leur tort.
Maintenant, passons à l'analyse.
« Au premier acte de cette très-profane comédie, » pardon si je m'interromps encore, mais mon intention, je vous le jure, n'ajamaiséléde faire unecomédie sacrée, « au premier actede cette très-profane comédie, » nous sommes, dites-vous, à Saint-Cyr. M. de Saint-Hérem, amoureux d'une pensionnaire, et ayant besoin d'un allié, appelle Dubouloy. — Oh! hé! Duboulov, Dubouloy! — et cet animal de Dubouloy, dites-vous, grimpe par la fenêtre. »
Pardon, cher monsieur Janin ; mais il m'avait semblé, à moi, qui ai mis la pièce en scène, que c'était par la porte qu'il entrait. Il est vrai qu'au moment où Dubouloy entrait parla porte, vous causiez dans le corridor, avec votre spirituel confrère M. Merle, lequel vous demandait si vous ne feriez pas bientôt une seconde édition de Barnave, édition d'autant plus attendue, qu'il y a longtemps que la préface seule, qui précédait ce beau roman historique qui vous a valu la croix, a fait épuiser jusqu'au dernier volume de la première.
Vous continuez, et vous passez du récit au dialogue. Saint-TIérem, dites-vous, n'a rien de plus pressé que de dire à Dubouloy :
— Part à deux ! J'ai à ma disposition deux demoiselles de Saint-Cyr : je te donne la petite.
— J'aimerais mieux la grande, répond Dubouloy.
— Tu es bien dégoûté, répond Saint-Hérem; et d'ailleurs, ne vas-tu pas te marier?
— Je me marie dans deux heures, s'écrie le manant en tirant sa montre.
— Je ne te demande qu'une heure vingt minutes, répond Saint-Hérem, et le tour est fait. Pardon, encore une fois, cher monsieur Janin, mais vous n'étiez pas sans doute rentré
dans votre loge lorsque les événements que vous racontez se passaient sur la scène. Il en résulte que. n'avant pas entendu mon dialogue, vous avez eu la générosité de me prêter le vôtre. Mais quand on prêle aux gens, il faut avant tout savoir s'ils sont dans la disposition d'emprunter. Votre dialogue est plein de goût et d'esprit, je l'avoue; mais puisque le mien est tout fait autant vaut que je le garde. — La reconnaissance n'en subsiste pas moins, soyez-en bien sûr' d'autant plus grande, cher monsieur Janin, que vous tenez absolument a me faire l'aumône, à ce qu'il parait. Un peu plus loin, vous dialoguez de nouveau ; cette fois-d, c'est Louise qui parle.
— Ma foi, dit-elle, mon museau ne plaît pas à M. Dubouloy; tant pis pour lui! A son aise, je ne suis pas bien pressée, me voilà bien velue, bien logée, bon feu, bon gîte, bon carrosse ; pour le reste, le reste viendra en temps et lieu. —
Cette prose est encore de vous, cher monsieur Janin; permettez-moi d'en prévenir le public, qui pourrait aller au Théâtre-Français rien que pour entendre dire dans ma comédie cette jolie phrase, et qui, ne l'y trouvant pas, aurait le droit de se fâcher.
Mais ce qui vous blesse surtout, vous l'homme méticuleux par excellence, vous l'homme des faits, vous l'homme des dates, vous L'homme historique enfin, c'est que madame de Montbazon soit assez bonne femme pour remettre à un tiers des lettres de l'importance de celles qu'elle remet à Saint-Hérem. « Certes, la dame, » je vous cite textuellement; écoutez ceci, messieurs les lecteurs, et ne perdez pas. je vous en supplie, un mot de la citation.
(1) Voyage en Italie, page 145. — (2j Idem, p. 171. — (3) Idem, p. 172. — ('» Idem, p. 71.
« Certes, la dame, dites-vous,, n'avait pas toute cette autorité-là quand le cardinal de Richelieu faisait trancher la tête à son beau-frère le chevalier dcRohan 1674 . 77 ;/ ajuste trente ans de cela, ce qui ne le rajeunit pas. »
Gloire à vous, cher monsieur Janin! Sur mon honneur, vous êtes un homme unique, inappréciable, inouï ! Voici qu'après avoir découvert qu'en allant de Gènes à Lucques, on a les montagnes à droite et la mer à gauche: ce qui est, comme on peut s'en convaincre rien qu'en jetant les yeux sur la carte, une théorie géographique assez nouvelle, à moins qu'on ne voyage dans la voilure d'un grand seigneur et que l'on ne marche à reculons ; — voilà, dis-je.. que vous découvrez maintenant un fait historique pour le moins aussi miraculeux. C'est que la cardinal de Richelieu, trépassé le j décembre i<;i2, a fait trancher la tète au chevalier de Rohan, décapité devant la Bastille le 27 novembre 1G74, c'est-à-dire trente-deux ans après qu'il eut été enterré. Quel abominable tyran que ce cardinal de Richelieu, et comme il 1 a loin de lui le clément Tibère, dont les exécutions ne se prolongeaient que jusqu'au surlendemain de sa mort!
Je comprends, cher monsieur Janin, qu'un homme qui comme vous possède ses faits et ses dates sur le bout du doigt soit difficile en histoire; qui sait beaucoup exige beaucoup, et malheur au plus habile élève de l'école des Chartes s'il vous tombait jamais sous la main : il apprendrait du même coup que Smyrne est une île, que Napoléon a débarqué sur le cl. de bataille de Cannes, que le passage des Portes de Fer est une suite d'arcs de triomphe dressés par les Romains, que la Saône coule de Lyon à Saint-Etienne, votre patrie, que le Rhône passe à Marseille, que les lièvres se terrent, que les perdrix se branchent, et que la chasse à courre s'écrit chasse à cours. Toutes choses que vous avez imprimées dans ce même Journal des Débals, journal si littéraire, si savant et si sérieux, que ses lecteurs ne se sont pas aperçu jusqu'aujourd'hui que vous, le sceptique par excellence, que vous qui raillez la création tout entière, vous en êtes arrivé tout doucement à vous moquer de ses abonnés.
Continuons. Nous sommes au troisième acte, en Espagne, à la cour du roi Philippe V. Oh 1 diable ! c'est ici que la critique va devenir sérieuse; gare à moi !
Ici, cher monsieur Janin, vous vous attendiez, à ce qu'il parait, à voir ce que vous n'<..vez pas vu et ce que, plus heureux que vous, avait vu le duc de Saint-Simon, c'est-à-dire un roi fort courbé, fort rapetissé, le menton en avant, le visage fort allongé, les pieds tout droits qui se touchaient et qui se coupaient en marchant, et vous n'avez, diles-vous, rien aperçu de tout cela ?
Je comprends votre désappointement, et la vue d'un pareil roi était assez curieuse pour que vous me gardiez rancune de vous en avoir privé; mais, outre que ce fut quelque dix années après l'époque où je mets mon roi en scène que le duc de Saint-Simon vit Philippe V dans ce piteux état, j'avoue que j'avais besoin pour la suite de ma comédie d'un prince assez alègre et assez bien portant pour donner de la jalousie à Saint-Hérem. Votre roi n'était point mon affaire, et en vertu de mes droits de dramaturge je m'en suis privé ; il vous reste donc tout entier, et si vous vouliez le prendre pour votre compte, je ne doute pas, cher monsieur Janin. qu'avec ce talent dramatique dont vous m'avez, comme je le disais à mes lecteurs, donné une si grande preuve en 1832, vous n'en fassiez le héros d'une charmante comédie.
Vous avez eu encore une autre espérance, car dans cette malencontreuse soirée toutes vos espérances ont été déçues; c'était de voir à ce roi courbé, rapetissé, le menton en avant, etc., un premier ministre, blond, petit, gros, pansu, le visage rouge, avec deux petites mains collées sur son gros ventre. Vous aimez les pendants, cher monsieur Janin, et je le comprends, cela fait bien sur une cheminée ou sur une console; un vase isolé perd moitié de sa valeur; et Geoffroi, votre prédécesseur, pensait sur ce point exactement comme vous; mais s'il est facile de rassortir un vase ou un candélabre, il n'est pas si commode, croyez, de se procurer un magot dans le genre de celui que vous réclamez. Eh bien, voulez-vous que je vous l'avoue maintenant? Le rôle était fait comme vous le désiriez; malheureusement parmi les cinquante-trois sociétaires et pensionnaires du Théâtre-Français on n'a trouvé personne qui fut digne de le jouer. J'ai songé à Lepcintre jeune, on s'est empressé de lui faire des offres; mais tout a été inutile. Cet entêté de Nestor Roqueplan, — vous connaissez Nestor Roqueplan, — cet entêté de Nestor Roqueplan n'a pas voulu le lâcher.
Mais ne pouvant pas voir votre roi courbé et rapetissé, votre premier ministre blond, gros, petit et pansu, vous espériez, dites-vous, (-voir les coiul'mns parcourir à genoux et à reculons
je ne sais combien de carreaux de velours, en disant, à chaque génuflexion : A los pies à mettra excellent ia , pendant que la reine descendait de son trône, et se trouver encore à genoux à la porte de l'appartement. »
Certes, je ne doute pas, cher monsieur Janin, que dans un théâtre gymnastique les gracieux exercices indiqués par vous n'obtiennent un grand succès; mais sur la scène française, au troisième acte .1 une comédie assez gaie et assez vive jusque-là, vous l'avouez vous-même, au moment où l'intrigue a besoin de se nouer, peut-être une pareille mise en scène eùt-elle fait longueur, sans compter, cher monsieur Janin, que ce beau velours et ce magnifique satin dont vous remettez qu'on ait fait emploi, dans une si piètre occasion, en eussent été indignement froissés, qu'il eût fallu que mes acteurs changeassent de haut de chausses à chaque représentation, ou que tout au moins on leur remit des genouillères, dépense qui eût ruiné le pauvre costumier, au frais duquel les costumes se font. — Or, cher monsieur Janin, vous ne voudriez pas la ruine d'un honnête homme qui n'a commis d'autre crime que d'avoir fourni habit, veste et culotte à un roi qui n'était pas courbé, qui n'était pas rapetissé, et qui n'avait pas le menton assez en avant.
Mais ce n'esl pas tout encore, peste ! et je n'en suis pas quitte de votre cours d'étiquette. Vous regrt ttez que la fête que donne M. le duc d'Anjou ne soit pas une fête grave, empesée et toute selon le cérémonial espagnol. Hélas ! si vous eussiez été dans la salle lors de l'exposition de ce maibeureux troisième acte si critiquable, vous eussiez entendu le duc d'Anjou se plaindre amèrement de ces fêtes qui feraient votre bonheur à vous. C'est pour se reposer de ces bals espagnols qu'il donne un bal à la française. C'est parce que les murs lourds et mas>ifs de l'Escurial pèsent sur lui comme les parois d'un sépulcre, qu'il vient respirer l'air pur de Buen-Retiro , cette petite maison des rois de Madrid. Là, il l'a dit, il échappera enfin à l'étiquette; mais vous ne lavez pas entendu, cher monsieur Janin, car pendant qu'il le disait vous causiez dans le corridor avec votre spirituel confrère Charles Maurice, que vous félicitiez sur sa justice, et qui vous louait sur votre impartialité.
Mais ce n'est pas le tout de m'attaquer sur mon manque de convenance, vous attaquez encore ce pauvre Théâtre-Français qui n'en peut mais. — Car lorsqu'à tort ou à raison, il me demande des comédies, il faut bien qu'il joue les comédies qu'il m'a demandées. Nous ne comprenons pas. dites-vous, que le Théâtre-Français, qui doit avoir de la mémoire, ait fait si bon marché de l'étiquette de la cour d'Espagne; cette étiquette est partout, dans toutes les histoires, et surtout dans les drames; dans le Don Carlos de Schiller, — dans /<? Ruy-Blas de M. Victor ITugo, qui prend tant de peine pour vous expliquer le nombre et la position des personnages, les fauteuils, les chaises à dossier, les carreaux, les duègnes, toute la science de la caméra mayor.
D'abord, cher monsieur Janin, ni Don Carlos ni Buy-Blas n'ont été joués sur la scène française. Don Carlos a été joué sur le théâtre de Weimar, je crois, et Buy-Blas sur le théâtre de la Renaissance, j'en suis sûr. Vous citez bien encore la comédie de la Heine d'Espagne, dans laquelle on apprenait qu'on grattait aux portes, comédie qui a été jouée, elle, rue Richelieu ; mais comme malgré l'éminent talent de son auteur, l'un des hommes les plus spirituels du monde, cette comédie, absorbée par les mêmes détails que vous regrettez de ne pas trouver dans la mienne, n'a été jouée qu'une fois, et il y a de cela dix ou douze ans, il n'est pas étonnant que ce pauvre Théâtre-Français, qui n'a qu'un souffleur fort occupé depuis cette époque à souffler d'autres ouvrages, ait quelque peu oublié la leçon que lui a donnée celui-là.
Cependant, je vous l'avoue, malgré l'air goguenard que j'affecte, l'un de vos trois reproches m'a été sensible, c'est celui de m'ètre laissé dépasser dans la science de l'étiquette par mon ami et confrère Victor Hugo. Certes, personne plus que moi n'aime et surtout n'admire notre grand poète, que ne pouvant mordre publiquement au Journal des Débats, — vous le savez bien, la chose vous est interdite par autorité supérieure, — vous avez été si souvent attendre dans quelque feuilleton obscur de quelque petit journal ignoré, pour le mordillonner lorsqu'il passait, espérant que, s'il ne mourait pas de la blessure, il mourrait du venin. Ce reproche, dis-je, m'a été sensible, parce que j'avais cru, au contraire, trouver dans Ruy- Blas même que vous citez, une absence assez remarquable de l'étiquette. Oui, certes, les fauteuils sont à leur place, les chaises à dossier ^sont à leur numéro ; les duègnes sont à leur poste ; ce qui n'empêche pas, cher monsieur Janin, que la reine Marie de Neubourg ne soit
amoureuse, de qui? d'un laquais ! Et qu'au cinquième acte, la fière Allemande ne se lève de son fauteuil ou de sa chaise à dossier, ne passe par-dessus ses carreaux et ne dépiste ses duègnes pour courir toute seule les rues de sa capitale et pour aller retrouver son amant dans la petite maison de don Salluste, chose, vous le savez bien, cher monsieur Janin, — vous qui savez si bien l'étiquette de la cour de Madrid, — chose matériellement impossible à une reine d'Espagne. Ce qui n'empêche pas que le drame de Ruy-Blas ne soit un des plus beaux drames qui aient été faits depuis dix ans.
Maintenant, savez-vous ce qui a gâté le Théâtre-Français à l'endroit de l'étiquette ? Eh bien! vous allez bondir; — c'est l'habitude de jouer Corneille, Racine et Molière; car n'avez-vous pas remarqué, cher monsieur Janin, que dans les tragédies et les comédies de ces grands maîtres, chacun entre et sort comme s'il était chez soi : Cinna chez Auguste, Osmin chez Acomat, tout Paris chez Célimène, et qu'il n'y a pas un esclave à la porte du palais de l'empereur, pas un eunuque à la porte du sultan, pas un laquais à la porte de la belle veuve pour empêcher d'entrer ceux qui viennent leur faire visite ?
C'est que les grands maîtres, cher monsieur Janin, n'ont pas vu que l'art fût dans la manière dont salue un ambassadeur, fût dans la surveillance qu'exerce une duègne, fût dans la place qu'occupe un fauteuil. L'art est plus hautain que vous ne le faites. C'est un noble . patricien de Rome, c'est un fier hidalgo de Castille, c'est un grand seigneur de France, et quand il trouve sur son chemin quelque pauvre petite barrière plantée par un esclave, un eunuque ou un laquais, il la brise s'il en a le temps, ou passe par-dessus s'il est pressé.
Ah ! maintenant voilà que vous êtes pressé comme un patricien, comme un hidalgo, comme un grand seigneur, et que vous sautez par-dessus le quatrième acte. Mais tout le monde n'a pas des jambes de gentilhomme bonnes à franchir les barrières, cher monsieur Janin, et vous retombez dans ma comédie, au moment, dites-vous, où Charlotte annonce à M. de Saint- Hérem quelle n'est plus sa femme, mais qu'elle veut être sa maîtresse et un peu celle du roi. Ce que c'est de voir le mal partout ! personne dans la salle ne s'était aperçu de cette intention chez Charlotte ; mais vous êtes un critique si éclairé et si profond , que non-seulement rien de ce qui est dans la pièce ne vous échappe, mais encore que vous y voyez ce qui n'y est pas. Ce que c'est que d'être myope.
Mais ce n'est pas tout que d'être myope, vous êtes encore quelque peu sourd. Dans la scène du cinquième acte où le mari qui se croit outragé insulte le roi, vous avez entendu Saint-Hérem dire à Philippe : Sortons!
Vous n'avez entendu que ce seul mot, et encore vous l'avez entendu parce qu'en ce moment on ouvrait la porte d'une loge. Car en ce moment, cher monsieur Janin, je le sais bien moi qui ne vous ai pas perdu de vue de toute la soirée, car en ce moment, dis-je, vous causiez dans le couloir avec votre spirituel confrère M. Rolle, lequel vous demandait si vous ne faisiez pas à l'occasion de votre mariage un petit feuilleton de bout de l'an.
Maintenant, cher monsieur Janin, je ne veux pas aller plus loin que vous n'avez été vousmême, et comme vous en avez fini avec moi, je vais en finir avec vous. Oui, vous aviez raison quand, dans le charmant feuilleton que vous avez fait sur votre propre mort, vous annonciez que vous n'étiez pas trépassé; quand vous rassuriez les amateurs de tours d'adresse, en leur promettant qu'ils vous verraient reparaître sur votre fil de fer. Oui, tous les lundis et quelquefois les jeudis, vous leur donnez le spectacle de vos souplesses et de vos équilibres. — Mais prenez garde, cher monsieur Janin, tout en continuant vos exercices acrobatiques, comme vous les appelez vous-mêmes, de toucher, du bout de votre balancier, ceux qui n'auraient qu'à toucher votre corde du bout du doigt pour vous faire rompre le cou.
Et maintenant, à ma première comédie, cher monsieur Janin, car je vous préviens que comme le Théâtre-Français l'attend, me fissiez-vous l'honneur de me répondre, je n'aurais plus, d'ici au jour de la représentation, un seul moment pour m'occuper de vous — avec la plume bien entendu. —
Je suis, cher monsieur Janin, votre très-humble et très-obéissant serviteur,