ACTE 11, SCENE VI
Je viens nous apporter celle heureuse nouvelle. Vous triomphez, madame, et d'un supplice affreux Votre seule prière u sauvé le-, Hébreux. L'aqueduc relevé leur rendra l'eau du fleuve. De ma soumission faut-il une aulre preuve? Ce soir en leur faveur je vais écrire au Roi ; El je sais réussir quand j'engage ma foi. Vous demandez pour eux la vie et l'esclavage. Je veux en votre nom leur offrir davantage, En obtenant pour eux aussi la liberté,
JUDITH, à part.
Il feint habilement la générosité.
HOLOPHERNE
Jaloux de mériter votre reconnaissance
Pour la première fois je chéris ma puissance.
Je révoque avec joie ou ordre rigoureux,
Et je ne voudrais voir ici que des heureux !
De mon amour, Judith, vous pouvez tout attendre.
JUDITH, à part.
Quel langage , Seigneur , est-ce à moi de l'en-
(Haut.) (tendre?
De si beaux sentimens sont dignes d'un vainqueur.
La gloire est confiante, elle ennoblit le cœur.
HOLOPHERNE
La gloire ! dites-vous? Oh ! non, ce n'est pas elle; Son bonheur est amer, son ivresse est cruelle; Par ses vaines grandeurs on n'est point corrigé... Mais j'aime... et par l'amour tout mon cœur est
[changé.
Comme un crimeorgueilleuxje maudis cette gloire. Je hais le sang versé qui donne la victoire ; Aux lois de la pitié dans mes rêves soumis, Je voudrais pardonner à tous mes ennemis. Un règne bienfaisant dans mon destin commence. Oui, j'aime, et par l'amour j'ai compris la clé-
[mence. Ah! pour moi, cet amour est un songe si beau !
Judith , à part.
O profane bonheurrêvé sur un tombeau !
HOLOPHERNE
Que de fois, pénétrant dans la funèbre enceinte, Je vous vis à genoux près d'une tombe sainte 1 Tremblant, je vous suivais dans l'ombre des sentiers.
Et seul je restais là des jours, des jours entiers, A nourrir mes regards de votre douce image, A vous rendre en secret un inutile hommage, Triste des vains désirs qu'il fallait réprimer, Mais henreux de vous voir, et fier de vous aimer.
jldith , à part.
Ecouter ces aveux, c'est s'abaisser au crime. Mais il faut qu'elle parle... Ah! Piiédyme!...
(Haut.) Eh quoi ! de votre absence on ne s'alarmait pas? Nul regard inquiet ne surveillait vos pas?...
HOLOPHERNE
Je suis libre, Judith, aucun nœud ne m'enchaîne.
Mais une femme ici commande en souveraine! Elle est belle, seigneur?
HOLOPHERNE, vivement.
Oh ! moins belle que toi JUDITH.
C'est votre esclave?
HOLOPHERNE
Oui ; c'est la fille d'un roi Que nous avons vaincu.
C'est votre prisonnière!
L'esclavage est cruel pour une àme si fière.
HOLOPHERNE
Sans doule elle est à plaindre.
Ah ! vous l'aimiez, alors?
HOLOPHERNE
Non... j'aimais à combattre à vaincre ses remords. A parer noblement ma marche triomphale Des superbes langueurs d'une esclave royale, Je me plaisais ù voir se changer chaque jour Son dédain en sourire et sa haine en amour; Mais je n'éprouvais pas de tendresse pour elle, El je puis l'oublier sans me croire infidèle. JUDITH.
Je ne sais... mais je crains son orgueil irrité. Seigneur... accordez-moi...
HOLOPHERNE
Parle.
Sa liberté.
HOLOPHERNE
Sa liberté ! Pourquoi? Ce caprice m'étonne. C'est ton esclave aussi, prends-la, je le la donne. Tu peux la renvoyer ou la vendre à Ion gré. Dispose de son sort, à tout je souscrirai. JUDITH.
Il n'appartient qu'à vous de lui parler en maître.
HOLOPHERNE
Ah ! tu veux commander sans te faire connaître î Soil; je porterai setd les rigueurs du pouvoir. Demain je lui dirai...
Demain ?
HOLOPHERNE
Eh bien ! ce soir.
JUDITH, à part.
Ce soir !
HOLOPHERNE
Plaire à Judith est ma plus douce étude, Et je suis trop flatté de son inquiétude Pour ne pas obéir dès qu'elle ordonnera.
judith, ù part.
Quelle épreuve, Seigneur ! mais elle partira.
(On entend un grand bruit de voix confuses, de pa
précipités.)
HOLOPHERNE
D'où vient celte rumeur?