JOSÉPHINE, ASPASIE
JOSÉPHINE, près de la table.
Asseyez-vous, \ spasie.
ASPASIE, respectueusement.
Madame...
Pas de façons !
ASPASIE, à part.
Enfin!
JOSÉPHINE
Je le veux... Ah ! vous tirez les cartes!..
ASPASIE
Je fais un peu de tout !.. j'en ai justement sur moi!., je ne marche jamais sans cela.
JOSÉPHINE
Eh bien! puisque nous voilà seules... vous allez me dire ma bonne aventure... J'ai fait an songe qui m'inquiète... Vous me raconterez en même temps le sujet de votre demande, qui m'intéresse beaucoup... Cette jeune pqfsonoë?.. ASPASIE, allant à la table, à part.
A quoi tient la protection des grands!
JOSÉPHINE
Asseyez-vous donc... (S'asseyant.) Je le veux! ASPASIE, s'asseyant et tirant ses cartes de sa
pnciic.
Je suis aux ordres de Madame.
Joséphine, se levant.
Attendez que je m'assure... (a elle-même.) Si Bonaparte soupçonnait. . . (Elle va doucement écouter près du portrait à gauche.) Non, rien... (Elle revient s'asseoir.) Vous pouvez continuer. ASPASIE, battant les cartes.
Vous saurez donc, Madame, qu'il existe à Paris une jeune personne charmante, riche, aimable, spirituelle... Veuillez couper.
JOSÉPHINE, près de couper.
Riche, aimable, spirituelle?.. De la main gauche?
ASPASIE, arrangeant ses cartes.
Toujours... Et que l'on veut marier à un homme qu'elle déteste.
JOSÉPHINE
Que voulez-vous que j'y fasse?., je ne puis pas me mêler des affaires de famille.
aspasie, changeant alternativement de ton.
Oh! que ce jeu s'annonce bien, Madame!., que les cartes sont belles !
JOSÉPHINE
En vérité ?
ASPASIE
Cœur ! cœur ! je ne vous vois que des amis !.. Cette jeune personne, dont la mère fut ma bienfaitrice, aime avec passion... (S'arrètant. ) Un grand bonheur qui vous viendra d'un jeune homme blond... voyez-vous?., le valet de cœur.
JOSÉPHINE
De mon Eugène, sans doute?
ASPASIE
Le jeu ne le dit pas... (Continuant.) Elle aime donc avec passion un jeune officier delà garde, qui, de son côté, ressent pour elle... (S'interrompant.) Dame de pique!,, ah!„ vous éprouverez
LA FILLE DE FIGARO
quelques contrariétés de la pari d'une femme âgée.
JOSÉPHINE
Probablement MmeLœtitia, qui contrôle mes moindres dépenses.
ASPASIE
Le jeu ne le dit pas... Et qui de son côté ressent pour elle le plus violent amour... (Le jeune officier). Or, ne voilà-t-il pas que le premier Consul... (Voyant qu'elle l'écoute à peine.) Oh! oh!., as de trèfle... bonne nouvelle, Madame... grande victoire!..
JOSÉPHINE
Une victoire !
ASPASIE
Le premier Consul veut contraindre la jeune héritière à épouser son tuteur... qui a trois fois son âge...
JOSÉPHINE
Eh mais!., n'est-ce pas le munitionnaire général, M. de Saint-Réant?
ASPASIE, continuant.
Précisément... un vilain magot... cousu d'argent... Valet dépique!.. Tenez le voilà!., il vient tout déranger.
JOSÉPHINE
Comment! est-ce qu'il m'en veut aussi, lui?
Le jeu ne le dit pas... mais je n'en serais pas surprise... Je le retrouve toujours avec des figures sombres... (D'un air câlin.) Si bien, Madame , que ces pauvres amans n'ont d'espoir qu'en vous seule... Obtenez dupremierConsul..
JOSÉPHINE
Impossible!., si ce mariage est arrêté dans sa tète!
ASPASIE, avec dépitetse récriant devant ses cartes.
Oh! Madame, voire jeu devient magnifique! honneur, richesse!., vous voilà entourée d'ennemis renversés...
JOSÉPHINE
Quel bonheur!
ASPASIE
Veuillez couper encore.
Joséphine, coupant.
De la main gauche?
ASPASIE
Toujours,..
JOSÉPHINE
Dépêchez-vous! dépêchez-vous !
ASPASIE, étalant ses cartes et se levant de surprise. Que vois-jc!
JOSÉPHINE, se levant aussi avec inquiétude. Que voyez-vous donc ?
ASPASIE
Cette couronne dont nous parlions tout à l'heure... une, deux, trois... c'est étrange!.. une, deux, trois... c'est prodigieux !..
Quoi donc?
ASPASIE
Une, deux, trois... encore!
JOSÉPHINE
Qu'est-ce que c'est?
ASPASIE, supliant.
Ah ! Madame, ces pauvres amans... Un mot de vous ferait renoncer le premier Consul...
JOSÉPHINE, montrant les cartes.
Vous ne le connaissez pas... Mais, que signifie?..
ASPASIE
Ce serait le premier homme qui ne ferait pas la volonté de sa femme.
Joséphine, de même.
C'est que Bonaparte n'est pas un homme ordinaire... Mais, vous disiez...
ASPASIE, avec enthousiasme.
Il ne l'aurait pas prouvé cent fois, que je le verrais dans mes cartes... Ah! Madame, quel triomphe pour lui et pour vous!..
JOSÉPHINE
Comment ?
ASPASIE
La couronne de France!..
Eh bien?
ASPASIE
Le roi de cœur !
JOSÉPHINE
Eh bien?
ASPASIE
Oui... nouveau Charlemagne... le voilà qui la place sur votre tèt '!. .
(On entend derrière le portrait renverser une chaise
et fermer une porte avec colère. Joséphine et
Aspasie se lèvent effrayées.) JOSÉPHINE.
0 ciel !
ASPASIE
Qu'est-ce donc?
JOSÉPHINE, montrant le portrait et y courant.
I! était là... i! écoutait!
ASPASIE
Al) ! mon Dieu !
JOSÉPHINE, troublée.
Et ces paroles imprudentes... Il doit être dans une colère!..
ASPASIE, à part, et reprenant ses cartes.
Je comprends... 11 se fâche parce que je l'ai deviné.
JOSÉPHINE, émue.
Éloignez-vous... éloignez-vous, Aspasie!
ASPASIE, vivement.
Pas avant que vous ne m'ayez promis votre protection pour mes deux pauvres amans... Songez, Madame, que c'est ce soir que le fatal contrat doit se signer.
JOSÉPHINE, inquiette et regardant le portrait.
Je le sais... mon mari et moi nous devons y assister... et s'il faut vous le dire, toute tentative pour changer la résolution du premier Consul serait inutile! Ce Saint-Réant est son compatriote , le dernier rejeton d'une des plus grandes familles d'Ajaccio... qu'il prétend relever... en un mot, c'est l'ancien marquis de Miramonte.
ASPASIE, frappée.
Miramonte!.. le marquis de Miramonte, lui!
JOSÉPHINE
Qu'avez-vous donc?
ASPASIE, hors d'elle.
Miramonte! le tuteur de Céline!., et je ne l'ai pas reconnu,.. l'infâme!.. Oh! si!., en le voyant