‹ JudithChapitre 39 sur 547 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

LA MARGRAVE, Là COMTESSE, assises.

LA COMTESSE

Eh bien ! ma mère , quelles nouvelles apportez-vous au duc?

LA MARGRAVE

De bonnes nouvelles, ma fille.

LA COMTESSE

Je tremble toujours,.. Si le comte mon mari allait découvrir...

LA MARGRAVE

On croit le jeune prince très loin de la Saxe, occupé de ses plaisirs.

LA COMTESSE

Oh! pourquoi avez-vous exigé?...

LA MARGRAVE

L'asile que je t'ai demandé pour lui est sûr. Chez un ami du régent, chez le comte d'Altenberg, au milieu d'un vaste parc, un pavillon condamné, fermé à cause d'une aventure tragique, et dont personne n'ose approcher de peur d'encourir la disgrâce de ton mari, c'est ce qu'il nous fallait.

LA COMTESSE

Oh! que les événemens s'accomplissent donc au plus tôt ! car cette vie d'agitation et d'inquiétudes, pour laquelle je ne suis pas faite...

La comtesse conduit sa mère jusqu'au feuteuil que Marie avance près de la table à gauche ; la comtesse s'assied à la gauche de la margrave, Marie se tient debout de l'autre côté.

LA MARGRAVE

Tout va bien. Les cercles élecloraux de Leipsick et de Neustadt n'allendent plus qu'un signal. Freyberg est à nous avec ses mineurs armés. Nous avons un parti puissant dans Dresde même. Il a été décidé en conseil que noire jeune électeur Frédéric-Auguste épouserait la princesse Ulrique de Hanovre si, pour prix de cette alliance, il obtenait un secours d'hommes et d'argent. Le traité est sans doute signé à l'heure où je te parle, et ton frère, le margrave Ernest, doit aujourd'hui ou demain t'en donner la nouvelle par un courrier, afin que tu puisses la transmettre au prince. LA COMTESSE.

Ce brillant mariage, en effet, assure le triomphe de sa cause.

LA MARGRAVE

Mais laissons cela, ma fille, et parlons de toi maintenant.

LA COMTESSE

De moi ?

LA MARGRAVE

Amélie ! tu n'es pas heureuse.

LA COMTESSE

Ma mère!...

LA MARGRAVE

Ces yeux rougis par les larmes, ce teint pâli, cet embarras... Non, lu n'es pas heureuse i je le sais! je le sais, te dis-je, et c'est pour cela que je suis venue. (La comtesse se jette en sanglotant dans les bras de sa mère.) Sur mon cœur! pauvre ange abandonné ! (Se levant, ainsi que la comtesse.) Je n'ai jamais eu d'affection pour ion mari, mais je rendais justice à ses qualités : un loyal gentilhomme, plein d'honneur, un des meilleurs noms de l'Allemagne... et puis il t'aimait alors; oui, il l'aimait réellement.

LA COMTESSE

Oh ! oui, ma mère, et c'est ce changement qui fait mon supplice. Oui, je suis malheureuse. Pardonnez-moi, mon Dieul si je dévoile des torts que je devrais cacher, peut-être; mais c'est trop souffrir I il faut qu'une fois mon cœur s'épanche librement devant vous. Pendant quinze années ce château fut pour moi un lieu de délices et d'enchantement. Je n'avais pas le temps de former un désir qu'il était réalisé, et c'était par lui ! Les soins, les égards, les plus minulieuses attentions, les dépenses les plus folles, rien ne lui coulait si j'émettais un vœu, si, dans un de mes regards, je laissais parler un caprice. Notre amour mutuel s'était concentré sur notre unique enfant, notre chère Marie, cetle gracieuse figure aux yeux bleus qui nous souriail comme le bon ange de notre foyer. Je m'étais faile à celte vie, croyant qu'elle ne devait pas finir. On s'habilue si facilement au bonheur! Mais un jour... il y a deux ans de cela, parut à la cour de Dresde, où nous étions allés

LA COMTESSE D'ALI EN BERG

par devoir, une femme ti "une beauté merveilleuse, et qui se fil en peu de temps une renommée étrange de coquetterie el de sagesse calculée. Les hommes les plus graves tombèrent sous le charme de cette enchanteresse, et mou mari lui-même se laissa entraîner à ses dangereuses séductions. Le désir de plaire à Mme de Rosenthal est la seule pensée, maintenant, qui remplisse l'imagination du comte. Il en a fait son amie la plus intime ; il ne voit qu'elle, ne parle que d'elle, ne se dirige que par ses avis. Mes soins, l'amour de sa 011e, le calme si pur de ce château, tout cela l'ennuie et lui pèse. Quand il ne va pas à la résidence figurer parmi les courtisans de Mmc de Rosenthal, c'est elle qui vient ici le visiter. Elle est chez nous dans ce moment; elle y passera des jours, des semaines, des mois entiers, peut-être! attirant auprès d'elle une foule de jeunes étourdis et de femmes coquettes qui s'informent à peine si j'existe et s'il me convient de les recevoir, qui donnent des ordres chez moi; si bien que mes amis, s'ils s'aventurent à me venir visiter par hasard, se regardent, étonnés de ce qui se passe, et se demandent entre eux, en rougissant, laquelle, de celte femme ou de moi, est la comtesse d'Altenberg.

LA MARGRAVE

Ma pauvre Amélie! d'autres outrages naissent encore pour toi de l'abandon de ton mari : il est tel de ses amis qui n'a pas craint de le déclarer un insolent amour... Le chevalier Olto...

LA COMTESSE

Un étourdi qui faisait profession de ne croire à la vertu d'aucune femme; mais j'ai su, d'un mot, le rappeler au devoir... et maintenant c'est pour moi un ami sincère et dévoué, le seul qui ne rie pas de mes larmes et qui prenne quelque pilié de mon abandon.

LA MARGRAVE

C'est le ciel qui m'envoie pour mettre fin à ce scandale. Je verrai ton mari, et il faudra bien... LA COMTESSE, avec effroi.

Oh! prenez garde! le comte est vif et emporté...

LA MARGRAVE

Ce n'est pas en ion nom que je lui parlerai, mais au nom de toute notre famille.

LA COMTESSE

Non, non, je vous en prie.

LA MARGRAVE

Il m'enteudra, je l'ai résolu, et de ce pas je me rends chez lui.

LA COMTESSE

Ma mère! vous m'épouvantez!

LA MARGRAVE

Si la fille était malheureuse, tu regarderais comme un devoir d'agir ainsi que je veux le faire.

LA COMTESSE

Au moins soyez prudente.

LA MARGRAVE

Je le promets de contenir mon indignation. Allons, ma fille, du courage; sèche tes larmes et attends-moi. (Elle sort.)

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