‹ JudithChapitre 444 sur 547 · RAFAËL, GIL VARGAS · texte numérisé non relu

RAFAËL, GIL VARGAS

(Tous les deux entrent en causant.)

RAFAËL

Tu dis donc, Gil Vargas, que tu viens de voir le duc d'Estuniga, mon oncle?

VARGAS

Oui, mon élève !

RAFAËL

Et il est furieux !...

VARGAS

Contre vous et contre moi... le licencié Gil Vargas, qu'il accuse de vous avoir donné des idées... J'ai eu beau lui répéter que pendant les dix années qu'il vous avait confié à mes soins... je ne vous avais rien appris... rien, absolument rien... de ce genre-là... que vous étiez sorti de mes mains, à dix-huit ans... simple, timide et ignorant de toutes choses...

RAFAËL

"C'est vrai '

VARGAS

« Pourquoi donc, depuis trois mois, a-t-il pris » en dégoût la vie monastique à laquelle je le » destinais? Pourquoi ia pension de six cents du- » cats que je lui ai assurée est-elle dépensée ca » robes de femmes et en parures ? Pourquoi, enfin, » a-t-il fait desdettes?... »A ce mot, etavectoutle respect que je dois à la noble maison de Las Cuevas, et surtout an duc d'Estuniga, votre oncle, j'ai juré que cela n'était pas !

RAFAËL

Tu as eu tort de jurer...

VARGAS

Vous n'avez plus d'argent ?...

RAFAËL

Plus un maravédis.

VARGAS

Et vous avez des dettes?...

RAFAËL

Pour deux cents pistoles...

Vous avez donc hanté les mauvais sujets, les libertins ?. .

LA PART DU DIABLE

RAFAËL

M'en préserve le ciel !

VARGAS

Vous vous êtes lancé dans le pharaon ou le lansquenet, perdition de la jeunesse?..

RAFAËL

Jamais... Et depuis trois mois que lu m'as quitté, je passais toutes mes journées à étudier ma théologie, dans les grands in-folios que lu m'as donnés, le père Sanchcz, le père Escobar... VARGAS.

Bons livres !

RAFAËL

Mauvais livres, car ils sont si ennuyeux, qu'ils font penser à autre chose... J'avais toujours les yeux en l'air., et. justement en face de mes fenêtres, étaient les ateliers d'une des premières couturières de la ville, et parmi ses jeunes ouvrières, il y en avait une...

VARGAS

Bonté du ciel! une couturière!... Vous voilà amoureux !...

RAFAËL

Tu l'as dit... l'ne figure divine... un ange... et moi qui n'étais habitué qu'à te voir!...

VARGAS

Vous la regardiez ?...

RAFAËL

Toule la journée.

AIR

C'était elle

Qui, le jour, M'enivrait de pensers d'amour!

C'était elle

Oui, la nuit, En rêve habitait mon réduit !

Oui, c'est elle Que je regrette et que j'appelle !

Et dans tous les lieux, Dans mon cœur et devant mes yeux, C'est elle 1...

Toujours elle !

A sa vue, une ardeur soudaine Aie faisait trembler et rougir !

Et c'était un trouble, une peine Plus douce encor que le plaisir !

Dans tes leçons, dans aucun livre, On ne me parlait nulle part De ce charme qui nous enivre...

Et même en lisant Escobar, Sais-tu bien qui venait s'offrir a mon regard ?

C'était elle !

Qui, le jour, etc.

VARGAS

Et c est pour elle que vous avez fait toutes ces folies?...

RAFAËL

Oui... Pour parvenir jusqu'à elle... pour lui

parler... je n'avais qu'un moyen... c'était décommander des robes, des mantilles ou des basquincs, ce qui est très cher!...

VARGAS

Je le crois bien !

RAFAËL

J'en commandais tous les jours... El quand la pension de mon oncle a été épuisée... j'ai fait des dettes pour avoir des fontanges et des falbalas ; et quand on n'a plus voulu me prêter... j'ai vendu ie père Sanchez et le père Escobar, pour acheter des rubans et des dentelles...

VARGAS

Vous, Bafaël d'Estuniga, mon élève ! Et qu'avez-vous fait de tout cela?

RAFAËL

C'est chez moi ! dans ma chambre d'étudiant, que j'ai quittée... parce que celle que j'adore s'est éloignée... Je ne la vois plus... j'ignore ce qu'elle est devenue !...

Et que voulez- vous faire?

RAFAËL

Je n'en sais rien !... mais je ne veux plus étudier la théologie... Je suis gentilhomme, je puis porter l'épée, faire mon chemin, et épouser un jour celle que j'aime.

VARGAS

Malgré votre oncle ?... Il vous déshéritera, ce qui ne peut tarder, car il est au plus mal !

RAFAËL

Eh bien ! sans amis, sans famille, sans maîtresse, rien à espérer dans le présent et dans l'avenir... il n'y a plus qu'un parti... et ce n'est pas ma faute si l'on me force à le prendre.

VARGAS

Lequel ?

RAFAËL, regardant autour de lui.

Ce n'est pas sans raison que j'ai diriaé nos pas de ce côté... Reconnais-tu cet endroit ?

VARGAS

C'est l'abbaye de Notre-Dame-des-Bois, à deux lieues de Madrid .. el, de ce côté, la posada des Armes de Castille... hôtellerie qui, d'ordinaire, sert de rendez-vous dans les chasses royales...

RAFAËL

Et ce vieux chêne, qui a trois cents ans pour le

moins?...

VARGAS, souriant.

Celui qu'on appelle V Arbre des Sorcières'!

Oui ! oui, c'est bien cela... Et, dans les livres saints en qui j'ai toule croyance, j'ai lu... et toimême me l'as répété, qu'on avait bâti ce monastère pour éloigner de celte forêt les sorciers et les démons, qui, toutes les nuits, s'y donnaient rendez-vous !...

VARGAS

De tout ce que je lui ai appris... voilà les seules idées qui lui soient restées...

Page 1