LUCRÈCE, BRUTE
LUCRÈCK.
Ecoutez , Junius.
BRUTE
Nommez-moi plutôt Brute :
C'est mon nom. Suis-je pas en effet une brute,
Uu imbécile, un fou? Non, laissez-moi parler:
Ma sottise trop pleine a besoin de couler.
J'en sens les flots épais bouillonner clans ma tête;
Elle m'étouffera s'il faut que je l'arrête.
Suis-je pas, je vous dis, c'est bien connu de tous,
Vn être dont l'esprit est sens dessus dessous;
Un sot, trop méprisé pour inspirer la crainte,
Qu'on laissa , seul des siens , par une pitié feinté ,
Dérober au licteur ses jours humiliés ,
Afin qu'il amusât les princes ennuyés ,
Et que, de ses aïeux absous par sa démence,
11 révélât Tarquin capable de clémence.
On dit que le lion , qui s'abreuve de sang ,
Quand il trouve en chemin un cadavre gisant ,
Après avoir flairé, d'une avide narine,
S'il ne reste plus d'âme au fond de la poitrine,
Repousse avec dédain le corps inanimé ,
Et, réservant pour mieux son courroux affamé,
Cherche ailleurs une proie, où sa dent assouvie
Sous l'ardente douleur fasse frémir la vie,
Et déchire une ebair dont le tressaillement
Prouve qu'elle a senti chaque déchirement.
Tarquin, le roi superbe, est le lion; de sorte
Qu'étant lui le lion, je suis la bête morte,