‹ JudithChapitre 507 sur 547 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

Et vous n'êtes que trop propre à la diriger,

Vous , par vingt ans d'affronts instruit à vous venger,

Instruit à commander aux passions des autres

Par vingt ans employés à commander aux vôtres.

J'ai craint que cet appât ne vint à vous tenter;

J'ai voulu vous armer à mieux patienter,

En vous faisant savoir que, moi, je vous estime

D'autant plus avili , d'autant plus magnanime.

BRUTE

Généreuse amitié! Rassurez-vous , pourtant.

Sans doute un jour viendra mais ce jour est distant.

Ah ! pourquoi la fortune est-elle si jalouse De m'avoir envié même une chaste épouse ! Si celle qui flétrit encore un nom flétri, Et qui, dans l'homme vil, avilit le mari, Eut été comme vous, Lucrèce; si mon àme Eût pu se retirer dans celle d'une femme, Et rencontrer, au sein des dieux intérieurs, La paix et l'amitié qui me fuyaient ailleurs ; Alors, ce bouclier du bonheur domestique M'eût fait invulnérable à l'insulte publique, Et j'aurais entendu, tranquille en mon orgueil, Le bruit de l'infamie expirer à mon seuil. Mais le sort, mécontent de son œuvre imparfaite A couronné ma honte et l'a placée au faîte. Cependant il me traite avec quelque douceur: S'il m'enlève une épouse, il m'accorde une sœur. Que les dieux, vous suivant d'un regard tutélaire, Réservent pour moi seul leurs regards de colère ! Qu'ils protègent vos jours

LUCRÈCE

Silence. On vient par là.

Faites votre visage.

les mêmes, COLLA UN, SEXTUS, TITUS, AROiNS.

SEXTUS

Ah! Brute, te voilà!

Et Lucrèce avec Brute! 0 tète-à-tète rare Du jour et de la nuit , du ciel et du Ténare ! Nous venons vous chercher, car chacun remarquait Que vous manquiez, Lucrèce, et que Brute manquait.

( A Brute. ) Oui, quand tu n'es pas là, tout festin parait fade, Tout plaisir endormi , toute gaité malade , Allons , réveille-nous !

BRUTE

Comment vous contenter?

Voulez-vous (nie je danse, ou vaut-il mieux chanter?

SEXTUS

Toi ! chanter de ce son de voix si lamentahle !

BRUTE

Laissez-moi vous conter, Sextus , une autre fable.

Le coq chantait un jour ; la taupe , cependant ,

Lui trouvait la voix aigre et le cri discordant :

« Ne se taira-t-il point? quelle est cette inconnue,

« Cette aurore à laquelle il dit la bienvenue? »

Le coq lui répondit : « Je chante le réveil ,

« Parce que j'ai des yeux et peux voir le soleil. »

SEXTUS

Où veut-il en venir avec ses apologues?

Remarquez bien , Sextus , ces deux points analogues : Puisque je vous réveille ; et qu'ainsi vous dormez, Je suis le coq , et vous la taupe aux yeux fermés.

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