SCÈNE PREMIERE
LUCRÈCE, LA NOURRICE, esclaves.
LA NOURRICE
Ne laissez pas ainsi pendre en paix vos fuseaux, Jeunes filles; chargez de laine vos roseaux. Vous qui tressez les iils en croisant les aiguilles, Faites courir vos doigts; hàtez-vous, jeunes filles; Que la maille, ajoutée aux mailles, laisse voir Le tissu dans vos mains s'allongeant chaque soir. Hàtez-vous. Finissons cet habit militaire.
LUCRÈCE
Le guerrier dort souvent sur une froide terre; Ses membres sont glacés; il lui faut la chaleur Que d'un bon vêtement lui ménage l'ampleur Remplissez tour à tour et videz les corbeilles, Et nous pourrons après diminuer nos veilles. Cependant, dites-moi, car j'ai l'esprit troublé; De ce qu'on fait au camp vous a-t-on pas parlé N'avez-vous rien appris? vous avez l'habitude D'apprendre plus que moi, qui vis en solitude
A-t-on vu Collatin? Parle-t-on de combats? Combien vont à la guerre et n'en reviennent pas! Quand donc Janus fermé, qui repeuple les villes, Rendra-t-il leurs époux aux épouses tranquilles?
LA NOURRICE
Pourquoi vous alarmer? Croyez-moi, chère enfant,
Vous reverrez bientôt Collatin triomphant.
Il reviendra, chargé d'une opulente proie
Qui fera vivre ici l'abondance et la joie.
Romulus le protège; et d'ailleurs les combats,
Peu dangereux aux chefs, ne le sont qu'aux soldats.
LUCRÈCE
Ah! cet espoir est bon quand le chef est un lâche; Mais Collatin n'est pas un homme qui se cache, Et, derrière les rangs, abritant sa frayeur, Se fasse un bouclier avec le déshonneur. Il est chef pour se battre à la place première; A lui, plus qu'au soldat, la guerre est meurtrière; Et moi-même, après tout, j'aimerais mieux le voir JNoblement mort, qu'en vie et traître à son devoir. Hélas! c'est ce qui fait mon orgueil et ma crainte. De noirs pressentiments je me sens l'âme atteinte; Des présages affreux viennent m'épouvanter. Nourrice, écoute bien, je vais tout te conter.
la nourrice.
Dites, ma chère enfant : jamais ceux qui sont sages Use doivent en effet mépriser les présages.
LUCRÈCE
Hier, toute la nuit, une chienne a hurlé.
LA NOURRICE
C'est un signe de mort.
LUCRÈCE
Et les vents ont sifflé ,