‹ JudithChapitre 532 sur 547 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

Et leurs funèbres voix, se traînant par la plaine, Gémissaient, par moment, comme une voix humaine.

LA NOURRICE

C'est un signe de deuil.

Lucrèce.

Et quoiqu'on plein hiver, Dans le ciel a passé la rougeur d'un éclair.

LA NOURRICE

C'est un signe de sang.

LUCRÈCE

Signe trop manifeste!

Je recevrai bientôt un message funeste.

LA NOURRICE

Non, non, pour Collatin vous craignez sans sujet. Présente est la menace et présent son objet. Nous protègent les dieux! ici, c'est ici même Que sur quelqu'un de nous plane l'heure suprême.

LUCRÈCE

Ce matin, je sortais de ma chambre, et soudain La porte que j'ouvrais, me repoussant la main, Sans que par aucun vent elle parût chassée, S'est fermée; et j'en fus au pied gauche blessée.

LA NOURRICE

Evitez de sortir. Ce choc doit présager

Que c'est par le dehors que viendra le danger.

LUCRÈCE

Ah! pour fuir le danger il n'est point de retraite Il pénètre avec nous dans la maison secrète. Ecoute encor. J'ai fait un songe cette nuit, Sinistre, et dont l'horreur profonde me poursuit. Tache de l'expliquer, toi qui sais les traduire.

LA NOURRICE

Le songe nous arrive afin de nous instruire,

Et Jupiter renvoie, en avertissement-,

Comme un avant-coureur d*un grand événement.

Les vrais songes, sortis de la porte de corne,

Pour longtemps, après eux, laissent noire esprit morne

On les distingue ainsi des songes qui sont vains;

Et leur secret Langage est connu des devins.

Ma mère apprit cet art de savants interprètes j

Lorsque nous habitions le pays des Curetés.

Elle me Ta transmis, en ees temps déjà vieux

Où je m'asseyais libre au foyer des aieux.

Mais le roi Servius, apportant le ravage,

Nous a ravi nos biens, et mis en esclavage.

Or, dites votre songe, et je l'expliquerai.

LUCRÈCE

J'ai rêvé que j'entrais dans un temple sacré,

Au milieu d'une foule. On aurait dit que Rome

Poussait dans ce seul lieu jusqu'à sou dernier homme ;

Et, pour donner accès au Ilot toujours croissant,

Les murailles du temple allaient s'élargissant.

Alors à Romulus, pour le rendre propice,

Le prêtre quirinal offrit un sacrifice.

La victime choisie était devant l'autel,

Le poil déjà couvert de farine et de sel,

Et le prêtre déjà versait le vin du vase

Sur cet endroit du front où la corne a sa hase,

Disant : « Dieu Quirinus, prends ces libations,

« Et que Rome soit grande entre les nations. »

Il se tut, et chacun frémit dans une attente.

Soudain on entendit une voix éclatante :

Tout le temple en trembla : « Loin de moi ces taureaux!

« Qu'ai-je à faire du sang des grossiers animaux?

« Je veux du sang humain. Tl me faut en offrande

« Le sang pur d'une femme, et Rome sera grande. »

SCESE I. 59

Ainsi parla le Dieu. Dans ce même moment,

Le taureau disparut sans que L'on sût comment;

Et je me trouvai, moi, sur L'autel étendue,

A sa plaee, attendant la hache suspendue...

Et comme j'étais là, palissante... un serpent

Sort d'un pilier qui s'ouvre, et s'avance en rampant,

Traînant par le pa\é ses anneaux qu'il déploie

Lentement, Longuement, comme sur de sa proie.

Il monte... et sur mon corps colle ses nœuds glacés.

Je sentais mes cheveux affreusement dressés;

Ma chair se hérissait sous cette étreinte humide,

Mais ma voix s'étranglait dans mon gosier aride.

J'essayais de bouger, et je ne pouvais pas;

J'étais fixe d'horreur. Comme un immense bras,

Le monstre cependant m'enveloppe, puis lève

Sa tète d'oïi sortait un dard fait comme un glaive.

Il fixe sur mes yeux ses yeux, ardents flambeaux;

Il me souille au visage une odeur de tombeaux;

Et son dard, savourant l'espoir de la blessure,

Sur mon corps qu'il parcourt médite sa morsure.

Je n'aperçus plus rien alors... Mon assassin

Avait fui, me laissant un glaive dans le sein.

Et, prodige nouveau! les gouttes ruisselantes,

Qui coulaient de mon cœur sur les pierres sanglantes,

Enfantaient en tombant de nombreux bataillons

Plus serrés qu'on ne voit les blés dans les sillons.

Et tous ces combattants, dont l'air était superbe,

Portaient pour leur enseigne, au lieu du faisceau d'herbe,

Une pique d'airain, avec un aigle d'or

Qui menaçait le sud, l'est, l'ouest et le nord.

Enfin je m'éveillai, si pleine de ce rêve,

Que je croyais sentir le froid aigu du glaive;

Qu'à présent même, encor, je crois que je le sens.

Nourrice, eh bien! peux-tu m'en expliquer le sens?

LA NOURRICE

Avant que de répoudre, il faut que je médite. Cependant le travail n'eu ira pas moins vite : Le chant sied au travail) je voudrais essayer Si quelque douce \<>i\ vous saurait égayer.

(S'adressant à Laodice.) 0 jeune esclave, née aux bords de l'Ionie, A qui la muse grecque a donné L'harmonie, Chantez vos anciens chants sur le mode latin, Tandis que je poursuis les secrets du destin.

LAODICE, se levant, et prenant une lyre pendue à la muraille. « Des hommes et des dieux monarque taciturne, « Le sommeil fait couler la liqueur de son urne , « Et la molle langueur, aux charmes pénétrants, « Chasse des cœurs mortels les soucis dévorants. « C'est l'heure où sur les monts, ceints de forêts bruyantes, « Sortent de leurs abris les biches confiantes : « Elles ne craignent plus que la vierge des bois « Les poursuive des traits dont sonne son carquois; « Car, bel Endymion, aux monts de Thessalie, « C'est toi qui tiens Diane et ses traits qu'elle oublie. « Suave est le sommeil qui succède à l'effort; « Mais ce fils de la nuit est frère de la mort. « Plus d'un, qui s'endormit au milieu d'un sourire, « rse se réveillera que dans le sombre empire; « Il ne reverra plus ni le jour radieux , a Ni son plus cher ami qui n'eut pas ses adieux... »

LA NOURRICE

Malheureuse , tais-toi! ton chant est plein d'alarmes.

l'esclave.

Hélas ! je projetais des paroles sans larmes ; .Mais ma langue se meut sous un fatal pouvoir.

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