PREMIER CITOYEN
Écoutons-le parler, il va nous faire rire.
RRUTE.
Brute insenSé n'est plus, et le Brute insensé Par le Brute vengeur se trouve remplace'' . Afin de me sauver j'ai cessé d'être un homme, Mais je le redeviens afin de sauver Borne. Tournez, ô citoyens, vos yeux de ce côté: Voyez, voyez ce corps!
VALÈRE
Ce corps ensanglanté!
BRUTE
C'est le corps de Lucrèce...
VALÈRE
0 destinée affreuse!
BRUTE
De la plus noble femme et la plus malheureuse. Apprenez que chez elle, un homme, cette nuit, L'n nocturne larron, comme un hôte introduit, A, L'épée à la main, la menace à la bouche, Honteusement pillé la pudeur de sa couche. Il l'a déshonorée à main armée.
CITOYENS
Horreur !
BRUTE
Elle n'a pas voulu vivre plus que l'honneur, Et, ce matin, fiant sa vengeance à la nôtre, Elle a puni sur soi l'indignité d'un autre. Ce poignard que je tiens, et d'où tombe du sang, Je viens de le tirer moi-même de son liane. LUCRÉTIl s.
Hélas! ma pauvre fille!
VALÈRE
Entendez-vous son père?
BRUTE
Il ne faut pas le plaindre, il faut le satisfaire. Un homme est à punir.
VALÈRE
Meure l'homme odieux!
CITOYENS, avec fureur, et en s'avançant vers Brute. Son nom! Son nom!
Sextus, lils du roi Tarquin.
CITOYENS , avec effroi, et en se retirant.
Dieux !
BRUTE
Oui, fils du roi Tarquin. Par un coup aussi traître, I^e fils du roi Tarquin se fait assez connaître.
* Cette œuvre de Sextus montre assez qu'il descend '
* D'une race où le crime est transmis dans le sang.
* Songez, Romains, songez comme, dès son jeune tige,
* Tarquin, de crime en crime, a monté par étage.
* Voyez-le devant vous dans toute sa noirceur :
* Tncestueux d'abord avec sa belle-sœur,
* Ensuite, empoisonnant son épouse et son frère,
* Se bâtant sur leurs corps vers le lit adultère,
* Et, veuf la veille, époux nouveau le lendemain,
* Au feu de deux bûchers rallumant son hymen ,
* Et ne se lassant pas, que sa marche intrépide
* N'eût, par-delà le meurtre, atteint au parricide.
* Eaut-il vous rappeler l'horrible assassinat
* Du bon roi Servius, arraché du Sénat,
* Emporté par son gendre, et, du haut du portique,
1 Les vers marqués d'un astérisque sont supprimés à la représentation.
* Jeté, comme un faix vil, sur la place publique;
* Et ses membres brises essayant quelques pas .
* Et Tarquin l'achevant par le fer des soldats;
* Et cette fille qui, de Tarquin digne femme!
* Fit, sur sou père mort, passer un char infâme,
* Tellement que la rue, en expiation,
* Se nomme scHéralo ainsi que l'action?
* O déesses d'enfer, terribles Euménides!
* O vous qui châtiez les enfants parricides!
* Contre qui siffleront vos serpents et vos fouets,
* Si des monstres pareils les ont trouvés muets?
* Mais c'est peu, citoyens, de ces crimes de l'homme
* Comment a-t-il agi quand il fut roi de Rome?
* Le Forum est désert: votre héraut n'est plus,
* Comices souverains, créés par Romulus!
* Anciens législateurs transformés en esclaves,
* Vos voix ont des bâillons et vos pas des entraves :
* Au lieu de décider ou la guerre ou la paix ,
* Vous sciez des troncs d'arbre et vous portez des faix.
* O vieux guerriers! vos bras, couverts de cicatrices
* S'usent à remuer de sales immondices :
* Car des soldats romains, de ces nobles soldats.
* Qui, tout autour de Rome, ont conquis des états.
* Les Tarquins, ô pudeur! de ces hommes de guerre
* Ont fait des balayeurs et des tailleurs de pierre.
* Encor si nous voyions le terme de nos maux !
* Si la mort de Tarquin promettait le repos!
* Mais ses enfants! Jugez les enfants par le père:
* Jugez ce qu'ils feront par ce qu'ils ont pu faire. Le droit du sang, le droit de L'hospitalité,
Que les barbares même ont toujours respecté , L'honneur d'un nom intact , cette autre forteresse , N'ont pas contre Sextus pu défendre Lucrèce.
Devant cette épouvante il n'a pas recule. Quand clone Iremblera-t-il, puisqu'il îfa pas tremblé.' Lucrèce, ton courage ouvre la route a suivre. Ta mort nous a fait voir comme il faut te survivre. Les Tarquins sont absents; Rome nous appartient; Le peuple est avec nous; le Sénat nous soutient; Les soldats mécontents n'attendent plus qu'un signe Pour déserter le chef dont leur fierté s'indigne , Et servir, dans nos murs, d'un fer resté romain , Leurs femmes et leurs fils qui sont sous notre main. Lutin, mieux que cela, nous avons pour défense Tous les dieux immortels que le forfait offense. 11 ne faut que vouloir. Eh bien! que voulez-vous? (moisissez, citoyens, des Tarquins ou de nous!
VAL ÈRE
Non, non, plus de Tarquins! meure la tyrannie! Disparaisse Tarquin et sa race bannie !
Disparaisse a jamais, coupable d'un tyran,
Le trône où peut s'asseoir un crime encor plus grand !
Disparaisse à jamais et Tarquin, et la place
Où des tyrans nouveaux retrouveraient sa trace!
( Un messager entre en perçant la foule. ) LE M E SS AG E R , prenant Brute à pari.
Brute, Tullie est morte. Elle-même, d'un fer Que j'ai vu dans son flanc, s'est immolée hier.
BRUTE
Elle a bien fait. Ainsi le trépas fut semblable Pour la femme innocente et la femme coupable; Toutes deux s immolant, d'un commun désespoir, L'une à sa passion, et l'autre à son devoir.
( Au messager.) Va! prends soin qu'au tombeau sa cendre soit livrée.