‹ JudithChapitre 57 sur 547 · MARIE, LE COMTE · texte numérisé non relu

MARIE, LE COMTE

MARIE, entrant toute pensive.

Accueilli au château..., quel espoir !

LE COMTE, à part.

Plus d'affection, plus rien autour de moi. MARIE, avec crainte, apercevant le comte. Mon père !

LE COMTE, avec un élan de joie.

Ma fille ! c'est toi, Marie ! Viens, j'ai besoin de te voir... je ne te vois plus. ..Viens rasseoir là, auprès de moi.

MARIE

Oh ! bien volontiers. (Elle va prendre une chaise placée auprès de la table à droite ; puis, à part, tandis qu'elle se rend auprès de son père: ) Frédéric auraitil parlé?

LE COMTE

Il y a bien long-temps que nous n'avons causé ainsi, Marie.

MARIE, debout.

Oui, bien long-temps. Autrefois, vous preniez plaisir à m'interroger, mais depuis deux ans cela ne vous amuse plus; j'ai cru parfois que vous m'aimiez moins.

LE COMTE

Je ne te le disais plus aussi souvent.

MARIE

Plus jamais; vous avez tant d'autres pensées plus graves.

LE COMTE, sourdement.

Oui, et cela fait qu'on oublie d'être heureux. (Regardant sa fille avec une expression d'étonnement.) Il me semble que je te retrouve après un long voyage. (D'une voix sombre.) Comme tu dis, d'autres pensées ont rempli mes jours, et je passais à côté de ma fille sans même songer à l'embrasser. (Avec attendrissement.) Marie, pardonne-moi. Vous pardonner !...

(Elle embrasse son père et s'assied.) LE COMTE, très ému.

Cela est pourtant bien doux d'être ainsi, heureux dans sa famille, aimé de son enfant... (Avec agitation.) de tous ceux qui doivent vous aimer. MARIE, à part.

Ce changement... Si j'osais lui avouer.

LE COMTE

Comme tu as grandi... Tu auras bientôt seize ans?

MARIE

Oui, mon père.

LE COMTE

Seize ans ! c'était l'âge de ta mère quand on nous maria ; te voilà comme elle était alors. (Avec mélancolie.) Oui, je crois la revoir telle qu'elle m'apparut quand je vins pour la première fois chez son père, le margrave de Gœrlilz. (Il devient plus rêveur et achève, sans regarder Marie, plutôt songeant que racontant.) Elle était belle comme loi, et subitement je l'aimai. (S'animant davantage.) Et je remerciai le ciel de m'avoir fait assez noble et assez riche pour obtenir sa main; car j'aurais été bien malheureux si la distance du rang avait mis un obstacle entre nous.

marie, vivement.

Oh! oui, vous vous rappelezencore cela... n'est-

LA COMTESSE D'ALTENBERG

ce pas? un père qui refuserait... (Elle se rapproche.) Achevez, achevez, mou père.

LE COMTE, qui est resté profondément rêveur pendant ces paroles de Marie qu'il n'a point entendues. On nous fiança, mais il me fallut partir pour l'armée... Je ne sais quel charme douloureux je trouve à me rappeler tout cela.

MARIE

Douloureux ! pourquoi ?

LE COMTE

Il y a toujours une grande tristesse dans la mémoire du passcS tu sauras cela un jour... Je partis avec cet anneau de fiançailles...

MARIE

Il est encore à votre doigt !

LE COMTE

C'était le gage de sa promesse. (Se levant avec agitation.) Elle la tenue fidèlement.

MARIE, venant auprès de lui.

Quand on aime, n'est-ce pas pour toujours? LE COMTE, avec une colère sourde.

Pour toujours ! (Se modérant.) Oui, oui, c'est pour toujours, cela est vrai... Enfant, tu seras mariée à ton tour, garde bien le serment que tu feras à l'homme qui te donnera son nom ; aime-le toujours comme tu dis, car ne te semble-t-il pas que cela doit être affreux de découvrir que le cœur qui vous appartient vous est devenu étranger et que toute affection y est morte pour vous. MARIE.

Mon père...

Tu es modeste et sage, lu n'as jamais quitté ta mère, elle t'a enseigné les douces vertus dont elle l'offrit le modèle jusqu'à présent... (Avec force.) A présent, il faut que je te marie au plus tôt. MARIE, effrayée, et cherchant à comprendre l'agitation de son père.

Mon Dieu !

LE COMTE, reprenant son calme.

N'as-tu pas seize ans... je choisirai pour toi; ton cœur n'a point parlé.

MARIE, a part.

Ah ! j'ai tremblé.

LE COMTE

Le chevalier Otto est presque le seul homme que tu aies vu, tu ne l'aimes pas?...

MARIE, vivement.

Non.

LE COMTE

Tant mieux, je préfère que ce soit un autre. Ce

soir, parmi les invités qui se rendront au château,

je verrai qui sera le plus digne de ma belle Marie.

MARIE, l'interrogeant du regard avec un espoir mole

d'inquiétude.

Parmi vos invités... (A part.) Sa bonté m'encourage...

LE COMTE

Tour la première fois tu assisteras à un bal ; tu le pourras, car je suis sûr que la comtesse, quoique malade, voudra y paraître.

Oh I oui , elle me l'a promis.

LE COMTE, avec ironie.

Cela devait être : par amour pour sa fille, elle oubliera son indisposition.

MARIE, hésitant.

Et parmi vos invités... n'y aura-t-il pas ce jeune homme arrivé d'aujourd'hui, l'ami du chevalier?

LE COMTE, violemment.

Pourquoi me dis-tu cela ?

MARIE, effrayée.

Mon père I

LE COMTE, avec une explosion de colère. Quelle est ta pensée? Ce jeune homme est-il connu de quelqu'un ici?... Parle, explique-toi... MARIE, dans le plus grand trouble.

N'est-il pas accueilli par vous?...

LE COMTE, la voix calme.

C'est donc par simple curiosité que tu m'as parlé de lui?...

MARIE, tremblante.

Oui, oui... sans doute.

le COMTE, à part.

Insensé que je suis!... Si une fille pouvait soupçonner sa mère, viendrait-elle ainsi...

MARIE, à part.

Oh 1 je n'oserai jamais...

LE COMTE, avec tendresse.

Pourquoi l'éloigner de moi ? Ne t'effraie pas de ma brusquerie... Un homme n'a pas, comme une mère, la voix douce et caressante ; mais tu vois bien que je t'aime, puisque je m'occupe de ton bonheur, de ton mariage. (Il attire Marie et lui caresse les cheveux.) Songe bien à ce que je t'ai dit, ma belle Marie : fille ou épouse, ne dévie jamais de la ligne du devoir... (Avec une agitation croissante.) Car lorsque le déshonneur est jeté sur un homme par celle qui porte son nom... cet homme... (Très violemment.) il faut qu'il tue! MARIE.

Ah! (Elle recule épouvantée.)

LE COMTE, avec douceur.

Qu'as-lu donc?

MARIE

Mon père, vous me faites peur.

LE COMTE, allant auprès d'elle.

Que peux-tu craindre? lu ne seras jamais coupable, n'est-ce pas? Eh bien! embrasse-moi.

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