‹ JudithChapitre 89 sur 547 · SCENE H · texte numérisé non relu

SCENE H

CHARLOTTE, LOCISEjMAl CLAIR.

An moment où Charlotte a levé le tapis Louise Mauclair a paru à la porte, elle a vu la lettre, et tandis que Charlotte, dans «a crainte de céder à la tentation, s'est éloignée de la table, elle s'en est approchée, a pris la lettre et l'a décachetée.

louse, lisant tout haut. « Chère Charlotte! »

charlotte, se retournant. Grand Dieu!

Louise, que fais-tu?... Tu as décacheté cette lettre!

LOUISE. Eh bien, sans doute, je l'ai décachetée.

charlotte. Et moi qui ne voulais pas la lire!... Moi qui ne voulais pas même savoir ce qu'elle contenait...

louise. Eh bien, n'écoute pas... je lirai pour moi... {Lisant. : « Chère Charlotte...

charlotte. O mon Dieu ! il croira que c'est moi qui l'ai ouverte !

LOUISE. Eh bien, le beau malheur! Mais où veux-tu donc en venir, mais qu'espèrestu donc, en repoussant comme cela la fortune qui vient à toi?... Comment il est jeune; comment il est noble; comment il est beau; comment il est riche, comment il est amoureux, et tu ne veux pas lire ses lettres?

CHARLOTTE. Mais tu sais donc de qui il i'si question ?

Louise. Oh ! comme je n'ai pas remarqué, h'est-ce pas, qu'aux dernières représentations d' Esther il n'avait des yeux que pour toi?

CHARLOTTE. Alors, tu crois que le vicomte de Saint-Hérem. . .

louise. Est amoureux fou de mademoiselle Charlotte de Mérian ; voilà ce que je crois.

charlotte. Et sur quoi fondes-tu celte croyance?

louise. Comme je te l'ai dit, sur ce qu'il n'a pas cessé une seconde de te regarder pendant tout le temps que tu es restée en scène... tu comprends, moi qui n'avais pas l'honneur de représenter comme loi Esther, mais qui faisais purement et simplement un garde du roi Assuérus, personnage parfaitement muet, et qui n'a pas à s'occuper d'autre chose que de tenir sa hallebarde de la manière la plus formidable possible, j'ai eu le temps de regarder tout cela; et je me suis dît, à part moi : Merci, monsieur le vicomte, soyez le bienvenu!

charlotte. Que veux-tu dire? je ne le comprends pas, moi !

louise. Mais lu sais bien ce qui est convenu entre nous.

charlotte. Ah! oui, tes rêves.

louise. Mes rêves ? Allons donc !. . . Laissetoi conseiller par moi, et mes rêves deviendront de belles et bonnes réalités.

charlotte. Et si, au lieu de nous préparer cet avenir brillant que tu espères, tes conseils allaient nous perdre?

louise. Mais que veux-tu qui nous arrive de pis que de rester ici, mon Dieu ! Faut-il que je te répète pour la vingtième fois ce qui nous attend : Toi, avec un nom, et sans fortune; moi, sans fortune et sans nom. A toi, on te pendra au cou un beau ruban bleu avec une croix au bout, et l'on te fera chanoinesse ! C'est très -amusant d'être chanoinesse, tu verras... Moi, on me fera sous-maîtresse , comme l'était ma pauvre mère, ce qui est bien plus amusant encore. Tandis que , si lu veux bien consentir à te laisser aimer de ce jeune homme qui t'adore , il l'épouse , te fait vicomtesse , il te donne cent mille écus de rente, des chevaux, un hôtel, tes entrées à la cour ; tu me prends avec toi, tu me produis... Je fais une passion à mon tour... et j'épouse...

charlotte. Voyons, qui épouses-tu, toi ?

LOUISE. J'épouse un beau seigneur sans fortune, ou un fermier général laid; niais riche à millions! Après cela, tu comprends, si la fortune et la beauté se trouvent ensemble, j'en prendrai mon parti... Ce que j'en dis, c'est seulement pour ne pas demander au ciel trop de choses à la fois.

charlotte, 'lu es folle, ma pauvre Louise.

louise. Folle!.... Écoute. (Lisant.) « Chère Charlotte, je n'ai pas besoin de vous » dire que je vous aime, vous le savez. » Oui, tu lésais. « Mais ce que vous ne savez pas, » c'est que je donnerais la moitié de ma vie » pour passer l'autre avec vous. » La moitié de sa vie, entends lu cela? « Sans doute de

LES DEMOISELLES DE SAINT-CYR

» grands obstacles peuvent s'opposer à notre « union ; mais ces obstacles, je les surmon- » lerai. » Il les surmontera ; c'est écrit. " Daignez seulement ne pas me regarder « avec trop de rigueur, et je me charge de a tout. » Il se charge de tout !.... Eh bien! comme c'est commode cela, hein?... « Si » vous ne voulez pas me désespérer tout à « fait, venez donc ce soit de sept à huit « heures, dans la même salle où vous avez •> trouvé cette lettre ; j'ai des moyens de m'y •> rendre que personne ne connaît et qui ne » peuvent vous compromettre Signé, Roger, » vicomte de Saint-Hérem. » Ah ! si l'on m'écrivait une pareille lettre, à moi!...

Charlotte Mais tu ne sais pas ce qu'on m'a dit du \icomte, Louise... on m'a dit que c'était un mauvais sujet à qui les promesses ne coulaient rien, et qui avait déjà perdu plusieurs pauvres filles qui avaient cru à son amour.

loltse. Bah ! bah ! bah ! on dit ces choseslà de tous les hommes, et c'est beaucoup s'il y en a les trois quarts qui le méritent.

charlotte. Mais si Roger faisait partie de ceux-là? s'il n'était pas sincère?

LOUISE. Il faudrait le forcer de l'être.

charlotte. Si c'était une intrigue qu'il désirât entamer, et non un mariage qu'il voulut accomplir?

LOUISE. I ne fois l'intrigue entamée, je me charge du mariage, moi !

charlotte. Comment feras-tu?

loltse J'ai prévu le cas, et j'ai là un petit projet!...

charlotte. Non, vois-tu, Louise, il vaut mieux recacheter cette lettre, la remettre à la même place, et lorsqu'il reviendra, il croira que je ne l'ai pas lue.

louise. Ecoute...

charlotte. Dubruil!...

LOUISE. On vient de ce côté.

Charlotte. C'est lui... je mesauve!...

louise. Comment, tu te sauves?

charlotte. Oui; si je restais, si je le voyais, si je lui parlais, il lirait trop facilement dans mes yeux ce qui se passe dans mon cœur... Reste, toi, dis-lui que je n'ai pas voulu lire sa lettre... dis-lui que je ne l'aime pas... dis-lui qu'il est inutile qu'il conserve aucun espoir.

LOUISE. Très-bien ! as-tu encore aulrc chose à lui dire?...

charlotte. Dis-lui... Adieu, le voilà !

Elle se sauve.

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