ROGER, LOUISE
roger, voyant Charlotte qui s'enfuit et
s élançant après elle. Charlotte! Elle me fuit!... S'arrêtant à la porte de gauche et se retournant vers Louise.) Pardon, mademoiselle : mais vous, son amie, vous que je vois toujours avec elle, vous pouvez m'expliquer d'où viennent cette crainte, cet effroi ?
LOUISE. Rien de plus facile, monsieur.
ROGER. N'aurait-elle point reçu ma lettre?
LOUISE, montrant la lettre. La voilà.
roger, a ver joie. Oh ! elle l'a lue!
LOUISE. D'un bout à l'autre.
ROGER, soupirant. Alors, c'est qu'elle ne m'aime |>as.
LOUISE. Pourquoi n'aimerait-elle pas monsieur le vicomte?
roger. Puisqu'elle se sauve quand j'arrive!
louise. Où monsieur le vicomte de Saint- Hérem a-t-il vu qu'on ne fuit que les gens que l'on déteste ?
ROGER, avec'enifiousiasme. Oue'me ditesvous là?... Serait-il vrai?., quoi! la crainte seule de laisser pénétrer des sentiments — Oh ! mademoiselle, dans ce cas, je serais le plus heureux des hommes !
loltse. Un instant, un instant ! Je ne dis pas lout à fait cela.
ROGER. Que dites-vous alors ?
LOUISE. Je disque Cbarlotle est une jeune fille de naissance, élevée ici sous la protection spéciale de madame de Maintenon : je dis que madame de Maintenon lui a promis un chapitre... Vous comprenez, monsieur, un chapitre, et qu'avant de perdre une aussi belle carrière que celle de chanoinesse, elle voudrait savoir , ou plutôt, moi, son amie, sa directrice, son Mentor, je voudrais savoir ce qu'elle pourrait trouver en échange.
roger. Doutez -vous que mes vœux ne soient honorables, mademoiselle?...
louise. Non ; mais vous êtes riche, monsieur le vicomte, vous jouissez d'une grande faveur près de monseigneur le duc d'Anjou, avec lequel vous avez été élevé comme menin. Votre famille peut avoir rêvé pour vous un très- brillant mariage. De sorte que si la pauvre Charlotte vous aime, je n'en sais rien, et je ne le dis pas; si elle consent à vous voir, elle se compromet; car tout se sait, monsieur, surtout à Saint-Cyr ; et une fois compromise, elle perd la faveur de madame de Maintenon et l'espoir même d'être chanoinesse.
roger. Mais enfin, par quelles promesses puis-je la rassurer, par quels serments puisje la convaincre?
louise. Oh ! ce sera difficile, car je dois vous prévenir qu'elle a en moi une amie des plus exigeantes.
roger. I£t vous agissez sagement, mademoiselle... On ne saurait avoir trop de dé-
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fiance ... Il \ a tant de mauvais sujets qui se l'ont un jeu de tromper la candeur et la vertu!
Mais moi!... Oh! ne me confondez pas avec ces pervers... mes vues sont pures .. légitimes... une union sacrée... un mariage que je serai fier de proclamer devant tous... l'as tout de suite, par exemple. . . non... des motifs puissants... des raisons de famille qu'elle connaîtra, lui feront aisément comprendre. . . Mais ce mystère... mon orgueil saura le dévoiler bientôt.
LOUISE. I n mariage secret? monsieur le vicomte, c'est bien grave. D'ailleurs, Charlotte y consentirait, et je dois vous dire d'avance, moi qui la connais, qu'elle n'y consentira pis... Charlotte y consentirait, qu'il faut sortir d'ici pour se marier secrètement.
ROGER. Oh ! que cela ne l'inquiète pas : j'entre ici et j'en sors comme je veux.
Louise, tristement. Vous êtes bien heureux, vous.
ROGER. Maintenant, mademoiselle, voyons, ètes-vous rassurée ?
Louise. Pas encore tout à fait. .. Mais enfin la position se dessine.
roger. Eh bien ! alors, je vous en prie, je vous en supplie, soyez mon interprète près d'elle, dites-lui que je l'aime, que je l'adore, que je meurs si je ne la revois pas... que je l'attends, dans une heure, ici, pour la rassurer sur toutes ses craintes, pour combattre tous ses scrupules.
Louise. C'est bien, monsieur, nous y serons.
ROGER. Ah ! vous aussi ?
Louise. Sans doute; oh ! je ne quitte pas mon amie... ne vous avais-je pas dit que j'étais son Mentor?
ROGER, à part. Oh ! le petit démon !
Louise, à part. Je le gêne à ce qu'il paraît.... Ah! ah!.... Charlotte pourrait bien avoir raison.
roger, prenant son parti. Venez , je vous attends...
Louise. Oh ! nous ne nous engageons à rien!... nous ferons ce que nous pourrons voilà tout ce que je promets... (Avec une urande révérence.) Monsieur le vicomte , à l'honneur de vous revoir.
roger, arec un profond salut. Mademoiselle.,, au plus tôt possible.
ROGER, seul.
Eh bien! mais voilà un singulier peti lutin fort gentil, ma foi : mais qui cependant ne laisse pas que de me gêner un peu. Simple,
naïve et aimante, comme l'est Charlotte, j'aurais eu bon marché d'elle... mais avec un auxiliaire comme celui-là... Diable!... la chose devient plus malaisée!... Eh bien, vicomte, qu'est-ce que c'est que cela? Une difficulté, voilà tout! Tu te plaignais hier, à tes amis, qu'on n'en trouvait plus de difficultés. Vicomte, tu n'es donc qu'un fat? Palsambleu, si je m'étais douté de cela, j'aurais pris mes mesures, moi ! Je me serais muni d'un Télémaque, puisqu'elle a un Mentor... rien n'était plus facile... et alors je... (Reqardant la fenêtre.) Ah! mon Dieu! qu'estce que je vois Mais non mais si —
(Ouvrant la fenêtre.) Dubouloy, mon ami, je suis sauvé. [Appelant.) Dubouloy? Dubouloy?
durouloy, dans la rue. Hein? qui m'appelle ?
ROGER. .Moi.
durouloy. Saint Hérem?... que me veux tu?
ROGER. Viens me rejoindre, et je te le dirai. (Jetant une clef par la fenêtre grillée.) Tiens, voilà la clef de la petite porte du jardin : celle du pavillon où je suis est ouverte. Prends garde qu'on ne te voie... Viens vite!
DUROULOY. J'accours.
roger, seul. Voilà mon homme! je l'aurais fait faire exprès qu'il n'aurait pas été mieux confectionné! Ah! mademoiselle de Mérian, vous avez un auxiliaire; eh bien, moi, j'ai un allié!