‹ Judith Renaudin; drama in cinq actes, sept tableauxChapitre 48 sur 80 · ACTE TROISIÈME · texte numérisé non relu

ACTE TROISIÈME

jamais vous n’y pensez vous! Ça ne vous inquiète pas, non? Ça nous ruine, je vous dis que ça nous ruine!... (S’excitant de plus en plus en ranguant les objets dans le bahut. ) Et puis, sans parler des galères ou de la prison que vous risquez à ce jeu-là pour vous et votre servante... oui, même sans parler de toutes ces choses, vous croyez donc faire bien, monsieur le curé, sauf le respect que je vous dois, en protégeant ainsi

les protestants?

LE CURÉ, très patient, trés doux.

Allons, réfléchis toi-même, ma fille, avec ton bon sens et ton bon cœur. Oh! si j'avais pu, par mon faible enseignement, par ma faible parole les convertir à notre sainte religion catholique, je l'aurais préféré, tu peux m'en croire! Mais tu juges bien qu'avec leurs parents, à ces pelits, un tel miracle, hélas! ne me serait pas possible, car, aussi bien que moi, tu les connais pour des protestants très convaincus et très obstinés, tous, les Texier de Saint-Pierre, les Nougé d’Arceau, les Massé et les Thénard. Et {tu sais, n'est-ce pas, que, plutôt que de se soumettre, ils se cachent, au risque des galères ou de la peine de mort, ils se cachent depuis deux jours là-bas, dans les marais de Saint-Georges, attendant l’occasion favorable pour s’en aller au pays d’exil, où leurs frères du continent les ont deyancés. Sans scrupule de conscience, va, je leur aurais donné asile à tous jusqu'à ce départ, si j'avais pu. Faute de mieux, je loge leurs pelits, pour leur éviter au moins le froid des nuits et la mouillure des averses. Est-ce toi, la Benoîte, qui me conseillerais de ne pas les garder avec soin, puisqu'ils me sont confiés?

LA BENOÎTE, déjà radoucie.

Et combien de temps ça durera-t-il, cette garde, mon Dieu Seigneur !.… Mais il me semble, à moi, tout de même, qu'ici, dans cette sacristie, qui, pour tout dis est bénite comme lé église, eh bien, que ce n’est pas une place pour loger des

petits païens comme eux! Sauf le respect que je vous dois, monsieur le curé, m'est avis que vous offensez la Sainte Vierge et le bon Dieu, en les logeant où nous sommes !… Seigneur Jésus, dans une sacristie !.…

LE CURÉ, toujours très calme et qui vient d’attirer deux autres enfants

contre ses genoux.

Et où veux-tu que je les mette, ma fille, où veux-tu que je les cache, les pauvres petits anges ? Déjà ma cure, tu le sais bien, est quasi suspecte aux dragons du roi, depuis que j'ai tenté d'y donner asile à des protestants. [ci, au moins, on n’entend pas le bruit qu’ils font, ni leurs petites voix quand ils pleurent. Où veux-tu que je les mette, dis-le !... Non, c’est bien ici la seule place qu’il me reste, vois-tu, pour les tenir en sûreté. D'ailleurs, tranquillise-toi, ils n’y sont plus pour longtemps. Et, je puis bien te le dire tout de suite; tu n’as pas besoin, ma fille, de te préoccuper de leur diner pour demain soir.

LA BENOÎTE, inquiète.

Pas de diner demain, vous dites ? Et pourquoi ?

LE CURÉ

Parce que cette nuit, à dix heures, tu m’entends bien, les parents qui me les avaient confiés me les reprendront. Oui, ce soir, ils viendront les chercher, et, à la grand’côte, vers les minuit, ils tenteront de s'embarquer tous sur un vaisseau de Hollande, parti de La Rochelle ce matin pour les recueillir.

LA BENOÎTE ; tout à fait radoucie et serrant deux petits contre elle avec tendresse.

Cette nuit! à la grand'côte! Oh! les pauvres chers petits!

LE CURÉ, désignant l’un d’eux.

Pour celui-là, pour le petit Jean, qui n’est pas couvert,

Page 1