RAYMOND, JUDITH
Judith entre, amenée par le dragon. Raymond s'incline et se découvre,
JUDITH, arrêtée à quelques pas de lul, le regard baissé, s’appuyant de la main à une table.
Pardonnez, monsieur le capitaine, la tentative trop hardie d’une jeune fille. Seule, et sans l’aveu de mon père, c’est pour humblement vous prier que je suis venue : m'écouterez-Vous ? (De nouveau Rsymonä s'incline.) Mais les paroles qui me semblaient faciles à dire... je ne les retrouve plus, maintenant que je suis ici...
RAYMOND, très simplement, Je les écouterais pourtant avec respect, mademoiselle,
JUDITH, avec trouble et exaltation.
Oh! nous sommes bien vaincus, allez, bien brisés et anéantis, nous, les protestants de l’Aunis et de la Saintonge.… Ayez pitié des derniers qui restent! Qu’importent, au roi et à vous, quelques familles de moins ou de ples? Elle est close à présent, croyez-moi, la liste des conversions par la terreur ; aucun nom ne s’ajoutera à ceux que l'on vient de vous apporter ce soir, ne l’espérez point. Nous nous connaissons tous, nous qui restons : les lâches, les incroyants, les tièdes ou les mondains sont éliminés d’entre nous. Dites-vous bien que vous n’avez plus dans Oleron qu'un petit groupe en constante prière, qui, jusqu’au martyre, demeurera fidèle à sa foi. Alors, maintenant, ayez pitié ! Déjà tant de renégats, tant de prisonniers et tant de
morts doivent bien suffire à contenter le roi et l'Église. Pour une fois, détournez vos yeux de notre fuite, entr'ouvrez le cercle de fer dont vous avez environné notre ile. Monsieur d’Estelan, nous ne sommes plus que trente! Qu'est-ce que cela, trente personnes dans le royaume de France ? rien, n'est-ce pas ?.. Laissez-nous partir... (Raymond détourne et baisse la tête, frappant légèrement le sol du pied.) Oh! pour moi seule, je ne vous implorerais point. Mais, dans notre famille, les enfants sont nombreux... Peut-être vous le rappelez-vous encore, puisque vous êtes entré plus d’une fois chez mon père?
RAYMOND, très songeur.
En effet, je me souviens.
JUDITH, infiniment douce et simple.
Oui? Vous vous souvenez ? Eh bien, vous les avez vus, n’est-ce-pas, ils étaient là tous, les enfants de mes frères. (Reprenant le ton d'avant.) Dans les fuites de nuit, les petits sont les plus difficiles à emmener et à cacher. Or, c’est pour eux surtout que nous voulons fuir, c’est pour pouvoir au moins là-bas, en exil, les élever dans notre foi protestante ; et la terreur d’être pris en route par vos soldats devient plus affreuse à cause d'eux. Car on nous les arracherait à tout jamais, vous le savez bien, pour les donner aux moines convertisseurs !.. Elle n’enseigne point la pitié, paraît-il, la religion que vous servez; mais, au fond de votre cœur à vous, peut-être la retrouverai-je encore, la pitié sainte. car, malgré tout, on nous traite ici moins cruellement que nos frères du Poitou, de la Gascogne ou des Cévennes, et l’on dit que c’est à vous seul que nous le devons... On dit que, tout en restant, bien entendu, l’exécuteur des ordres du “roi, souventes fois vous interdisez les cruautés inutiles que vos lieutenants commettraient ; l’on dit que, tout au
ÀÂCTE QUATRIÈME. 7i
dedans de vous-même, vous n'êtes peut-être pas notre ennemi... et c’est la vérité, n'est-ce pas ?
RAYMOND
Mon Dieu, je ne sais... Dans mon esprit, il est vrai, parfois une lutte se livre... Oh! j'aimais mieux la guerre contre l'étranger, c’est incontestable... Mais je réfléchis et je comprends que je ne suis qu’un soldat sans grande connaissance ; alors, sans discuter, j’obéis et j'obéirai. Par tous les moyens, je servirai jusqu’au bout notre sainte religion catholique, pour laquelle jadis mes pères ont combattu sous les murs de Jérusalem. Sans faiblesse, croyez-le bien, et sans remords non plus, j'exécuterai à la lettre les commandements du roi, On vous a trompé, mademoiselle : si! je suis bien l'ennemi des protestants! Mais je ne suis pas le vôtre et ma tâche devient plus dure, ma résolution chancelle, quand il s’agit de vous,.. Et, tenez !... (Devant Judith toujours debout, il s’assied, très près d'elle, la tête dans les mains, et continue à voix plus basse.) Oh! à votre tour, écoutez-moi... La nuit dernière, avant cette échauffourée de la grand’plage qui a été tant désastreuse pour les vôtres, savez-vous où j'avais passé la soirée? Non loin de votre maison, chez le vieux prêtre de Saint-Pierre... Or, c'était votre souvenir qui m’y avait conduit, timide et presque suppliant.…
JUDITH, priant à voix basse, le regard en haut,
Seigneur ! daigne écarter de ma route le tentateur ténébreux.
Oui, j'étais allé lui confesser que... malgré l’abime ouvert pour nous séparer l’un de l’autre, malgré ma volonté, malgré moi et malgré Dieu... je vous aime, mademoiselle Judith, et souhaiterais, envers et contre toutes choses, devenir votre époux... Comme un enfant qui prie, comme de
ma vie je n’avais supplié, je le suppliais de vous le dire... Alors c’est lui qui, «au moment de cette répression à main armée dont on vous a fait le récit, c’est lui, ce prêtre, qui m'a rendu plus insensible et plus implacable, en me répondant que tout était inutile et que vous me refuseriez... Mon message pour vous, il n’a même pas voulu s’en charger, le repoussant comme une chose vaine et folle... Et maintenant que j'ai parlé et que vous savez, répondez vousméme... après avoir songé que vos paroles sont pour moi redoutables et graves... Que j’entende de votre bouche si ce prêtre a dit vrai... et si, dans l’avenir même, je ne peux espérer rien. C’est chez vous, je le comprends, que j'aurais dù aller vous demander cela. Mais les temps sont terribles et nos moindres heures comptées : pour que vous ayez osé venir ici, c’est que peut-être vous allez fuir cette nuit, fuir demain, ou du moins tenter désespérément de fuir... Et mes dragons vous arrêteront, et je serai celui qui vous jettera dans les prisons du roi. (ni se lève et marche.) Oh! je le sais bien, je me suis conduit, la première fois que je vous ai vue, comme un brutal soudard... Excusez-moi, voulezvous, en vous disant que je n'ai pas eu de mère et que depuis dix années je vis dans les camps avec des soldats. Mais à présent, vous le voyez bien, je suis respectueux et je vous implore.
JUDITH, le regard levé, et priant à voix basse, après avoir fait de la main un geste de refus.
Seigneur! daigne écarter de moi le tentateur délicieux.
Attendez ! Non! Écoutez encore! Au moins, ne me répondez pas avant que j'aie fini de vous parler. Je peux quitter pour vous le service du roi, vous m'entendez, et mon harnais de dragon qui est si exécré de vos frères... J’ai touojurs, là-bas, en Quercy, mon bien paternel, mes