‹ Judith Renaudin; drama in cinq actes, sept tableauxChapitre 65 sur 80 · ACTE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

ACTE QUATRIÈME

terres. négligées, il est vrai, depuis que je suis parti pour courir l’aventure, mais qui nous assureraient la vie et même la richesse. Je suis marquis d’Estelan et de Valbayre, Mon château nous attend, tout au bord de la Corrèze, sur une colline au milieu de grands bois. Dans mon beau pays où vous êtes inconnue, on ignorerait que vous avez abjuré pour moi l’hérésie protestante, et nous pourrions vivre heureux, isolés, respectés. Oh! jamais avant vous, sans vous, jamais je n'aurais entrevu cette possibilité d’habiter quelque part, paisible et fixé jusqu’à ma fin, comme ces hommes sages qui ne quittent point leur maison natale... Mais je sais bien que, pour vous, je laisserais sans hésitation et sans un regret mon métier de guerre... car vous m'avez tout changé. (Judith, faisant de la main son même geste pour refuser, semble vouloir parler à Raymond; Raymond l’arrête. ) Non! écoutez encore! Avant de répondre, un moment de plus laissez-moi vous parler. Vos parents, n'est-ce pas? Je devine bien, c’est d’abord ce que vous allez me dire : votre père, vos frères, dans leur détresse présente, les abandonner! Mais, est-ce que, si vous vouliez, vous, si vous vouliez bien, ils ne finiraient pas par faire ce qu’il vous plairait de leur demander : j'ai vu et jai compris, allez, que, chez vous comme ailleurs, vous êtes la charmeuse et la reine à qui l’on obéit...Tant d’autres ont abjuré, qui d’abord s'étaient montrés plus qu’eux décidés et farouches... Ou encore, mon Dieu, s’il le fallait absolument, eh bien, peut-être leur procurerais-je le moyen de fuir. Enfin, je ne sais pas, moi, nous verrions, nous réfléchirions ensemble ; je deviendrais, de votre père comme de vous-même, le serviteur fidèle, si seulement vous disiez un mot, un mot qui lie votre sort au mien... Tandis que, si vous me repoussez, oh ! alors, seul dans la vie, je resterai soldat plus dur, persécuteur plus acharné de ceux que vous m'aurez fait davantage hair, en me sacrifiant à leur hérésie maudite. Pardon de ce dernier mot, s’il vous blesse ; mais je suis anxieux et troublé ; vous le voyez, ma voix tremble ÿ

à JUDITH RENAUDIN. .

et presque je pleure... (11 se rassied et s’accoude, la tête cachée dans les mains.) Et maintenant, je crois que j'ai dit tout ce que

je pouvais. Allons, parlez à votre tour. Je suis résigné, j'attends... Répondez,

JUDITH, lente et triste. .

Ce prêtre vous a déjà parlé pour moi, monsieur d’Estelan, et je n’ai rien à changer aux choses sages que je n'aurais sans doute pas si bien dites. Votre pensée, que je ne soupçonnais pas et dont je vous remercie, était folle en effet, car Ja réponse que notre Dieu me commande de vous faire

est bien celle-ci : Non! jamais ! jamais!

RAYMOND, se relevant.

Jamais ! jamais ! Ah !... vous savez le prononcer avec un accent inexorable, ce mot-là, et, cruellement vous le répétez : Jamais ! Jamais !.. Ah ! elle n’enseigne pas non plus la pitié, votre religion, car je vois que vous me brisez avec une tranquillité souveraine... Oui, sombres et obstinés, vous l’êtes tous, vous, les huguenots; j’aurais dû le savoir, on m'en avait averti ! Excusez-moi donc encore; je n’aurais pas dû heurter mon front à cette roche, à cette barre de fer que le triste Calvin vous a mise dans l'âme... Ah ! j’admire avec quel cœur paisible vous me désespérez, sans même trouver une parole pour me plaindre !

JUDITH

- Je vous .plains,. monsieur.d’'Estelan.. je: vous plains de souffrir, je vous plains de vivre dans l’erreur héréditaire. et, du fond du cœur, je vous remercie,

RAYMOND

En vérité, vous me plaignez !.… Ah! c’est vite et facile ment dit. Votre pitié cependant ne va pas jusqu’à tenter un. effort pour secouer cette obstination protestante, qui va faire.

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