‹ Judith Renaudin; drama in cinq actes, sept tableauxChapitre 70 sur 80 · ACTE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

ACTE CINQUIÈME

NANETTE,

Ils vont venir, notre dame.

L’AÏEULE

Comment ça, ils vont venir? Ils ne sont pas couchés alors, les enfants, et il va être dix heures! (un silence. Elle prend les mains de Nanette et essaye encore de se lever, puis retombe assise. D’une voix lente qui tremble de frayeur, elle continue.) Dis-moi la vérité, ma fille, il y a quelque chose, n’est-ce pas? IL y a quelque chose, ce soir, de plus que les autres jours... Qu'est-ce qu’il y a?

NANETTE, égarée.

Il n’y a rien, notre dame.

L’AÏEULE

Où est Judith? Va me chercher Judith, alors, va... qu’elle vienne tout de suite... elle me le dira, elle! (Entre Samuel

Renaudin, qui vient s’agenouiller devant l’aïeule. L'aïeule touche sa tête, le reconnaît, étonnée.) Samuel, mon fils!

S. RENAUDIN

Allons, ma mère, ayez du courage et priez avec nous. car il est venu, le soir terrible... Nous attendions pour vous le dire. Le vaisseau de La Rochelle a été signalé à la tombée du jour par nos veilleurs.. Puis, un message nous est arrivé du commandant... Et ce sera pour cette nuit, si le vent nous est favorable... A une heure du matin, ils tenteront de s’embarquer, en passant par le bois de Bonnemie et la Cotinière.. Avec l’aide de Dieu, on espère réussir, parce que les dragons du roi justement n’ont pas reçu d'ordre pour sortir avant demain. Eh oui, ils partent cette

nuit, nos enfants, tous nos enfants, ma mère!... (11 appuie, comme un enfant lui-même, sa tête grise sur les genoux de l'aieule, et ses épaules sont secouées de sanglots. L’aïeule se soulève presque droite, s'étayant des mains aux bras du fauteuil, et dans une pose roidie, son visage sans regards tourné vers le ciel,

dit à demi-voix : ) Seigneur, notre Dieu! (Un silence, Puis elle de

retient par la main son fils qui s'écärtit d'elle.) Samuel, mon fils, va me les chercher tous; qu’ils viennent tous autour de mi, que je puisse les toucher et les caresser tous, jusqu’à la fin. Va me les chercher!

S. RENAUDIN

Oui, ma mère, ils vont venir... On avait couché les petits tout habillés sur leurs lits, vois-tu. Mais il se fait temps de

les réveiller. car hélas! l'heure s'approche. (péndant ces dernières phrases, Judith, arrivant du dehors, entre, un peu comme égarée, elle aussi. Elle dépose sur un fauteuil son manteau sombre. — S. Renaudin, à demi-voix, s'approchant d'elle.) Oh! j'étais inquiet de toi, ma fille! Comme

tu es restée longtemps dans cette course... tu m'as fait peur.

JUDITH

J'ai voulu revoir les enfants de Jeanne Guillot, mon père... et puis je suis allée jusqu’à Bonnemie, embrasser la pauvre vieille Suzette Pellier, comme je lui en avais fait la promesse... Tant d’adieux à faire... car, ce départ, c’est comme pour mourir... Et je suis rentrée par le petit bois, pour être passée encore une fois là, au dernier soir de ma vie... Je voudrais être ici près de vous, je voudrais étre ailleurs .. Je ne sais plus, moi... mon cœur se brise et il me semble que le Seigneur m'’abandonne...

Ss RENAUDIN.

Oui, tu étais plus résignée et plus courageuse, il y a quelques jours, je le sens bien. Il faut prier davantage et tu retrouveras plus de paix. (11 se rapproche de sa fille, et, plus bôs, la voix plus hésitante.) Dis-moi, ma chère Judith... il m'est bien dur, pourtant, de te faire un reproche, à ce suprême moment... mais dis-moi, ést-ce vrai, ce que vient de me conter ton oncle Pierre, que tu serais allée l’autre jour chez le capitaine d’Estelan pour l’implorer?

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