ACTE CINQUIÈME
JUDITH, allant vers s6n père.
Mon père, je vous prie, quand nous partirons tout à l'heure, accompagnez-nous jusqu'au petit bois, jusqu'à l'allée de chênes. J'aimerais sortir à votre bras dé la chère maison où je ne reviendrai jamais plus.
S. RENAUDIN, atlirant Judith sur sa poitrine,
Je crois que je dois te refuser, ma Judith bien-aimée. Juge toi-même. Ma place, quand l'heure terrible sonnera, me semble plutôt ici, auprès de celle (i désigne Faïeule) qui n'aura plus que moi au monde. Allons, reprends ton courage d'avant, soit plus détachée de la terre et songe aux demeures du ciel... Non, c'est ici méme que je vous embrasserai tous pour la dernière fois, quand vous passerez le seuil de cette salle, où nous aurons prié ensemble... car nous allons prier, n'est-ce pas? (Peñdant cetté phrase, une haute pendule murale enfermée dans uné guérite à cofimencé dé Sonner: Elle 8onne dix coups.) Dix heures ! Tout est bien prêt, dités-moi ? Et nous. avons juste une heure, avant le moment favorable pour le départ, Asseyéz-vous tous, une fois encore, à vos placés ac coultumées pour la prière du soir, et nous allons lire la pârole de Dieu, afin qu'elle nous aide à passer cette veillée affreuse.
Judith, ses deux frères et Daniel Robert s’asseyent en Cercle autour de l'aïeule qui garde à ses pieds sur des tabourets les tout petils, Nanetlte, Mathieu et les trois jeunes serviteurs qui doivent partir, s’asseyent à l'écart sur les chaises qui sont le long des murs. Le père s'approche de la table où une Bible est pose, il prend ses lunettes, remonte la flamme de là lämpe et s'assied pour lire.
S. RENAUDIN, après un silence.
Non, je ne peux pas... Je ne sais cé qu'ont mes pauvres ÿeux ce soir. Judith! viens prendre ma place, mä chère fille, et tu liras pour moi,
JUDITH 5e lève et vient prendre la place do son père,
Où lirai-je, mon père ?
S. RENAUDIN
Oh ! où tu voudras, mon enfant. Tiens, ouvre le livre au hasard... Notre Dieu nous guidera ainsi dans le choix du . passage que nous écouterons ensemble pour la dernière fois.
JUDITH ouvre au hasard le livre et commence à lire.
Évangile selon saint Jean, au chapitre douze. « Ce que je vous commande, est de vous aimer les uns et les autres. Si le monde vous haït, sachez qu’il m'a haï avant vous. Si vous étiez du monde, le monde aimerait ce qui serait à lui; mais parce que vous n'êtes point du monde, c’est pour cela que le monde vous haït. Souvenez-vous de la parole que je vous ai dite : S'ils m'ont persécuté, ils vous persécuteront aussi ; s'ils ont gardé. » (Le vent, qui mène grand bruit au dehors, ouvre brusquement une fenêtre dont le rideau s’envole au plafond. Un des serviteurs la referme sans rien dire. L’aïeule, qui a entendu, joint les mains dans une attitude d’angoisse, sans parler non plus. Aucun des assistants ne fait de réflexions sur cette menace du vent et de la mer. Et Judith reprend la lecture. ) « Je vous ai dit ces choses afin que vous ne soyez point troublés. Ils vous chasseront des temples et le temps vient où quiconque vous fera mourir croira faire une chose agréable à Dieu. Ils vous traiteront de la sorte parce qu'ils ne connaissent ni mon père, ni moi. Or je vous ai dit ces choses afin que, lorsque ce temps-là sera venu, vous vous souveniez que je
vous les ai dites... »
On frappe à la porte, Judith tressaille et s’arrête.
S. RENAUDIN
Qui peut frapper à pareille heure ? Aucun des nôtres, puisque nous sommes tous là. (ün des serviteurs instinctivement pousse le verrou de la porte.) C’est quelqu'un du dehors assurément. Alors vous n’aviez pas mis les verrous du portail ? (On frappe encore. Le père s’approche de la porte et demande :) Qui va là?
UNE VOIX répond de l'extérieur.
C’est moi, Pierre Baudry, le curé de Saint-Pierre. .