ACTE PREMIER
PHILIPPE, à Raymond.
Tous les jours de marché, mon ami, la belle fille que lu vois là se consacre, une heure durant, aux estropiés d'alentour, et je ne les trouve guère à plaindre, ceux qu'elle panse de ses jolies mains. Ah ! quand le moment viendra nous montrer, ce sera, à mon avis, une protestante point désagréable à convertir ; qu'en dis-tu ?... Mais tu ne dis rien.
RAYMOND, qui contemple Judith avidement.
Souffre que je la regarde, mon cher, avant de parler.
PHILIPPE
Mais j'y pense !... Tu as un moyen, heureux mortel, do faire connaissance tout de suite. Ta blessure, la blessure de ton dernier duel, ton estafilade au bras, va-t'en la prier d"y poser un bandage. Tu vaux bien les manants qui l'entourent, je suppose... Allons, vas-y.... Et, galamment tourné comma tu es, je m'étonnerais fort si... Voyons, tente l'aventure, mon capitaine...
RAYMOND
Tu plaisantes, Philippe!... Sérieusement, tu sens bien que ce n'est pas possible!...
Pendant cette scène, les gens attroupés autour du poteau se dispersent en causant à voix basse, et peu à peu le théâtre se vide.
PHILIPPE
Possible et facile comme tout, mon cher!... Et puis, en vérité, hésiter devant une petite bourgeoise, et une bourgeoise protestante encore !...
RAYMOND
Tu crois?,..
PHILIPPE
Si je crois, parbleu !...
RAYMOND, à Judith, après s'être avancé avec des hésitations et des temps d'arrêt.
Vous oserai-je demander, mademoiselle, pour une blessure que je reçus naguère au poignet gauche, et qui parfois saigne encore, les secours de votre science. ..
N AN ET TE, derrière Judith.
Rentrez, mademoiselle 1
JUDITH, sans peur, et très simplement, après ayolr dévisagé Raymond.
Oh ! je n'entends rien à la médecine, monsieur le capitaine. Seulement nous nous transmettons dans la famille, depuis déjà bien des années, le secret d'une eau vulnéraire qui guérit quelquefois. Et c'est l'usage de mes aïeules, que j'ai continué, de consacrer une heure les jours de marché à soigner les blessés de notre île. Mais vous me voudrez bien excuser, car ma science est presque nulle, et je craindrais d'en Mre sur vous l'application.
RAYMOND, relevant sa manchelte de dentelle et montrant son poignet qu'enveloppe un bandage.
Pourtant, si je vous en prie avec instance, mademoiselle...
JUDITH
Alors, monsieur, si vous m'en priez ainsi, je ne vous saurais refuser... (ANanetie.) Prépare, Nanette, un linge blanc, et verse dans ce bol le contenu d'un des flacons.
Dlle commeace de détacher le bandage dont le poignet de Raymond est enveloppé. PHILIPPE, raillant, dirrière Raymond.
Pansé par d'aussi jolis doigts, tu guériras promptement, mon capitaine, et j'espère que lu ne le feras pas faute de baiser la main qui met tant de grâce à délier le bandage de la plaie..