CARACTERE DES LANGUES AMERICAINES
‘ Un caractère commun à toutes les langues américaines, a dit avec raison M. Le Hir, est d’être extrêmement synthétiques. De là, ces mots interminables, quisont en réalité fort brefs, si l’on tient compte de tout ce qu’ils expriment. Pour étudier ces mots et les analyser, il ne suflit pas de dégager le thème ou radical des flexions qui le modifient, et déterminent son emploi dans la phrase, il faut analyser le thème luimême qui est souvent composé ou dérivé, et quelquefois composé et dérivé tout ensemble.”
On trouvera ci-après la manière de composer les mots et de les décomposer soit en iroquois soit cn algonquin; on aura lieu de remarquer que certains mots peuvent se composer, pour ainsi dire, à l’infini; que deux ou trois, purs ou accidentés, se réunissent quelquefois en un seul, tantôt au moyen de voyelles unitives ou de consonnes transitives, tantôt sans aucun ciment ni trait-d’union ; que cette composition des mots n’est pas toujours une simple juxtaposition, comme cela se voit d'ordinaire dans les langues indo-européennes, mais qu’elle se fait assez souvent par voie d’intro-susception. Ainsi, par exemple, au lieu de dire en algonquin: ni sakina o TASAKang, je le tiens par son OREILLE, on ouvrira le verbe SAKINA, tenir avec la main, pour y introduire la racine TA8ak dépouillé, dès lors de son signe personnel O aussi bien que du locatif ANG, et on dira plus brièvement et plus élégamment: ni sakirA8SAKkena; on se contente d’intercaler une voyelle unitive e.
De même encore en iroquois, il sera à la fois plus court et plus élégant de dire d’un seul mot composé : Suk8istaien, saSistaien, ro8istaien, j'ai de l'argent, tu as de l'argent, & a de l'argent, que de séparer comme en français, le nom du verbe, Salien o8ista, saien o8ista, roien o8ista. On voit ici qu’en se composant, le mot o8isTA a perdu sa lettre initiale 0. Il faut conclure de là que cette lettre est purement
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servile; mais de ce que le mot a conservé sa voyelle finale a, on ne doit pas conclure que cette dernière lettre fait partie essentielle du radical, car elle disparait dans d’autres compositions, v. g. ka8istiio, beau métal, bon argent, ka8isto8anen, grosse cloche, Le véritable thème ou radical est donc 8üst.
J'ai affirmé que nos deux grandes langues du Nouveau Monde étaient très claires, très précises, exprimant avec facilité non-seulement les relations extérieures des idées, mais encore leurs relations métaphysiques. C’est ce qu'ont commencé de démontrer mes premiers chapitres de grammaire, et ce qu'achèvera de faire voir ce que je vais dire sur les verbes iroquois et algonquins.
Quelques philologues n'ont pas goûté ma conjugaison du nom. Ils avouent pourtant que c’est une pure chicane sur le mot; que le fait est fort bien exposé dans mon livre, que les langues américaines ne sont pas les seules où ce fait se produise; que l'analyse de ce phénomène n’a rien de bien difficile; qu'au fond dans du, w est un génitif, et dans didouar, pat est un datif, et qu'ainsi, il n’est pas étonnant que les mêmes pronoms s'unissent au verbe et au nom.
Personne encore, au moins que je sache, ne m'a blâmé d'avoir appliqué aux pronoms personnels tant français qu'américains, la fameuse distinction entre pronoms afjixes et pronoms isolés, employée si à propos dans les grammaires des langues sémitiques. Mais on m'a blâmé d’avoir voulu traiter à la fois deux sujets pour ainsi dire, incompatibles; et on eût mieux aimé que j’eusse fait deux livres, l’un pour l’algonquin et l’autre ponr l’iroquois. “ J’aurais conseillé plutôt “À l’auteur, me dit le vénéré M. Le Hir, de traiter à “ part des deux langues sauvases, et de consacrer un ‘ volume à chacune d'elles. D:ux idiomes aussi profondé- “ ment séparés par le génie grammatical et par le lexique “ ue le sont celui des Algonquins et celui des Iroquois, ne “ sont pas faits pour être étudiés de front ; il en résulte plus 4 de confusion que d'avantages. Ja nature résistait au plan “ que s'était tracé l’auteur, et aussi n’y est-il question de “ comparaison que dans les titres.”’—(Ætud. bibl. tom. 2, p. 480.)
Rien de plus juste en soi que cette observation ; mais il faut considérer que je n'étais pas tout-à-fait libre de faire autrement, et que mon plan m'était, pour ainsi dire, imposé par les circonstances. En effet, il me fallait réfuter deux américanistes d’un grand renom, et jusqu'alors suivis comme des oracles, MM. Schoolcraft et Duponceau, qui l’un et l’autre avaient, dans leurs écrits respectifs, amalgamé ensemble l'iroquois et l’alsonquin. : J'ai donc été obligé de les suivre sur leur propre terrain, et force m'a été, après avoir (forfanterie à part) démoli leur fragile édifice, d'en construire un nouveau sur les ruines mêmes de l’ancien, De là, cette apparente confusion, et pour ainsi parler, cette sorte de pêle-mêle auquel je me vois encore aujourd'hui condamné par la faute d'autrui.
Et encore, —qu'on me permette d'ajouter ici cette observation,—il me semble que sous un certain rapport, le plan que j'ai adopté était le plus court et le meilleur pour convaincre les linguistes que l’algonquin et l’iroquois sont des langues entièrement dissemblables; et que M. Schoolcraft, et d'autres après lui, se sont trompés en réunissant ces deux langues en un seul groupe *
“ Divers philologues, observe ici M. de Charencey, se sont occupés de l'étude et de la classification des idiomes américains. Ils ont été malheureusement trop peu nombreux pour que leurs efforts aient produit tout le résultat désirable, D'ailleurs, les savants en question étaient pour la plupart étrangers à la France, et leurs travaux n'ont pas eu dans notre pays autant de retentissement que l'on pourrait souhaiter. Ajoutons à toutes ces causes de retard pour les études américaines, la difficulté de se procurer des grammaires et des vocabulaires indiens. Difficile à trouver même en Amérique, ce genre d'ouvrages est bien plus rare encore en Europe.f
Il s'agit maintenant de relever deux erreurs de M. Renan sur les langues américaines. En effet, le savant académicien
* SCHOOLCRAFT, Notes on the Zroquois, Albany, 1847. Dr. BRiNTON, the Myths of the New World, New York, 1868. + Recherches sur la famille des langues Tapijulapane-Mixe, Le Hâvre, 1867.
se trompe: lo, en avançant que “ chez les races sauvages, le langage n’est plus qu’un procédé sans tradition, dont on a peine, au bout de quelques années, à reconnaître l'identité.” Je puis assurer, et les autres missionnaires pourront assurer aussi bien que moi, qu’en fait d’iroquois et d’algonquin, ces deux langues ont moins, beaucoup moins varié depuis près d’un siècle et demi, que n’a varié la langue française durant le règne seul de Louis XIII, de 1610 à 1643. Témoins entr” autres les œuvres tant imprimées qu’inédites de M. Güen, mort en 1761 à Kanesatake, à l’âge de 74 ans, après cinquante années de ministère parmi les Iroquois, et celles de son vénérable compagnon d’apostolat, M. Mathevet, missionnaire des Algonquins et des Nipissingues.
20. M. Renan se trompe également, en assurant que “ on n’a “jamais vu, on ne verra jamais une langue homogène, parlée “ sur une surface considérable, dans une société peu avancée. ‘ Les langues se. morcellent avec l’état sauvage ou barbare, “de village à village, je dirai presque, de famille à famille.” Il m’est extrêmement pénible d’être encore obligé de donner ici le démenti à M. Renan, car ce qui est vrai de plusieurs patois de France et d’autres pays, ne s'applique nullement à nos deux langues américaines. Que M. Renan se donne la peine de venir sur les lieux, qu’il visite successivement les Iroquois du Lac des Deux-Montagnes, du Sault St. Louis, de St. Régis, et les autres disséminés ailleurs; et il pourra s’assurer par lui-même, si la langue iroquoise est réellement si peu homogène qu’il se l’était imaginé d’abord ; puis, qu'il parcoure successivement les missions d’Oka, de Mani- 8aki, de KiSekamang, et d’autres encore plus éloignées; et il constatera aisément que la langue algonquine ne se morcelle pas de village à village; et même que des familles isolées, soit au milieu des forêts, soit, ce qui est plus surprenant encore, au milieu d’une population blanche, ont su garder la pureté du langage.
Terminons ce chapitre par l'appréciation beaucoup plus juste qu'on lit dans la Revue Bibliographique et littéraire *, (mars 1868.) Voici en quels termes s'exprime l’auteur de l’ar-
* F. Watelier & Cie., éditeurs-libraires, 19, rue de Sèvres, 19, Paris.
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ticle: “La brochure : Jugement erroné de M. E. Renan, ete., “nous fait parfaitement voir à quel point se sont trompés “les érudits, qui n’ont voulu accorder qu'aux idiomes indo- “européens la faculté de rendre des idées abstraites. Peu de “langues au contraire se trouvent aussi bien douées à cette ‘égard que celles du Canada. La faculté de former des com- “posés est plus développée chez elles que parmi aucun des “ dialectes de l’Ancien-Monde. Mais ce qui est plus curieux
“que tout le reste, ce sont les affinités qu'elles présentent
avec “les dialectes sémitiques.
Cela est remarquable surtout pour “le pronom. Quant au verbe, il est d’une richesse incroyable,
‘et équivaut souvent À une longue phrase de français.”