‹ Jugement erroné de M. Ernest Renan sur les langues sauvages [microforme]Chapitre 7 sur 55 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

CURIEUSES ANALOGIES ENTRE LES LANGUES AMERICAINES ET LES LANGUES DES RACES CIVILISEES.

Une des plus remarquables est sans contredit, celle que présente le tableau comparé des afixes sémitico-algiques ! * M. Le Hir a trouvé la ressemblance frappante; et il ajoute que j'aurais pu également comparer les pronoms personnels algonquins avec les pronoms égyptiens, aryens et tourafiens : ‘ Car, dit-il, dans toutes ces familles de langues, les racines pronominales sont pour la plupart identiques, et il y a là assurément un fait d’une importance majeure dans la question de l'unité de race humaine.”

‘ Au milieu des dissemblances les plus profondes, observe encore ce grand maître de la science, la langue algonquine m'a paru offrir des traits d’affinité remarquable avec les langues indo-européennes, soit dans ses racines, soit surtout dans quelques-unes de ses formes grammaticales.”

‘ Parmi les racines attributives, j'en choisis trois qui doivent tenir au fond même de la langue. Ce sont les trois noms qui désignent L'ESPRIT, L'HOMME et la FEMME.

‘ ABE, Aomme, rappelle le mot «ba, homme marié (wir), dans l’ancien idiome des Goths. C’est le même mot qui désigne le père ou l’aieul dans des idiomes appartenant à des familles fort diverses. Hébr. ab; syr. abba, père ; latin Avus, ataAvus, aieul, bisaïeul; égyptien atav, père. On doit savoir que les noms de père et de mère ont servi dans plusieurs langues à désigner l’homme et la femme, ou même dans un sens plus général, le mâle et la femelle. Fou et mou sont employés en chinois pour marquer la distinction des sexes.”

* GA, mère, laisse soupçonner une antique parenté avec la racine GNA, gen (you, yum, gignere, goth. qvên, angl. queen) des langues aryennes, Ilest vrai du reste que les Sémites

nt aussi le verbe géna, engendrer, produire. La suppression au N radical dans GA rend pourtant cette identité douteuse.”

* Voy. Etud. Phil, p. 46.

‘“ En voici une qui me paraît certaine. Dans l’algonquin, et dans plusieurs autres langues américaines, MANITO signifie génie, esprit ; avec une épithète : le GRAND MANITO, c’est DIEU. Ce mot appartient à une racine extrêmement féconde dans les langues indo-européennes. Mana chez les Indiens, c’est l’homme, l'être pensant ; MAXNA est pour le même peuple un ancien législateur, un fils de Brahma, le premier homme. Le même mot joue un grand rôle dans ln mythologie des Perses; il entre dans le nom d’un des amschaspans ou archanges; mais il est surtout connu par le nom d’Ahriman, Je génie mauvais, hostile. Mann où man est le terme propre pour désigner l’homme dans les langues germaniques. De la même racine découle le latin mens, ete. T1 est pourtant nécessaire d'observer encore ici que la racine MAN, penser, n’est pas exclusivement propre aux langues aryennes. Les Sémites ont le même terme: mana, 3 mesurer, supputer.” À ces trois racines algonquines qu’a su si bien retrouver dans les langues aryennes le savant M. Le Hir, on peut en ajouter d’autres qui surprendront peut-être encore davantage, notamment la racine fang, exprimant l’action de toucher aussi bien en algonquin qu’en latin, {ango, duquel on peut rapprocher le français tancer. [] sera parlé plus au long ci-après, de cette racine tang, si féconde dans les langues algiques. Une plus féconde encore, c’est la racine enim qui, elle seule, démontrerait que la langue algonquine est pour le moins aussi psychologique que les langues aryennes. En effet, cette racine sert à exprimer toutes les opérations intellectuelles, toutes les dispositions de l'âme, tous les mouvements du cœur, tous les actes soit de l'esprit, soit de la volonté. Elle équivaut à la fois à l’anima et à l'unimus des Latins, au ww des Grecs. Cette même racine ENIXx se retrouve sous la forme ANIM avec l’acception du mot grec «exo, dans les verbes monopersonnels, pitAnImat, le vEnT souflle par ici, ondANtmat, le VENT vient de là. C’est à elle que le fidèle compagnon du chasseur doit son nom d’ANIMAL par excellence, ANIMOC; et, chose singulière, eile s'emploie encore aussi bien qu’en français, dans le sens injurieux d’ANIMAL; mais, dans ce cas, on dépouille le mot de son accident 0c, et on dit avec le ton particulier que de-

M Er

mande la chose ; anim! chien! 1 est vrai que ce même mot dans sa forme allongée animoe, s'emploie aussi comme terme d’injure ; mais alors sa signification est restreinte au sens du mot canis de l’Ecriture, dans ce texte: Fonis, CANES ET IMPUDICT.

Un rapprochement bien plus remarquable encore et qui a été signalé dans mes Ætudes philologiques, * c'est le rôle important que joue, dans les langues algiques, la troisième personne du singulier du présent de l'indicatif, aussi bien que dans plusieurs autres langues tant asiatiques qu'européennes. Ce que je ne comprends pa, c’est ln chicane qu'a voulu me faire un savant Rabbin sur le parallèle que j'avais établi entre l'hébreu et l’algonquin :

Hébreu. Algonquin.

QATHAL NICISE il tue, QATHAL-TA KI-NICISE : tu tues.

QATHAL-TI NI-NICISE je tue.

Je disais, et je dirai encore, que dans l’une et l'autre langue, la troisième personne ne prend pour elle aucune caractéristique, tandis que les deux autres personnes se font ACCOMPAGNER Où PRECEDER des signes qui les distinguent : TA, TL; KI-, NI-

Je demanderai maintenant à mon tour au savant Rabbin : Si l'O de la troisième personne n’est pas employé dans le verbe NICISE, occidit,” qu'y a-t-il en cela qui puisse faire la moindre difficulté? N'est-ce pas, au contraire, précisément, ce qui a lieu en hébreu: QATHAL, et ne devons-nous pas plutôt être saisis d'admiration en voyant la parfaite correspondance qui existe sur ce point entre les deux idiomes ? Car des deux côtés, il y a absence du signe personnel dans le verbe absolu :

QATAL = NICISE = OGCIDIT, et pareillement des deux côtés, nous voyons reparaître ce même signe dans le verbe relatif :

qetal-0O = O-nisan

occidit EUM.

* Voy. pp. 60 et seq.

T Voy. JOURNAL DE L'INSTRUOTION PUBLIQUE, (Bas-Canada) Septembre,

mot rme s du ET

uin

imper-

que nes.

me tabli

utre cune font ent :

bin :

ns le ire la nent, s pas Drresmes ?

ins le

re ce

Voilà des analogies frappantes, et je ne doute pas que les philologues n'en découvrent encore de nouvelles dans les pages qui vont suivre.

La langue iroquoise, quoique de prime-abord moins féconde en rapprochements, ne mérite pourtant pas moins de fixer l'attention des linguistes, sous le rapport des analogies, J'en ai signalé quelques-unes dans mon proinier ouvrage, celle en particulier qui existe entre les racines pronominales de cette langue et celles des autres langues, Seulement une faute d'impression m'oblige de répéter ici une note que j'avais mise à la page 114. On trouvera écrits en italique les mots omis précédemment.

On voit, disais-je, par ces exemples, en quoi diffère le procédé iroquois du procédé hébraique, En hébreu, le pronom-régime du verbe se traduit toujours par un postfixe, c'est-à-dire qu'il vient après le verbe; en iroquois, au contraire, il le précède, il est constamment préfixe.

On voit encore par ces exemples, une autre différence entre les deux idiomes : dans l’idiome sémitique, le préfixe-sujet et le préfixe-régime ne font que se juxtuposer l'un contre l'autre, sans jamais se confondre, tandis qu'en iroquots, ils se joignent tellement l’un à l’autre qu’on ne peut les séparer, et même se combinent si bien quelquefois qu’il faut les soumettre à une rude analyse, pour pouvoir les reconnaitre; à peu près comme ces substances chimiques qui, réunies deux ensemble, en produisent une troisième, laquelle parait au premier coup d'œil, n'avoir aucun rapport avec les deux premières. Les Vasconisants reconnaîtront facilement que l'iroquois peut tenir tête ici à la langue de la Biscaye.

Enfin on voit et on verra encore mieux par le tableau complet des Relations, * qu’assez souvent arrive en iroquois ce qui jamais n'arrive en hébreu, savoir l’interposition des signes du sujet et du régime. Ici le français imite à la fois l'iroquois et l’hébreu, mais chacun sous des rapports difrérents : 1l imite l'iroquois dans le placement de ses pronoms personnels lesquels sont toujours préfixes : 4 me, rak; fu me, éak, etc. Mais d’un autre côté, les préfixes français

* V. in opere citato, pp. 115 et seggq.

“el

diffèrent de leurs correspondants iroquois, en ce que le pronom-sujet reste toujours bien distinct du pronom-régime, ne se confondant jamais l’un avec l’autre, et chacun d’eux gardant exactement sa place naturelle ; et c’est en quoi l’on peut dire que le français imite l’hébreu; car personne n’ignore que les affixes hébraïques ni ne s’amalgament entre eux ni ne s'interposent.

Page 1