ETUDE DE BERGERE
L'ARTOIS — COURRIÈRES « LA BÉNÉDICTION DES BLÉS » — « PLANTATION D'UN CALVAIRE », ETC.
PENDANT son enfancc, et pendant sa jeunesse, Jules Breton a engrangé dans son cerveau tant d'images de la vie rustique; au spectacle de la nature, passionnément aimée, ses sensations ont été si vives, que l'influence des idées classiques, puisées dans l'enseignement de ses maîtres à Gand, à Anvers et à Paris, a été nulle, pour ainsi dire, et ne l'a détourné, qu'un très court instant, de son Artois et de ses paysans. De l'atelier de Félix De Vigne, il rapporte un « Saint Piat prêchant dans les Gaules », que ses compatriotes, naïvement enthousiasmés, placent dans l'église de Courrières, au-dessus de la tombe de Jehan de Montmorency; et un projet de « Campement de Bohémiens dans les ruines de l'abbaye de Saint- Bavon », tout imprégné de romantisme.
La Révolution de i848, à hupielle il assiste à Paris, le sentimentalisme socialiste de l'époque, lui inspirent une composition mélo-
dramatique, dont le titre caractérise les tendances : « Misère et Désespoir ». « Cette composition, raconte l'artiste, fut une vision lamentable d'une nuit d'insomnie. J'entrevis une mansarde. Une femme était là, sur un misérable grabat, livide, les joues hâves, les yeux brûlés par les larmes, les bardes en lambeaux. Elle se dressait
de profil dans une ombre sinistre, serrant d'un bras décharné, sur sa mamelle flétrie, un enfant effroyable d'agonie; tandis qu'elle retenait par la blouse, d'une main crispée, aux maigres cartilages, un homme au paroxysme de la fureur. Arrêté un instant dans son élan, il se retourne vers elle, mais il ne s'attendrit pas; il serre son fusil et il ira à cette barricade que l'on aperçoit par la fenêtre, dont le
chambranle est troué par l'éclat étoile d'une l)alle, et c'est en vain que le crucifix, pendu à la muraille, nue, sous un rameau de buis, implore la clémence. »
Puis, Jules Breton exécute un tableau, dont il dit humoristiquement : N'oublie pas que tu as fait « Suzanne au bain ». En i85o, il envoyait à Gand et à Bruxelles, « La Faim », dont l'inspiration n'est pas différente de celle de « Misère et Désespoir », que possède le musée de la ville d'Arras,
Toutes ces compositions ne sont que des indécisions et des incertitudes. Le jeune artiste ignore sa vocation. « Je n'avais pas réellement tâté de la nature, avoue-t-il dans le chapitre de « La Vie d'un artiste » consacré à cette période, inquiète et souvent désespérée, de son apprentissage à Paris; mon idéal se tournait encore exclusivement
vers les musées Je me disais : heureux les artistes qui n'avaient
qu'à ouvrir les yeux pour voir des merveilles; je ne me doutais pas que les merveilles sont toujours là autour de nous. Je n'a\ais pas encore fouillé mes souvenirs d'enfance, ce monde mystérieux qui, dans l'âge nuir, réveille tant de lumière; je n'avais pas découvert que ce qu'il y a de meilleur, c'est ce que nous avons inconsciemment senti, tout d'abord, lorsque nos yeux se sont ouverts au soleil, et que ce qu'il y a de plus beau au monde se trouve partout. »
En i853, Jules Breton expose, au Salon, « Le Retour des moissonneurs », dont l'idée lui est venue en faisant des études d'après nature dans les environs de Paris, mais qu'il n'a pas exécuté d'après de vrais paysans. A partir de ce moment, il se consacre exclusivement à la représentation de la vie rustique, il sera le Peintre de l'Artois.
J'aime mon vieil Artois aux plaines infinies, Champs perdus dans l'espace où s'opposent, mêlés, Poèmes de fraîcheur et fauves harmonies, Les lins bleus, lacs de fleurs, aux verdures brunies, L'œillette, blanche écume, à l'océan des blés.
Cette déclaration d'amour, chaque page de son œuvre de peintre, de poète et d'écrivain, la répète, toujours aussi vibrante, aussi émue,
aussi sincère; elle est l'œuvre lui-même tout entier, qui ne semble avoir été fait que pour être une glorification, une apothéose du pays natal.
Dans cet Artois, il y a une plaine, la plaine de Courrières, plaine vaste, fertile, à laquelle, sur tous les points, des effets variés de lumière et de couleur, villages, hameaux, bois, forêts, monticules et collines, donnent l'aspect le plus mouvementé, le plus pittoresque. La vie, vie des êtres et des choses, intense, active, féconde, l'anime d'une physionomie souriante.
Dans cette plaine, il y a « un marais », au printemps « constellé d'anémones, de primevères et de pissenlits, qui, sous les frêles réseaux des branches, émaillent l'herbe naissante et les foins d'argent » ; en été, « mystérieux, massé de grandes nappes sombres dans l'air vermeil; et, dont « les trembles, à l'automne, à travers les brumes grises, laissent tomber tout le trésor de leurs sequins d'or ».
Dans ce « marais », il y a une rivière, au-dessus de laquelle « de légères spirales bleues s'élèvent, rôdant au souffle de l'air pour s'étendre plus loin en nappe diffuse et stagnante, comme suspendue aux rameaux sombres, et soutenue par les fraîches effluves qui, à l'heure du couchant, s'exhalent de la terre » ; pendant que « les bateaux glissent sans bruit, dans de longues files, tantôt s'enfonçant dans l'obscure fraîcheur des futaies, ou bien, par l'éveil des clairières, s'inondant des dernières flammes du couchant ».
Cette plaine, ce « marais », cette rivière, ont été, pour Jules Iheton, la source inépuisable des sensations, incessamment renouvelées, de ses yeux et de son cœur. Il y a Im, comme au sein d'une nourrice, la lumière abondante, douce et claire, qu'il mettra dans tous ses tableaux, le calme et la sérénité qui les emplissent. Suivant l'expression poétique de George Sand, la fraîcheur des eaux, les parfums des plantes, les harmonies du vent circulent dans le sang et les nerfs, en même temps que l'éclat des couleurs et la beauté des formes s'insinuent dans l'imagination. Né et élevé là, il aura, par lui-même et par atavisme, le sens le plus pénétrant du rapport des formes du ciel et de la terre avec les êtres, suivant les saisons et suivant les heures du