‹ Jules BretonChapitre 26 sur 48 · LA FIN DU TRAVAIL · texte numérisé non relu

LA FIN DU TRAVAIL

F li R M E 11 A N S I, I, P A S - n F. - C A L A I S

(le l)lés, s'édifier les carreloiirs des nieides; aller et \enir les cliars balançant lenrs dômes d'épis et, le soir, s'acheminer, regagnant le fo\er, tous ces moissonneurs an haie puissant, tandis que le soleil referme insensiblement ses raNons vermeils, et, tout rouge, tombe et s'endort dans la pourpre du crépuscule. Ils rentrent au village brumeux dont chaque toit fume; ils s'enfoncent et disparaissent dans les obscures ardeurs et les ombres violâtres de la nuit naissante. »

Plus d'un (juart de siècle s'est écoulé entre le premier et le dernier de ces tableaux : indiscutable témoignage de la persistance des préoccupations professionnelles, nées d'observations très précises, et dérivant d'un principe d'esthétique, que le sentiment de la nature avait révélé à l'artiste dès ses débuts, et, au(piel il restera toujoins fidèle, parce qu'une longue pratique du métier, tout de sincérité et de conscience, lui en a démontré la justesse et la fécondité.

Vient ensuite la série des Fêtes champêtres. Le premier tableau est « Le Lendemain de la Saint-Sébastien », peint en i855, représentant

une scène de mœurs des compagnies d'arcliers artésiens : des Imveurs attal)lés. Cette composition de jeunesse appartient à la période oii l'artiste, comme il l'a déclaré, était sous l'influence des musées, et n'avait point encore demandé à la nature le secret de la \ie. La pièce capitale de cette série sera « Ija Danse des feux de la Saint- Jean », que les jnj>es les plus sévères tiennent pour le clief-d'œuvre (kl maître.

Tandis ([uo tlorment les f;Hicillcs Aux hangars, vers la fin du jour, Autour des feux, les jeunes filles Dansent en rond au carrefour.

Dans le crépuscule (jue dore l n dernier rayon incertain.

Sur l'horizon où vibre encore La hrunie chaude du lointain,

On voit leurs silhouettes sombres Que bai<^ne un reflet azuré Dans le mystère exquis des ombres Décrire leur pas mesuré.

Et le mouchoir qui se soulève Au vent du joveux tourbillon Sur leur épaule bat sans trêve Comme une aile de papillon.

Avec des qualités supérieures de dessin et de coloris, cette peinture a la simplicité la plus grandiose, et la grâce la plus délicate. Dans le choix du sujet, dans la conception des ligures, et dans leur arrangement, le peintre se montre poète charmant, et décorateur ingénieux, exclusivement préoccupé d'obtenir l'effet, au moyen de l'étude de la nature, observée dans un paysage crépusculaire superbe, et dans les types féminins, auxquels la joie de vivre, le besoin d'agitation et le désir de plaire donnent l'âme qui fait égales en beauté toutes les fdles d'Eve, qu'elles soient des paysannes ou des bourgeoises, qu'elles s'abandonnent dans un salon ou sur l'aire d'une grange, aux bras d'un valet de ferme ou d'un officier. Les mouvements et les gestes sont d'une souplesse et d'une aisance si naturelles, les formes

« LA BENEDICTION DES lîLES

et les lignes, dans leur élégance rustique, s'adaptent, avec tant de précision, à l'idée inspiratrice de l'œuxre, (pie cette l)elle scène champêtre, sans cesser de paraître d'un réalisme moderne, très exact, évoque immédiatement à l'esprit, par analogie de sensations, la vision de ([uelque fête antique dans la campagne romaine ou dans une vallée de Tempé. Victor Hugo n'a-t-il pas dit :

Les fleurs sont à Sèvre aussi fraîches Que sur l'Hvbla cher aux sylvains ; Monlreuil mérite avec ses pèclies La garde du dragon divin.

Rien n'est haut, ni bas; les font^iines Lavent la pourpre et le sayon;'« V ^ L'aube d'Ivry, l'aube d'Athènes Sont faites du même rayon.

Dans la série des Fêtes religieuses, l'artiste poursuit, comme objectif principal, l'expression de l'influence plastique de la religion sur l'allure et sur la physionomie du paysan.

Le premier tableau de cette série, « La Bénédiction des blés », date de 1867. L'idée en vint à Jules lîreton, immédiatement après l'exposition des « Glaneuses ». Par leur succès légitime, par la joie ([u'il avait éprouvée à les peindre, ces glaneuses lui avaient indiqué

la voie à suivre désormais a\ec résointion, en dehors des conceptions d'écoles, et des réminiscences de musées. Il y évoqua également les visions de son enfance, résiunant, dans la composition et dans les types qu'il y groupait, les sensations de formes et de couleurs, et les sentiments mystiques, qu'elles lui avaient laissés. « Les voilà.

l'OUU « I,\ DINDE DE NOF.L »

(lit-il, ces paysans qui m'ont souri dans mon enfance. Ils vont, la tête un peu penchée, le pas traînard, murmurant des psaumes, l'œil perdu dans de vagues mystères qui ne les troublent point; ils vont, paisibles et endimanchés, sur ce chemin qui a bu leur sueur et (jui, à ce soleil de fête, semble aussi chanter avec ses mille fleurettes épanouies; ils vont au milieu des blés qui portent droit leurs épis lourds, dans l'air pur, au souffle tiède balançant les roses clochettes des liserons enroulés aux pailles claires; ils vont, n'implorant, pour leur chaumière, que le l)onheur sans bruit, que le pain quotidien dans le travail, la santé et l'honneur ; ils vont remerciant la Providence dont ils suivent pieusement l'image, cet ostensoir qui rayonne dans le rayonnement du soleil. »

Comment cette œuvre de jeunesse, qui en a la fraîcheur, la grâce, la puissance d'émotion et de poésie, pourrait-elle être mieux décrite c|ue par ces images de lumière, de sérénité, de calme et d'harmonie?

Avant son exposition publique, le tal)leau avait fait sensation dans le monde des artistes. Gérome, Corot, Belly, etc., en félicitèrent le jeune peintre, ainsi que Troyon qui était déjà célèl)re. « Un matin, conte le maître, frappa à ma porte un honmie de grande taille, ayant un peu l'aspect i Listicpie. « Je suis Tro\on, me dit-il, on m'a parlé de \()tre « tableau, et je désirerais le voir. » On conq)rend mon empressement à lui avancer le tabouret où il s'assit. 11 regarda longtemps, très longtemps, la toile sans ouvrir la bouche. Ce silence m'inquiétait, et je me hasardais à lui demander un conseil, lorsqu'il se leva brusfjuement et me serra la main en me manifestant toute sa satisfaction. Et comme j'insistais pour cju'il me fasse quelques critiques utiles, il me répondit : « Oui, il y a « des défauts, mais vous vous en corrigerez assez vite, et ce sera peut-être « tant pis. » M. de Nieuw erkerke, surintendant des Beaux-Arts, acheta lui-même directement à l'artiste, « La Bénédiction des blés », pour la somme de cinq mille francs, et la fit placer au Musée du Luxembourg.

L'année suivante, Jules Breton peignait un nouveau tal)leau religieux, la « Plantation d'un Calvaire ». La genèse de cette peinture, cjui est un souvenir d'enfance de l'artiste, en même temps que le mémorial d'un événement de famille, arrivé en i8'3"), se trouve fort pittores-

DESSIN l'OUR <' T-A MOISSON DES OEILLETTES

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