EUS F. D OEILLETTES
Ensuite, ce sont fiel fêtes rehgieusés, aux champs, d'une poésie si tendre, qui apportent à cette ^îagination des éléments nouveaux : le jour des Rameaux où la nef dexla vieille éshse ressemble à un
bois (le Irnis (jiii marche; la Semaine sainte, pendant hujuelle les cloches s'en vont, silencieusement, à Rome, et en reviennent enrubannées et l)iMi\antes; la h'ète-Dieu qui tapisse les murs et les chemins du villac;e de draps blancs, de verdures et de fleurs. Et, le jeune homme revi\ra, aussi intenses, aussi fraîches, les sensations de l'enfant. « J'aimais, conte-t-il rappelant sa vie d'étudiant à Anvers, à errer et à me perdre dans cette ville dévote, dont les rues pittoresques exhibent à chaque coin des vierges lourdement fastueuses dans leur gloire de nuages dorés, ou à m'abîmer dans de mystiques rêves, aux saluts de Notre-Dame, lorsque les voix célestes des orgues élevaient leurs ondes en orbes frémissants vers les hautes ogives, puis redescendaient, séraphiques échos, se mêler en sourdine aux voix de la procession qui déroulait, plus bas, sa longue théorie de blanches vierges aux yeux clos, dans la constellation des cierges et les nuages de l'encens. Ces chants, cette pompe catholique, jetaient mes sens dans une douce ivresse; et je sentais vibrer en moi comme un reste de cette pure volupté, de cette blanche joie, rencontrées la première fois que j'avais vu mes petits camarades de Saint-lîertin s'agenouiller pour leur première communion. »
Il grandit ; sa petite âme d'enfant commence à prendre conscience d'elle-même. Le premier enseignement qu'il reçoit, donné par le vieil oncle qui l'élève, a pour objet le culte de la nature : « Lorsque l'aurore s'allnmait plus rose, plus belle, il nous appelait au balcon, il nous parlait de la nature, de ses enchantements. Il nous disait cet air de je ne sais plus quel vieil opéra :
Quand on fut toujours vertueux On aime à voir lever l'aurore. »
Rt, ces leçons n'avaient point été puisées dans les livres, alors fort à la mode, où Chateaubriand et Bernardin de Saint-Pierre chantaient la poésie du ciel, de la terre, et des choses rustiques; l'éducateur était luimême un vrai campagnard, qui, toute sa jeunesse, avait vécu au milieu des bois, et en conservait le goût de la vie des champs. L'imagination surexcitée de l'enfant lui donne, aussitôt, l'habitude des rêveries et des contemplations, que l'artiste évocpiera, plus tard, avec joie :
« Souvent, loin de tout bruit, je m'étendais au soleil, le dos sur la pelouse. Je voyais contre mes joues s'allonger les grandes herbes qui semblaient hautes comme des arbres, et je laissais ma fantaisie errer au loin, au plus profond de l'air, avec les nuages, tandis que chez le voisin un immense peuplier étendait à l'infini ses rameaux remuant dans l'azur.
« A chaque secousse de la brise, chaque branche agitait des flocons de graines cotonneuses (jui, se détachant, venaient mollement tomber à mes pieds. Et, tout au fond, au plus noir de l'arbre, des échappées de ciel scintillaient comme des étoiles bleues. Et les hirondelles passaient, tournoyaient, planaient, et elles montaient si haut et elles devenaient si petites, que je les confondais avec les pucerons qui s'abattaient à mes côtés sur les pissenlits.
« Des massifs de fleurs mêlées entouraient la pelouse. Parmi les abeilles et les mouches aux vols d'or, d'émeraude et de pourpre, le sphinx de jour, tout à coup, comme un éclair, fondait et, sans jamais s'arrêter, errait par bonds rapides, de corolles en corolles, et, planant, les ailes in\isibles, il y enfonçait sa trompe ténue, <[ui s'allongeait puis s'enroulait comme un cor de chasse. Et quel délicat orchestre accompagnait ces visions pures! ('e n'étaient ({ue bourdonnements, bruissements, murmures, bruits d'insectes frôlant les roses et d'oiseaux aiguisant leurs becs. »
Se promène-t-il le long de la Souche/., la rivièie de son cher village, il ne se lasse pas d'en admirer « les eaux grises à fleur de ses rives, reflétant, sous les herbes et les pissenlits, le ciel tendre et neutre, à peine a/uré à sa voûte ». Il guette les premières hirondelles « rayant l'air de leurs traits noirs, si près de l'eau ([u'elles y trempent, par instants, leur ventre l)lanc ». Dans les fossés du ])ois, il compte « les plantes moussues qui s'élèvent de leurs lits, et d'oii s'échappent d'adorables fleurs blanches, si fraîches, si fragiles, légèrement rosées, en forme de candélabres ». A chacun de ses pas, « c'étaient les plongeons de grenouilles bronzées et dorées. Au milieu des verdures pales, des demoiselles d'émeraude et de feu cinglaient les roseaux de leurs ailes rapides; et, presque à fleur d'eau, des nichées de têtards, frai-
oliement éclos, pullulaient, ivres d'un premier soleil, et faisaient vibrer incessamment les mille queues flamboyantes de leur fol et noir tourbillon. »
1 /hiver lui-même a de l'attrait pour l'imagination de l'enfant; il lui apparaît comme « une froide et belle jeune fille, vêtue d'él)louissante ])lancheur, dont les yeux de pervenches rient à travers la brume d'un voile constellé de diamants ». Ses yeux contemplent avec joie le spectacle de la première neige « tourbillonnant dans l'air en nuée de papillons blancs et touchant le sol avec un insaisissable bruit de velours effleuré ».
Un voyage, en compagnie de son père, l'initie aux mystères de la forêt, et éveille son âme à la notion d'une beauté de la nature, inconnue, qui le ravit :
« La forêt! Elle était là; elle émergeait, montant de plus en plus dans le ciel, des vagues buissons de sa lisière. Et elle ouvrit tout à coup ses immenses nefs ténébreuses, pleines d'éclairs, sublime et surtout formidable pour un enfant qui ne connaît que les tendres bois de saules et d'aubies.
« Une solennelle fraîcheur, des parfums étranges, ce je ne sais quoi de silencieux et de nocturne où éclataient, tout à coup, d'éblouissants jets de lumière; l'austère et mystérieux recueillement, comme si l'on sentait la présence d'une puissance invisible, d'un dieu caché, tout cela m'emplissait d'une volupté pénétrante, mêlée d'une secrète peur.
« A temps égaux, une sorte de gémissement vague nous arrivait, un coucou lointain exhalait sa plainte si triste —
« Tout près de nous, dans les hautes cimes tles merisiers, une voix d'or semblait lui répondre, si sonore, si douce, si perlée et si cristalline, qu'elle résonnait comme à travers l'eau d'une claire fontaine. J'y reconnus un ami, le loriot; mais son chant qui se perd dans nos plaines n'a pas cet éclat.
« Le coucou reprenait; puis, c'était comme un silence d'église et nos pas frôlaient l'herbe courte et les ronces avec des frémissements étranges, tandis que dans les hautes voûtes obscures renmaient des trous de ciel éblouis comme des étoiles. « Et les hêtres géants
DESSIX rOlIK « LA FliN 1) li TRAVAIL »
dressaient leurs fûts l)lancs tachés de velours noii*, et les chênes tordaient leurs branches rugueuses.
« Parfois, je clignais des yeux aux vertes fulgurations du soleil courant plus bas sur les touffes de bruyère et de fougère qui semblaient flamber dans le gazon noir et roux, rayé comme une peau de chat sauvage.
« Le lierre couvrait le sol et, sautant aux arbres, les étreignait de ses mille bras jusqu'à leur faîte.
« Une légère brise, par instants, errait dans un soupii-, entre de larges nappes de verdures sombres, très obscures et lentement balancées sur les transparences de feuillage d'une lumière profonde. »
Son cœur et ses yeux s'ouvrent, en même temps, aux grâces féminines : fraîches et exquises sensations d'enfant qui lui inspireront, dans ses livres et dans ses poèmes, des pages d'un grand charme, des portraits délicieux de jeunes fdles, dont plus d'une fois son imagination attendrie lui fera évoquer, dans ses tableaux, les riants et doux visages. C'est la nièce du garde de cette forêt de Labroye, dont « les yeux d'oiseau pétillent de câline étourderie, et dont la chevelure rousse, dans les rayons du soleil entrant dans la chambre où il vient de dormir, prend feu et flambe comme une quenouille allumée », quand la jeune fille se redresse après l'avoir, comme une folle mère, dévoré de baisers, et chatouillé avec de giands éclats de rire pour le réveiller. C'est la fillette d'un ami de la famille (|iii lui apparaît si belle ([u'il lui semble « qu'un ra\oii du j)aradis entre à la maison, tant son regard céleste vibrait dans ses yeux bleus, tant sa chevelure s'imprégnait de lumière blonde, et tant éblouissait la blancheur rose de son teint ». C'est Florentine, sœur cadette d'un camarade de collège « aux yeux châtain clair, au teint d'une fraîcheur pâle et mélancolique, pâleur de rose thé », avec laquelle il va cueillir des fleurs sur une colline, le Monté, « tout fumant de rosée », et dont la beauté le ravit si délicieusement que depuis il a gardé, dit-il, la passion des bruyères blanches et roses, dont « les innombrables clochettes lui seml)lent toujours viljrer dans un frisson d'amour ».
L'imagination est le pouvoir passif de garder à l'état de souvenirs
les traces des sensations, la faculté active de combiner les éléments fournis par ces souvenirs, et d'en composer des images nouvelles. Par cette faculté seule, l'artiste devient un créateur. Ces sensations et ces rêveries d'enfant, si vibrantes et si profondes, sont des matériaux
l'attjîxtk uu passeur
qu'il engrange dans son cerveau, et qu'il mettra plus tard en œuvre, avec une fécondité de production qui en montre l'abondance, la richesse et la diversité.
Cette vie de plein air, de vagabondages à travers champs, d'école buissonnière, n'a pas été sans une certaine initiation primaire à l'idée que l'art naît de tout cela. Le père de Jules Breton était un homme
LA VIE DES CHAMPS /,i
(l'aflaires, qui avait des goûts artisti({iies ; au retour de ses voyages, il parlait volontiers des tableaux qu'il avait vus dans les musées, dans les églises, ou chev. des collectionneurs; et, il les décrivait avec des expressions très pittoresques, dénotant de vives sensations. Un
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jour voulant })eindrc la laideur exceptionnelle qu'il avait trouvée à un tableau, il s'écria : « C'est à faire rebrousser chemin à une procession, »
Sa vocation s'éveille à la suite d'un événement qui agite la vie paisible de la maison paternelle. Un peintre, du nom de Frémy, vient exécuter des travaux de restauration. « Je le vois encore, dit le
maître, l'air important, avec son nez de travers, et sa veste de drap marron, dél)aller ses outres d'imile et ses pots de coideurs. La première fois que je vis cet homme, je me dis : Je serai peintre. » Au spectacle enchanteur de ce Frémy réenluminant un magot chinois qui décore pittoresquement le pigeonnier, et des statuettes des Quatre Saisons dans le jardin, l'enfant a senti le démon de la peinture le tenter; il ne rêve plus que couleurs et pinceaux. Un jour, il découvre, dans une armoire, à travers cent instruments et ustensiles étranges, dont il ignore l'usage, des boîtes à aquarelles, des vessies de couleurs, des flacons de vernis, et des lithochromies. « Le cœur tremblant, l'oreille au guet, avec quelle émotion inquiète je remuais toutes ces curiosités! conte-t-il. Peut-être mon oncle m'aurait permis l'usage de quelques-uns de ces objets, mais jamais je n'aurais osé les lui demander, tant ils me semblaient précieux et sacrés. Je ressentais des remords de profanateur en les touchant, comme si j'entrevoyais l'infini des arts dont ces objets m'offraient les infimes attributs. Mais la passion l'emporta l)ientôt sur le respect. Je poussai l'indiscrétion jusqu'à user de ces objets. J'essayai d'abord, sur le dos de ma main, toutes les tal)lettes d'aquarelle, dont ensuite je vernis la boîte pardessus le couvercle, de sorte que mon oncle ne put plus l'ouvrir, la coulisse ne jouant plus. Et, dans son honnête naïveté, il ne devina rien. Je perçai aussi, avec la pointe de mon canif, la peau des vessies, si bien qu'une d'elles, crevant sous mes doigts, emplit mes mains de bleu de Prusse et en tacha le tapis. Grand émoi!... Si mon oncle allait rentrer sur le fait!... Vite je cours au fournil me laver avec du sable, disant à Philippine que je m'étais embarbouillé de son bleu à lessive; puis, à force de savonner le tapis et de le frotter avec une éponge, je finis par en dissimuler la souillure. » Plus tard, au séminaire, il ne pourra résister à la tentation de s'approprier la boîte de couleurs d'un camarade, après de longues nuits d'insomnie et de cauchemars, où tout lui apparaissait vert émeraude, gomme gutte et carmin. Le lendemain, il avoua humblement sa faute, et il fut pardonné. Une autre fois, dans un grenier, le futur peintre mit la main sur des livres à images, collectionnés par son oncle. Alors, il n'y a
plus de randonnées à travers champs, de rêveries dans les hautes herbes, de fugues sous bois. Emu, enthousiasmé, il s'enferme dans le grenier, et passe son temps à admirer le monde inconnu qui s'ouvre
à lui, le monde de l'art. « Les merveilleuses images que contenaient ces bouquins! On y voyait des agneaux, des aigles, de belles Heurs grimpantes, et toute la vie de N.-S. Jésus-Christ r^jirésentée par une grande foule de figurines très expressives. Il y, javfiit d'abominables pelotons de Juifs hérissés de lances, avec Jésus aii njji-iieu, qui baissait tristement la tête, pauvre victime aux longs élieveiljt; des vieillards à barbes avec de gros turbans, des villes aux toiii/s massives, aux épaisses murailles, des femmes et des enfants /effarés, des gueux couverts de loques, horriblement estropiés; et' tput cela grouillait à chaque page, s'avançait, s'éloignait, se perdait jKpUr reparaître dans d'autres situations. De qui étaient ces griaVures ?/j'y ài repensé depuis en voyant des Callot, dit le maître. Elles furent pour moi la première manifestation d'un art qui devait passionner mawie, la jllus troublante. »
Le sens de l'imitation est inné dans l'enfant. Le jeune Breton s'essaye à rappeler ses visions en des griffonnages au charbon de braise, (h)nt il couvre les murs d'un grand salon inachevé, et les portails des granges du village. La contemplation des statues polychromes et des tal)leaux de l'église lui révèle laXcouleur. Au-dessus du maître-autel, il y a une « Pietà » qui le fait rêver par l'extrême
maigreur du Christ, et par ses lèvres bleuies. Il imagine de convertir en atelier de peintre le réduit où le jardinier de la maison conserve ses semences de légumes et ses boutures de plantes. Dans ses moments de récréation, il taille des bonshommes dans la pierre tendre, et peint des planches au moyen de fleurs et de baies colorantes. La renommée du nouvel artiste ne tarda pas à se répandre dans le village.
« Un jour, conte-t-il, je reçus la visite d'une femme de Courrières appelée Marie, dont l'industrie consistait à peindre des saules pleureurs sur des urnes funéraires, aux croix du cimetière, et des arbres verts, des bons-coins, et des belles-vues au-dessus des portes des cabarets. Cette fois on lui avait commandé une enseigne dont la complication dépassait ses moyens, et elle venait me demander mon aide, (|ue je lui promis aussitôt, tout fier de cette marque de confiance.
« Tandis ([ue je me ménageais un peu de place en poussant (h\ns les coins les instruments de jardinage, les bottes de joncs et d'osier dont la pièce de Frisé était encombrée, Marie revint apportant son grand panneau surmonté d'un cintre, ses pinceaux et ses pots de couleur. Nous plaçâmes l'enseigne sur une table, l'appujant aux cases de l'herbier, et je pus constater que l'artiste avait grand besoin de secours. Elle avait commencé par écrire en rond sur le cintre le titre du sujet : « A la Société des Amis réunis ». Puisque ces amis étaient réunis ils devaient être en société; je lui fis d'abord remarquer ce pléonasme. Il était d'ailleurs difficile de reconnaître les amis dans le barbouillage informe de Marie. On voyait l)ien un ciel bleu avec des nuages blancs en tire-bouchon, une treille, une colonne avec un vase de fleurs, le tout flan([ué de deux aloès, mais les personnages ne ressemblaient absolument à rien, .le grattai tout ce gâchis, et je priai Marie de me laisser seul à mon inspiration. J'étais ému. Ces petits pots de chrome, de vermillon et de bleu de Prusse me transportaient de joie. Mais comment imaginer la composition? Je la cherchais longtemps en vain. J'eus recours au « Magasin pittoresque ». J'y choisis une scène de gardes françaises en goguette d'après Eug. Giraud, et j'en copiai la composition en changeant le costume des personnages