‹ Jules César en Gaule (volume 2)Chapitre 25 sur 69 · LXIX, LXXI · texte numérisé non relu

LXIX, LXXI

DEUXIÈME ÉPOQUE, Chap. Il, § m. 219

navaieni pas osé se défendre s'offriraient d'eux-mêmes pour attaquer ^ »

Ce texte nous permet-il de dire : habemus confitentem ?

C'est à la suite de cette même déroute, survenue auprès de Dyrrachium, que César décampa dans la direction d'ApoUonie (sans bruit, dit Eutrope, tacito agmine\ et marcha si prestement que Pompée (bien qu'il ne perdît pas de temps non plus, disent les Commentaires), ne put l'atteindre qu'au passage du Génuse : de même que Litavic atteignit ce même Jules César au passage de T Allier ^ ainsi que nous l'avons vu. En sorte que, dans l'aspect général des deux épisodes, il y a similitude complète ; toutefois à cette nuance près que le mouvement des légions aurait été, d'une part, une retraite accéléra sur ApoUonie^ d'autre part, une retraite précipitée, une véritable fuite vers le haut du cours de la Loire.

En résumé, les mouvements de César, d partir de Gergma jusqu'à sa jonction avec Labienus, se composent, selon nous^ de trois mouvements partiels et très-distincts, qui sont : 1" depuis Gergovia jusqu* au passage de r Allier : marche accélérée dans la direction du nord, pour gagner le temps de rétablir un pont (non loin de Varenne), dans la région de Lapalisse; 2® de là, marche très-précipitée dans la direction du sud-est (disons de Roanne), jusqu'au-

Dandam omnibus operam ui acceptum incommodum virtule sarciretur; gttod si esset factum, deirimentutn in bonum verteret, uti ad Gergoviam acckiissei, atgue ii qui ante dimicare Umuissentj ultro se prcelio offerreni. [Debeli. Civ.,111, Lxxiii.)

delà de la Loire, puis continuée modérément jusque dans la vallée de la Saône (disons entre Lyon et Mâcon) ; — là, comme nous allons le prouver ci-après, séjour pour refaire t armée, la restaurer et la raffermir; — puis enfin 3" acheminement au pas ordinaire dans la direction du pays des Sénons (c'est-à-dire du nord), à la rencpntre de Labienus, lequel, de son côté, comme nous allons le voir^ bien que vainqueur des Parisiens et d'autres cités voisines, fait retraite du pays de Lutèce dans la direction du sud.

Mais prouvons d'abord ce que nous venons d'avancer et qu'il importe d'établir avec certitude, à savoir que, avant de marcher dans la direction du pays des Sénons pour opérer sa jonction avec Labienus, César fil un long séjour dans ce pays abondant et tranquille où il parvint après avoir passé la Loire à gué. Bien que l'auteur des Commentaires n'indique pas d'une manière distincte ce temps d'arrêt prolongé sur la rive droite de la Loire , et que son style glisse d'un seul trait jusqu'à la nouvelle marche de l'armée dans la direction du pays des Sénons (sans doute encore pour écarter la pensée d'une fuite des légions) , néanmoins l'ensemble du récit nous paraît impliquer nécessairement ce temps d'arrêt prolongé au-delà de la Ix)ire. En effet, d'une part, précédemment, avant de passer la Loire, César nous a montré ce fleuve grossi par la fonte des neiges, — Liger ex nivibus creverat, — et d'une autre part, maintenant qu'il a passé la Loire, nous le voyons trouvant des blés sur pied, — frumentumque in agris nac-

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ius^] — €i ces blés sont mûrs, puisque son armée s'en rassasie, — repleto his rébus exercitu. — Or, quand les blés sont mûrs, il y a longtemps que les neiges sont fondues, dans le climat de la Loire et de la Saône ; par conséquenti César a fait un long séjour dans ce pays abondant et tranquille où il se jeta, à l'est du cours supérieur de la Loire, et où il rassasia son armée affamée. Nous allons en trouver une nouvelle preuve, dans l'expédition de Labienus contre les Sénons et les Parisiens.

S IV. — Expédition de Labienas contre les Sénons et les Parisiens. — Bataille près de Lutèce : Labienas, quoique victorieux, fait retraite au sud ; jonction des deux corps d*armée des Romains.

Au moment où César quittait l'assemblée des Éduens à Decetia (Decize) pour aller attaquer l'oppidum de Gergovia chez les Arvernes, il avait envoyé Labienus en expédition dans le pays des Sénons et des Parisiens, avec quatre légions, à savoir : deux légions qui furent remises à ce lieutenant à Decetia même, et deux autres qu'il dut prendre avec lui en passant à Agendicum (Sens), où elles gardaient les bagages de toute l'armée.

Nous avons déjà eu l'occasion de dire, dans notre précédent volume (p. 205), que Labienus, parti d' Agendicum avec ces quatre légions, arriva dans le pays des Parisiens par la rive gauche de la Seine ; que, de ce côté -là, n'ayant

< Tel est bien le sens de cette expression dans les Commentaires, à en joger par plusieurs autres passages, notamment : De belL Gall., I, xvi, tl ; -^ De beU. Civ., III, lxxxi.

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pu forcer le passage d'un marécage, qui vient de très-loin se dégorger dans la Seine, et derrière lequel le général des Parisiens, Camulogène, avait pris position , Labienus rebroussa chemin, pour aller passer la Seine à Melodunum (Melun), d'où il coDunença à s'acheminer de nouveau vers Lutèce, en suivant le cours du fleuve, sur la rive droite. César ne dit jusque-là rien de plus, et par conséquent, jusqu'à nouvelle indication de sa part, Labienus est censé être en marche de Melun vers Lutèce, par la rive droite , de la Seine; pendant que Camulogène, de son côté, est censé rester dans sa position sur la rive gauche^ derrière le marécage indiqué (c'est-à-dire, selon nous, derrière le cours de la Bièvre, au versant de la montagne Sainte- Geneviève de ce côté-là).

Si nous tâchons ainsi de bien préciser les choses, c'est que, dans V Histoire de Jules César par Napoléon III, qui a paru depuis S on a adopté, au sujet de cette expédition de Labienus (t. II, p. 245 et suiv.), une opinion tout à fait différente de la nôtre, soit relativement aux lieux dont il s'agit (ainsi Camulogène aurait pris position^ non derrière la Bièvre, mais derrière l'Essonne, en face de Corbeil), soit relativement à l'attitude offensive ou défensive de l'une ou de l'autre armée, dans la bataille qui va se livrer sur les bords de la Seine, au voisinage de Lutèce ; ce qui nous oblige à tâcher d'asseoir notre propre opinion solidement sur les textes mêmes de César. On verra, d'ailleurs, qu'il

* HlsMre de JtUei César, Paris, Imprimerie impériale, t. U, 1866.

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est très-important de se rendre exactement compte de cette expédition de Labienus, non-seulement à cause de Tintérêt qu'elle mérite par elle-même, mais encore et surtout parce que le récit de César à ce sujet va nous fournir de précieux renseignements et sur l'attitude militaire de l'armée des Parisiens, et sur celle des armées romaines actuellement séparées , et sur la contrée de la Gaule oH se trouve présentement César lui-mèmci avec les six légions qui viennent de passer si précipitamment la Loire grossie par la fonte des neiges. '

Citons d'abord les textes. Le cours ^'eau marécageux derrière lequel Camulogène avait pris position avec son année, et qui força Labienus à rebrousser chemin du côté de Melun pour y passer la Seine, est indiqué par César en ces termes : — « Un cours d'eau marécageux qui vient de fort loin se dégoi^er dans la Seine, et qui, sur toute son étendue, rend le passage presque impraticable. — Is (Camuloçenus) quum animadvertisset perpetuam esse paludem, çu3s influeret in Sequanam^ atque illum omnem locum magnopere impediret^ hic consedit. » — (Vil, lvii).

V Essonne et la Bièvre présentent presque également ces conditions topographiques; cependant nous avons tout d'abord présumé qu'il s'agissait ici de la Bièvre, parce que Camulogène, posté derrière ce cours d'eau ma-*> récageuxau versant de la montagne Sainte Geneviève, s'y fût trouvé dans une position naturellement très-^forte et qui couvrait Lutèce ; où il avait sous la main des vivres et des renforts, et où^ en cas de revers, il eût pu trouver un

refuge sûr; tandis que la j)osition sur l'Essonne n'eût point offert les mêmes avantages.

Labienusi de son côté, s'achemine de Melun vers Lutèce par la rive droite du fleure : sans doute pour aller attaquer la place par cette rive droite, où il n'y a ni cours d'eau marécageux, ni montagne, et où les légions pourront combattre de plain-pied avec tous les avantages de leurs armes. Voici comment César rapporte cette marche de Labienus : — « Labienus part de son camp en silence à la troisième veillé (à minuit), et, prenant le même chemin qu'il avait suivi en venant, il parvient à Melun... Il s'empare de cet oppidum sans résistance. Ayant rétabli le pont, que les ennemis avaient coupé les jours précédents, il y fait passer son armée, et conmaence à s'acheminer vers Lutèce en suivant le cours du fleuve. Les ennemis. . .» — Labienus silentio e castris tertia vigilia egresm^, eodem quo venerat itinere Melodunum pervertit.. . Sine contentione oppidopotitur. Refecto ponte, quem superioribus diebus hostes resciderant^ exercitum traducit, et secundo flumine ad Lutetiamiter facere cœpit. Hostes...» (VII, lviii.) — Jusqu'ici donc, tout est très^clair dans le récit, sauf que la désignation du cours d'eau marécageux dont il s'agit plus haut n'est point assez explicite ; et la situation respective des armées est bien telle que nous l'avons indiquée.

Remarquons avec le plus grand soin que, dans cet état de choses, il est absolument incontestable que Labienus a f offensive^ tandis que les Gaulois se tiennent sur la défen-

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sive^ et tâchent de couvrir Lutèce. Mais, à l'instant même, tout Ya subitement changer d'aspect : les Gaulois vont prendre t offensive, comme il est facile de le constater*

En effet, César ajoute (et c'est le nœud de son récit, où le lecteur sans défiance peut se laisser surprendre) : « Les ennemis, informés de la chose (de la marche de Labienus ifers Lulèce) par ceux qui s'étaient enfuis de Melun, or^ doment d incendier Lutèce et de couper les ponts de cet oppidum; eux-mêmes, partant du marais qui est sur les rives de la Seine ^ vis-à-vis de Lutèce, vont preruire position en face du camp de Labienus. — Déjà l'on entendait dire que César avait levé le siège de Gergovia...» — HosteSy recognita ab iis qui Meloduno fugerant^ Lutetiam incendipontesgue ejus oppidi rescindi jubent ; ipsi^profecti a palude in ripis (ad ripas) Sequanœ e regione Lutetiœ, contra Labieni castra considunt * • — Jam Cœsar a Gergovia discessisse audiebatur... (LVIII, lix.)

Voilà bien des choses dans ce peu de lignes. Quand César passe si vite dans son récit, cela peut faire soup-, çonner à bon droit (comme dans un cas précédent) qu'il y

' La variante — ad ripas — ne changerait nullement le sens que nous doDDons à ce membre de phrase; car César vient de dire plus haut, dans le même sens : Noviodunwn erat oppidum jEdvorwn, ad ripas Ligeris appor^ tnolocopositum. (VII, lt.)

Nous pourrions, au besoin, motiver notre version de ce dernier membre de phrase sur Tanalogie avec divers autres textes de César qui nous ont présenté la même forme de langage, tels que ceux-ci : Csesar in hiberna in SsfiÊanos exercitum deduxit, (VI, xlui.) — Ipsty in CarmUes, Andes, Tûmes... legionibus in hiberna deductis^ injtaliam prqfeetus est. (II, xxxv.) - Qmtuor {legiones) reliquas in Senonum finibiu Agendici in hibernis coU

226 JULES CÉSAR EN GAULE, Comment. VIL

a là beaucoup à regarder et à dire. Nous allons donc examiner ce texte-ci avec beaucoup d'attention .

11 s'y trouve un mot — jubent — qui jette la lumière sur tout son ensemble. « Les ennemis, informés de la chose (de la marche de Labienus vers Lutèce), ordonnent — jubent^ — dit César, d'incendier Lutèce et de couper les ponts de cet oppidum, y» Or le verbe jubent^ employé seul, implique strictement la présence simultanée en un même lieu, et de ceux qui ordonnent, et de ceux qui obéissent ^ Ainsi, d'après ce texte, lorsque Gamulogène ordonnait d'incendier Lutèce et de couper les ponts de cet oppidum, il était réellement campé derrière le marécage de la Bièvre, sur la rive gauche de la Seine, vis-à-vis de Lutèce; et c'est bien de là qu'il est parti, pour aller, dans la direction de Melun, prendre position sur cette même rive gauche, en face du camp de Labienus, établi sur la rive droite. Par conséquent, Gamulogène était resté là, dans sa position primitive derrière la Bièvre, pendant que Labienus allait passer la Seine à Melun, et il y est resté jusqu'au moment présent, où César nous le montre partant de cette même position primitive. Ceci est déjà une chose intéressante pour l'histoire ancienne de Paris.

> Quand celai qui ordonne est éloigné de celui qui doit obéir, César ue manque pas d'employer conjointement au verbe Jubere un autre verbe ^ par exemple, mUterej qui indique la transmission de Tordre à distance. Ainsi, au sujet des ordres qu'il donna, de Samarobriva, à Crassus et à Fabius, qui étaient éloignés de cette yllle, il s'eiprime ainsi : Nuntium in Bellovacos ad M, Crassum quesstoretnmiUU..,jubet média nocte legionem proficiscl,,. alterum ad C. Fabium legaium mittit, tU in Atrebaiium fines kffionêm addueat» (V, xlt).

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Mais ces déterminations prennent une importance capitale par la lumière qu'elles vont jeter ci-après sur tous les événements de l'expédition de Labienus contre les Se- D0D8 et les Parisiens.

Dans V Histoire de Jules César, on s'est rendu compte très-différemment, soit du sens du texte que nous venons de citer, soit des lieux désignés dans ce texte ; et nous ne pouvons nous dispenser de présenter, à ce sujet, quelques observations fort brèves. Voici ce qu'on lit dans cet ouvrage (t. II, p. 247) :

tt Peu de jours auparavant, les habitants (de Meiun) avaient coupé le pont qui unissait l'île à la rive droite ; Labienus le rétablit, le fit passer à ses troupes et se dirigea vers Lutèce, où il arriva avant Camulogètie. Il prit position vers l'endroit où est aujourd'hui Saint- Germain-^ tAuxerrois. Camulogène, averti par ceux qui s'étaient enfuis de Melun, quitte sa position sur F Essonne, retourne à Lutèce, ordonne de tincendier et de .couper les ponts^ puis vient camper sur la rive gauche de la Seine, en face de loppidum, c'est-à-dire vers l'emplacement actuel de r^fe/ de Cluny. »

Pour critiquer à fond ce passage de V Histoire de Jules Char, nous aurions besoin de savoir comment on s'est rendu compte grammaticalement du texte qui s'y rapporte. .

Hais qu'il nous soit seulement permis de demander où 1 on a pu voir que Labienus arriva à Lutèce avant Camu^ hgène? Évidemment c'est là une assertion tout à fait gratuite et une liberté grande^ que^ pour notre part, nous

228 JULES CÉSAR EN GAULE, Gomment. VII.

n'eussions point osé nous permettre avec Tauteur des Commentaires. De plus, nous allons être informé ci-après que Labienus, dans sa marche de Melun vers Lutèce, était accompagné d'une flottille de très-grandes barques (naves). Comment donc, s'il eût pris Tavance sur Camulogène, tant de grandes barques eussent-elles pu passer à l'embouchure de l'Essonne, sans que Camulogène et tous ses Gaulois les eussent aperçues de leur position, qui dominait le cours de la Seine dans une étendue de 3 ou 4 kilomètres ? Et, dès lors y comment Labienus eût-il pu arriver à Lutèce avant ces Gaulois? Il paraît toutefois qu'on a justement apprécié l'exigence du verbe jubent dans le texte de César , et reconnu que la position de Camulogène sur l'Essonne était inconciliable avec l'emploi de ce verbe. Mais qu'a-t-on fait? Au lieu de rectifier son opinion en conséquence, on a modifié le texte lui-même, on a interverti l'ordre de succession des événements; on a fait partir Camulogène de sa position primitive, avant d avoir orûfonn^ d'incendier Lutèce et de couper les ponts ; bien que César dise le contraire, à savoir : <K que Camulogène partit de sa position derrière le marais vis-à-vis de Lutèce, après avoir ordonné d'incendier Lutèce et de couper les ponts. t>

Tout cela ne s'accorde donc guère avec le texte des Commentaires de César. Et l'on nous permettra, sans doute, de nous borner à ces observations, pour en revenir à l'examen de ce texte même.

A en croire César, les Parisiens auraient incendié leur

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ville et coupé les ponts de leur île parce que des fugitifs de Mehtn seraient venus les informev de la marche de Lalnenus vers Lutèce par la rive droite de la Seine. Mais alors pourquoi n'avaieut*ils pas déjà auparavant incendié cette même Lutèce, quand ce même Labienus y arrivait par la rive gauche, d'où le passage dans l'île était plus facile ? C'est là d'ailleurs, il faut en convenir, une singulière manière de défendre une ville menacée par l'arrivée de Teoiieroi, que de l'incendier soi-même tout d'abord. Et les Romains eux-mêmes eussent-ils pu faire pis que d'incendier Lutèce ?

Et, du reste^ comment croire que Camulogène, ce vieux guerrier, élevé à Thonneur du commandement de l'armée gauloise à cause de sa science sans égale des choses de la guerre, — propter singularem scientiam rei militariSj — n'ait eu précédemment aucun souci de savoir où Labienus allait quand il rebroussa chemin devant lui; s'il se dirigeait sur Melun, ou s'il allait faire un détour à droite pour revenir ensuite sur Lutèce par la route de Genabum? Et, par conséquent, peut-on croire qu'il ait fallu que des fugitifs de Melun vinssent lui apprendre ce que Labienus avait fait ? César dit bien que a Labienus était sorti de son camp en silence, à minuit » ; mais, dans le silence général de la nuit, le départ de vingt-quatre mille hommes avait-il pu s'effectuer sans qu'on l'entendît d'une position certainement très-voisine ? Et, ne l'eût-on nullement entendu de la position de Camulogène, que trois ou quatre heures plus tard (dès l'aube du jour en plein été).

9» JULES GËSAR EN GAULE, Comment. VIL

on eût wi la place vide, et que les cavaliers gaulois n*eussrat pas eu longtemps à courir avant de revoir Tarmée ennemie) pour en rapporter des nouvelles au vieux chef : lequel, dès lors, ne pouvait manquer de la faire suivre de tr^s^près et surveiller avec soin de toutes parts.

Pourquoi enfin Gamulogène aurait-il conduit l'armée gauloise en face du camp de Labienus, sur la rive opposée de la Seine? Assurément il ne pouvait plus avoir aucun souci de protéger Lutèce, qui n'était plus qu'un monceau de cendres. Et même les Gaulois pouvaient-ils se douter que Labienus, de son côté, eût déjà l'intention de repasser la Seine, lui qui venait de la passer à Melun si peu de temps auparavant? Le véritable motif de l'incendie de Lutèce par les Parisiens eux-mêmes, et du départ simultané de l'armée gauloise pour aller prendre position sur la rive gauche de la Seine, en face des légions de Labienus campées sur l'autre rive, ne peut donc pas être celui qu'indique César, c'est-à-dire la marche de Labienus vers Lutèce par la rive droite du fleuve.

Mais cet incendie de Lutèce par les Parisiens euxmêmes, en nous rappelant tant d'autres incendies de villes de la Gaule allumés par leurs propres habitants, nous révèle sa véritable cause, et en même temps le motif de cette marche de l'armée des Parisiens, qui va prendre position en face du camp de Labienus. C'est que déjà la nouvelle des événements de Gergovia est parvenue dans le pays de Lutèce, et que les Parisiens tiennent parole à Vercingetorix ; c'est que maintenant chez les Parisiens,

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comme précédemment chez les Bituriges, comme à No- Tiodanura sur la Loire, on met à exécution la tactique de Vercingetorix : Tincendie dans toute la Gaule contre rennemi commun; en un mot, c'est que les Parisiens prenr nentà l'instant Toffensive, et qu'ils se proposent d'empêcher k corps d armée de Labienus de repasser la Seine et de rejoindre celui de César.

Voilà pourquoi ils vont prendre position en face du camp de Labienus, — contra Labieni castra considunt : — bien résolus à lui couper la retraite, quel que puisse être pour eux le péril d'une telle entreprise. Ce fut là, certes, un acte courageux et patriotique de la part des ancêtres des Parisiens. Honneur à eux !

Ainsi, on Voit assez clairement que César^ pour cacher au lecteur des Commentaires les conséquences alarmantes de sa défaite de Gergovia et de sa fuite au-delà de la Loire, a eu recours à un petit anachronisme et a coupé Tenchainement naturel des faits, en mentionnant dans ce texte V effet avant la cause, c'est-à-dire le changement subit d'attitude militaire chez les Parisiens avant la nouvelle des événements de Gergovia, qui leur était dès lors parvenue, et qui fut la cause manifeste de ce changement subit d'attitude militaire. Il est évident que, pour donner le change sur la gravité de ces événements, César, dans son récit de l'expédition de Labienus, a indiqué les mouvements des armées d'une manière sommaire et avec des motifs illusoires avant d'en venir à parler de cette importante nouvelle, qui pouvait expliquer d'une manière très-

^32 JULES CËSAR EN GAULE^ Comment. Vil.

claire, sinon à son gré, tous ces mouvements des deux armées dans le voisinage de Lutèce, et qu'il va maintenant nous laisser connaître. Car il faut bien qu'il en vienne à parler d'une nouvelle si grave, qui dut nécessairement causer de grandes inquiétudes à Labienus et préoccuper tout le monde dans son armée. L'effet qu^elle produisit est rapporté dans les Commentaires de la manière suivante : (( Déjà Ton entendait dire que César s'était retiré de devant Gergovia ; déjà couraient des rumeurs de la défection des Éduens et d'un nouveau mouvement de toute la Gaule ; et les Gaulois, dans leurs entretiens, affirmaient comme positif que César, n'ayant pas pu- s'ouvrir un chemin et passer la Loire, avait été forcé, par le manque de blé, de se diriger à la hâte sur la Province. Les Bellovaques\ qui étaient déjà peu disposés à rester fidèles, apprenant la défection des Éduens, se mirent à rassembler des troupes et à faire ouvertement des préparatifs de guerre. Dès lors Labienus^ en présence d'un tel changement dans Vétat des choses^ comprit qu'il devait renoncer à tous ses projets primitifs^ et prendre un parti bien différent. Et il ne pensa plus ni à rien conquérir^ ni à attaquer les ennemis, mais bien à ramener son armée saine et sauve à Agendicum. Car, d'un côté, les Bellovaques, qui ont en Gaule un grand renom de bravoure, le serraient de près ; et de l'autre côté se tenait Camulogène, avec une armée rangée en bataille et prête à combattre. Outre cela, un grand

* Peuple du pays de Beauvais,

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fleuve retenait les légions séparées de leurs ressources et de leurs bagages. En face de si grandes difficultés qui se présentaient subitement^ Labienus vit qu'il fallait recourir à une détermination énergique.

« C'est pourquoi, vers la fin du jour, il assemble le conseil, et, après une exhortation à exécuter ponctuellement et avec activité les ordres qu'il va donner, il désigne pour commander chacune des barques qu'il a amenées de Mdun autant de chevaliers romains ; et dès la fin de la première veille (dès neuf heures du soir), il leur donne Tordre de suivre en silence le cours du fleuve jusqu'à la distance de quatre mille pas (6 kilomètres) et de l'attendre là. Il fait rester à la garde du camp cinq cohortes qu'il juge les moins aguerries. Il ordonne aux cinq. cohortes restantes de la même légion * de partir à minuit, en remontant le long du fleuve avec tous les bagages et en faisant beaucoup de tumulte; de plus, il fait chercher de tous côtés des bateaux et les envoie dans la même direction, en recommandant de ramer avec beaucoup de bruit. Et, peu après, lui-même, sortant avec trois légions, se dirige sur le point où il avait ordonné d'aborder avec les barques .

« Lorsqu'on y fut arrivé, les sentinelles des ennemis placées /a, comme ils en avaient placé tout le long du fleuve^ ne se doutant de rien, attendu qu'un violent orage s'était subitement élevé, sont massacrées par 7ios éclaîreurs; et

' Qainqw efusdem legionis reliquas, - On voit ici d'une manière certaine que dans Vannée de César une légion était composée de dix cohortes.

234 JULES CÉSAR EN GAULE, Comment. VIL

bien vite Tarmée avec la cavalerie sont transportées sur l'autre rive, par les soins des chevaliers romains que La* bienus avait chargés de cette opération.

a A rapproche du jour, on vient presque en même temps annoncer aux ennemis que, contre Thabitude des Romains, il se fait dans leur camp beaucoup de tumulte, et que des troupes en grand nombre remontent le long du fleuve, et qu'on entend aussi de ce côté-là un bruit de rames ; et qu'en même temps, à une petite distance en aval, des troupes passent le fleuve sur des barques. A cette nouvelle, croyant que les légions traversent la Seine sur trois points, et que, complètement troublées par la défection des Éduens, elles se disposent à prendre la fuite, — fugam parare^ j — le chef gaulois divise aussi de son côté

» Fîtgam parare, — Dans V Histoire de Jules César il est dit (t. H, p. 249, en note) : « Nous n'avons pas reproduit cesmoiSt fugam parare^ parce^que ce passage nous a toujours paru inintelligible. Comment, en effet, les Gaulois, en voyant les Romains prêts à passer la Seine de vive force, pouvaient-ils croire à une fuite de leur part? »

De notre côté, nous nous croyons obligé à reproduire cette même expression du récit de César, et elle nous parait très-claire à comprendre et trèsnaturellement placée là.

En effet, il est bien vrai que d'ordinaire le mot fUgam, fuite, est employé pour indiquer l'action de courir sous l'impulsion de la terreur, et que ce n'est point le fait actuel des légions. Mais ici, où ce mot est placé dans la bouche d'un ennemi des Romains et accompagné du verbe parare, se disposer à, se préparer à, évidemment il ne présente plus qu'un sens hostile et très-atténué ; et il n'indique plus que l'action de sortir à la hâte d'une situation devenue tout à coup très-périlleuse, ce qui est ici le fait incontestable d'après le texte même des Commentaires. Or, en exagérant ainsi la vérité et en prêtant ici à l'ennemi cette pensée que les légions se disposent à s'enfuir^ au lieu de dire simplement qu'elles se disposent à faire retraite du pays des Parisiens, César a pu avoir ses motifs : ne fûtce que de faire accroire au lecteur, à la plus grande gloire des Romains, que Labienus, par sa ruse de

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ses troupes en trois corps : il laisse un poste en face du camp des Romains, il charge un petit détachement de suivre de près les bateaux qui remontent vers Melun, et il em* mène tout le reste de son armée contre Labienus.

a Au point du jour, le passage des nôtres était complètement effectué, et l'on apercevait les ennemis arrivant en ordre de bataille. Labienus, après avoir encouragé les soldats..., donne le signal du combat...

c Cette bataille terminée, Labienus revient à Açendicum (Sens) où avaient été laissés les bagages de toute Tarmée; de là, avec toutes ses troupes, il parvient auprès de César. »

— LIX, tX, tXI, LU.

En pesant avec soin les expressions employées ici par César, et en appréciant avec attention les faits qu'il raconte, faits qui doivent ici, comme toujours, l'emporter sur les paroles, il est aisé de reconnaître la liaison naturelle qui existe entre les événements qui viennent d'avoir lieu du côté de Gergovia sur les rives de l'Allier et de la Loire, et ceux qui surviennent maintenant sur les rives de la Seine.

Évidemment, à la nouvelle des événements de Gergovia, les Parisiens, qui avaient été des premiers à s'entendre avec Vercingetorix, lui tiennent parole et prennent immédiatement l'offensive, en mettant à exécution la tactique

guerre, avait réussi à tromper Tœil vigilant du vieux chef Camulogëne. Mais Texamen attentif du récit de César, avec un peu de réflexion, va bientôt ooas laisser apercevoir que ce mot fugaim pourrait avoir été placé là dans Hotérèt politique du narrateur lui-même.

236 JULES CÉSAR EN GAULE, Comment. VH.

adoptée contre rennemi commun. Ils incendient donc Lutèce de leurs propres mains, et détruisent ainsi tous les vivres, toutes les ressources que Labienus eût pu y trouver. Puis Gamulogène, avec les troupes, abandonnant ce monceau de cendres fumantes, part de la montagne Sainte-Geneviève et va prendre position en face du camp de Labienus, dans la courageuse intention de lui disputer le passage du fleuve et de lui barrer la retraite au sud ; pendant que les Bellovaques, de leur côté, courent aux armes pour venir harceler Labienus sur ses derrières et aussi lui couper les vivres.

Voilà dans quelle situation périlleuse le contre-coup des revers de César du côté de Gergovia avait jeté son lieutenant Labienus du côté de Lutèce ! voilà ce que Torgueil militaire de Tillustre guerrier avait intérêt à cacher par l'anachronisme signalé plus haut et au moyen duquel il rattache la prise d'armes des Parisiens et des Sénons à un motif sans valeur, au cri d'alarme de quelques fuyards échappés de Melun devant Labienus.

Labienus, dans la ruse de guerre qu'il a employée pour passer plus facilement la Seine, a-t-il réussi à tromper l'œil vigilant du vieux chef gaulois, comme César le donne à entendre? Certainement non. Les faits rapportés permettraient bien de croire que Labienus eût réussi, à la faveur des ténèbres d'une nuit d'orage, à faire filer en dérive ses grandes barques, une à une, sans que les Gaulois s'en fussent aperçus ou y eussent attaché de l'importance ; mais, pour ce qui concerne tous les autres détails

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de cette ruse de Labienus, les faits démontrent que Gamulogène en a été informé dès l'instant même de leur mise à exécution. Ne voyons-nous pas, en effet, qu'aussitôt Gamul(^ène, de son côté, divise son armée exactement de même que Labienus le fait du sien, et qu'il règle tous ses mouvements sur ceux de l'ennemi? Ainsi, d'un côté du fleuve^ Labienus, laissant cinq cohortes d'une légion (3, 000 hommes) à la garde de son camp, envoie en amont, du côté de Melun, les cinq autres cohortes de la même légion (3,000 hommes); puis il part lui-même avec trois légions (18,000 hommes) pour aller passer la Seine en aval de son camp, sur ces barques qu'il y a envoyées d'avance. Aussitôt, de l'autre côté du Qeuve, Gamulogène, laissant de même une garde, j^ra?sidio, en face du camp romain, envoie de même un petit détachement, — parva manu, — dans la direction de Melun ; puis lui-même aussi conduit tout le reste de son armée, — reliquas copias, — contre Labienus. Par conséquent, plus d'un éclaireur gaulois a dû sans doute, pendant cette nuit de tempête, traverser la Seine à la nage, pour aller observer de près ce qui se passait dans le camp des Romains, guetter les troupes qui en sortaient, estimer leur nombre, s'assurer de la direction qu'elles prenaient, apprécier aussi le nombre de celles qui y restaient, etc., et venir rendre compte de tout cela à Gamulogène. Quant aux sentinelles gauloises surprises à l'ioiproviste et massacrées, de quelle utilité eût pu être un cri d'alarme poussé par elles, en présence d'une armée romaine et à la distance où était encore en ce moment l'armée gauloise ?

238 JULES CÉSAR EN GAULE, Comment. VII.

Du reste il est clair que cette armée gauloise était déjà sur pied. Ces détails du récit ne seraient donc qu'une mise en scène, sauf que nous en découvrions quelque autre motif, car nous rencontrons ici de nouveau le mot de f^iite.

Cherchons d'abord sur quel point du cours de la Seine, entre Melun et Lutèce, étaient ainsi campés Labienus et Camulogène, Tun en face de l'autre. Il est impossible de déterminer ce point avec précision, faute d'indications suffisantes. Nous savons seulement, d'après tout ce qui a été dit ci-dessus, que le camp de Labienus était placé près de la Seine, sur la rive droite, en aval et notablement loin de Melun, et à plus de quatre milles romains (6 kilom.) en amont de Lutèce. Si donc on admet, comme stratégiquement probable, qu'il ait été placé au bord du plateau de la forêt de Sénart, dans cette hypothèse, le passage du fleuve et la bataille qui fut livrée sur la rive gauche auraient eu lieu dans le voisinage de Juvisy ou d'Âthis- Mons, terrain qui se prête naturellement à toutes les manœuvres décrites dans le récit de la bataille .

Nous ne reviendrons pas sur les péripéties de cette bataille gagnée par Labienus, où toute taile droite de r armée parisienne se fit tuer sur place avec le noble ffuer^ rier qui la commandait, sans qu'un seul homme songeât à lâcher pied, dit César lui-même. Fait mémorable, acte héroïque tel que les annales militaires de notre race n^en présentent point de plus beau 1 Nous avons déjà eu l'oc-^ casion d'en parler, pour constater la supériorité incomparable des armes de main des légionnaires relativement à

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celles des Gauloise On peut donc dire que, dans celle occasion, la victoire a mis en lumière à la fois et la puissance des armes qui étaient dans jes mains des vainqueurs, et l'énergie du courage qui était dans le cœur des vaincus. L'avantage des armes peut se perdre ; le courage se perpétue dans le sang des peuples. A qui donc revient la gloire de cette bataille ? Les Romains, à la vérité, ont pu joindre au butin de Genabum et d'Avaricum les dépouilles sanglantes de ces anciens Parisiens, morts pour rindépendance de la Gaule ; mais, certes, une telle mort pour une telle cause permet aux Parisiens modernes d'invoquer avec orgueil le nom de leurs aïeux, et celui du premier chef connu de leur antique cité.

Cette expédition de Labienus doit donc être rattachée aux autres événements de la septième campagne de Gaule de la^ manière suivante. César, après avoir tiré vengeance des Camutes à Genabum , des Bituriges à Avaricum, et avoir, autant que possible, consolidé à Decetia les liens de son alliance avec les Éduens, voyant qu*il restait encore deux foyers principaux où le souffle de la liberté ranimait le feu de la guerre, résolut d'en finir des deux côtés à la fois. Il partit donc de Decetia avec six légions accompagnées de cavalerie éduenne et se porta au sud contre les Anemes et leurs clients, réunis sous le commandement

' Voir dans notre précédent volume, page 135 et suivantes, où cette importante question a été traitée avec les développements convenables. Nos co&cl usions à ce sujet ont été, après la publication de ce volume en 1865, tioguliërement confirmées par les terribles avantages résultant des armes perfectionnées de notre temps.

S40 JULES CÉSAR EN GAULE, Comment. VIL

de Vercingetorix ; et il envoya au nord Labienus avec quatre légions contre les Sénons et les Parisiens, réunis sous le commandement de Gamulogène. On a vu précédemment ce qui advint à César. On vient de voir que Labienus en ressentit le contre-coup, et que, à un certain moment^ il se trouva sur la rive droite de la Seine, entre Melun et Lutèce, dans une position très-périlleuse, tout à fait comparable à celle où s'était trouvé César lui-même sur la rive gauche de la Loire, dans la région de Lapalisse. César s'en était tiré par une course précipitée, par une véritable fuite : Labienus s'en est tiré par une victoire. On savait tout cela à Rome quand César dictait ses Commentaires. La comparaison des deux guerriers romains dans ces deux situations semblables s'offrait à la pensée de tous ; elle était délicate pour la renommée de l'illustre écrivain militaire : de là, peut-être, l'expression fugam parare^ qu'on rencontre dans son récit de l'expédition de Labienus contre les Parisiens, après qu'il eût été obligé de le prononcer au sujet de sa propre expédition contre les Arvernes. En effet, prononcer le mot de fuite au sujet des mouvements de Labienus , qui évidemment n'avait point fui, n'était-ce pas induire de nouveau le lecteur des Commentaires à croire qu'on avait bien pu commettre la même erreur à l'égard de César ? Et ce mot utile que le narrateur ne pouvait prononcer de lui-même, il le met dans la bouche de l'ennemi. Procédé remarquable auquel César a eu recours plus d'une fois dans les circonstances délicates, et que nous aurons à apprécier dans une autre

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occasion tout à fait semblable, et beaucoup plus importante.

Remarquons encore que César ici ne blâme nullement Labienus d'avoir, sur les affirmations des Gaulois relatives au ebangement survenu tout à coup dans l'état des choses, pris le parti de faire retraite du pays de Lutèce. Ainsi il ne le blâme point d'avoir accordé aux paroles de TenDemi cette même confiance aveugle qu'il a si amèrement blâmée dans Titurius Sabinus, au sujet du désastre éprouvé par cet autre lieutenant, pour avoir, sur des affirmations semblables d'Ambiorix, pris le parti de faire retraite d'Âduatuca. César serait donc ici en contradiction avec lui-même, ou bien il aurait jugé la conduite de ses lieutenants d'après le résultat, non d'après les règles de la prudence militaire. Mais peuNêtre ne nous dit-il pas toute la vérité. En effet, comment admettre qu'un homme de guerre tel que Labienus, qui fut presque un émule de César, ait agi dans des circonstances si graves avec tant de légèreté ? On doit donc plutôt présumer que César lui-même aura, par quelqu'un de ces moyens occultes dont il disposait, informé Labienus des événements survenus dans le pays des Arveraes, et de ce qu'il avait à faire en de telles conjonctures.

Nous avons vu d'ailleurs, dans la maturité des blés sur pied, dont César rassasia son armée après avoir passé la Loire à l'époque de la fonte des neiges, une preuve positive qu'il fît un long séjour au-delà de la Loire^ avant de

se mettre en marche dans la direction du pays des Sénons. 11. i6

De plus, la position des seuls gués où il ait pu passer la Loire nous a fait reconnaître qu'il dut séjourner ainsi dans la région inférieure de la vallée de la Saône. Main* tenant examinons le complément d'indications de la même nature que présente le récit de l'expédition de Labienus contre les Parisiens. Nous nous contenterons d'y signaler à ce point de vue trois choses.

La première, c'est la concordance parfaite de la nouvelle apportée à Lutèce, ou de l'écho des événements de Gergovia, avec l'appréciation que nous avons faite nousmême de ces événements. En effet. César, selon nous, s'étant d'abord jeté à l'est du cours supérieur de la Loire, et y ayant séjourné pour refsure son armée, il en résulte qu'il se trouvait à l'écart, tout près de la Province, pendant que les porteurs de nouvelles couraient au nord ; par conséquent, ceux -ci ont dû terminer leur rapport en disant, comme l'indique le récit : il est parti du côté de la Pro* vince (seconde preuve du séjour de César dans la vallée de la Saône, pour raffermir et refaire son armée). Si, au contraire, César eût tout de suite marché au nord, dans la même direction que les porteurs de nouvelles, ceux-ci eussent naturellement dû terminer leur rapport d'une manière tout à fait différente, en disant : il vient de ce côté.

Mais surtout pesons bien cette expression du récit de César : a Alors Labienus, en présence d'un tel changement dans l'état des choses, — tanta rerum commutatione^ •— ^ ne songe plus qu'à ramener son armée saine et sauve à

DEUXIÉLME ÉPOQUE, Chap. II, § jv. 243

Agendicum. » Ce changement si grand dans Tétat des choses nous paraît impliquer presque nécessairement que César, toujours vainqueur, vient d'être vaincu ; que César, toujours si prompt à attaquer l'ennemi et à le poursuivre, Tient de prendre la fuite. Du reste, si Ton n'admet pas cela, comment comprendre que Labienus vainqueur ne songe plus qu'à faire retraite du côté du sud ?

La seconde chose à remarquer, c'est l'insistance avec laquelle César, ici encore, pour la troisième fois, tend à induire en erreur le lecteur des Commentaires, au sujet des conditions géographiques dans lesquelles il s'est trouvé entre la Loire et l'Allier. En effet, il est bien vrai que, la Loire étant supposée infranchissable, si César ne pouvait plus tenir dans sa position {près de Lapalisse), il se trouvait forcé de se retirer vers la Province, comme il le ré* pète ici : — inierclusum itinere et Ligere Cœsarem, inopia frumenti coactum in Provindam contendisse. — Mais, si le lecteur, qui sait maintenant que César a passé la Loire, en concluait (ce qui serait naturel] que la nouvelle apportée dans le pays de Lutèce est fausse de tous points, et que César s'est au contraire éloigné de la Province, il tomberait dans l'erreur. En effet (rappelons-le nous* mème encore une dernière fois) : outre le chemin qui mène dans la Province à travers les Cévennes et sans passer la Loire, tout le monde aujourd'hui sait qu'il en existe deux autres, bien meilleurs ; et que, pour prendre Ton ou l'autre de ces deux derniers chemins de la Pro* tince à partir de Lapalisse, il faut passer la Loire.

La troisième chose à remarquer, c'est que César emploie deux expressions, notablement différentes, pour indiquer les deux marches successives par lesquelles Labienus fit retraite, depuis le voisinage de Lutèce jusqu'au point où s'opéra la jonction des deux corps d'armée. César se sert d'abord du mot reoertitur, pour indiquer la marche de son lieutenant depuis près de Paris jusqu'à Sens: — Labienus reveriitur Agendicum ; — ensuite, il emploie le mot pervertit j pour indiquer la continuation de sa marche depuis Sens jusqu'au lieu où se fît la jonction des deux corps d'armée: — Indej ad Cœsarem pervertit. — Or, d'un côté, le mot revertiiur indique simplement une marche en sens inverse d'une marche précédente, sans impliquer aucune idée de grande distance franchie ; de l'autre côté, le mot pervertit implique l'idée d'une marche difficile, et comme ici la route est facile, la difficulté ne peut provenir que de la grande distance. Par conséquent, la différence de ces deux expressions nous parait impliquer dans la pensée de César (qui employait toujours le mot propre, et qui connaissait parfaitement la géographie de la Gaule) l'idée que la première distance franchie par Labienus fut notablement moindre que la seconde ; c'est-à-dire que la distance de Paris à Sens est notablement moindre que la distance de Sens au point où se fit la fonction des deux corps d'armée. C'est là un élément utile pour déterminer, autant que possible, la position géographique du Ueu où se fit lajonction de César et de Labienus.

L'expression ad Cœsarem peivenit n'implique point du

DEUXIÈME ËPOQUEi Chap. Il, § nr. 245

tout que César lui-même [fût en marche au moment où Labienus le rejoignit. Peut-on en conclure que César a fait séjour deux fois depuis son passage de la Loire, et que la dernière fois il était campé sur la route qui mène, de la région moyenne de la vallée de la Saône, dans le pays des Sénons, position où Labienus l'aurait rejoint? On voit ici, d'après l'expression du texte, que le fait est possible; et l'on verra, par la suite du récit, qu'il est très-probable. Quoi qu'il en soit, les Commentaires n'indiquent donc rien de positif au sujet du lieu où se fit la jonction des deux corps d'armée. Ils ne désignent même pas le pays où se trouve actuellement l'armée romaine tout entière, dont la position serait si importante à connaître. Mais doit-on s'étonner de ce défaut d'indications utiles, après tout ce qu'on a vu précédemment?

11 nous reste la ressource de rapprocher ici toutes les indications, plus ou moins vagues, d'où l'on peut induire approximativement entre quelles limites, sur le terrain, dut s'opérer cette jonction des deux corps d'armée. Nous Tenons dé voir un premier élément géographique qui la placerait au sud de Sens, et à une distance de cette ville vlus grande que celle de Sens à Lutèce.

Voici un second élément géographique à l'appui de cette première approximation. Nous avons vu que César s'est jeté à Yest dû cours supérieur de la Loire, et, pour fixer les idées, nous avons dit : entre Lyon etMâcon; admettons qu'il soit au milieu de cet intervalle dans la région où il surprit les Helvètes au passage de la Saône, et où abou-

246 JULES CËSAR EN GAULE, Comiient. VIL

tissent sur cette rivière les voies qui viennent des gués de la Loire ; choisissons même le point de Belleville, qui se trouve au débouché de la voie par laquelle on arrive du gué le plus septentrional, où César ait pu passer la Loire grossie par la fonte des neiges. A partir de là, pour indiquer sa propre marche dans la direction du pays des Sénons il s'exprime ainsi : Iter in Senones facere instituit. Or le mot imtituit indique seulement un commencement d'exécution de cette marche. Donc, à partir de la contrée (de Belleville) où F armée romaine aurait trouvé en abondance du blé et du bétail, et s'en serait rassasiée, elle n' aurait parcouru qu'une partie de la distance qui la séparait du pays des Sénons (pays de Sens). Or la frontière du pays des Sénons se rencontrait probablement à Montbard; on a dit : près de Saint-Florentin^^ soit : prenons ce point extrême. Le commencement de l'exécution d'une marche, c'est moins que l'exécution de la première moitié de cette marche : prenons même la moitié de la distance de Belleville à Saint-Florentin ; cela nous conduit nécessairement à placer la jonction de César et de Labienus dans les environs de Nuits. Ainsi la jonction des deux corps d'armée aurait eu lieu entre Beaune, Dijon et Saint- Jean-de-Losne : région qui présente aussi l'autre condition géographique exigée par le texte de César : région oi!i débouchent les voies qui viennent du pays de Lutèce dans la vallée de la Saône : région où César a passé bien des

^ M. Rossignol, Examen crvtlquede la traduction d^un texte fondamentcU.,. Dijon, 1857, p. 12.

DEUXIÈME ÉPOQUE, Chap. II, § iv. 247

fois et OÙ les Helvètes lui ont fait lenr soumission , dès son entrée en Gaule : région frontière des Lingons, amis de César, chez lesquels son récit va nous montrer immédiatement toute l'armée romaine ralliée.

Par conséquent, on le voit, tout s'accorde^ et dans les Commentaires et sur le terrain, pour que la jonction de Céisar et de Labienus ait eu lieu dans la région où l'on voit aujourd'hui Beaune, Dijon et SaintrJean-de-Losne, c'est-à-dire au sud et notablement loin à* Alise-Sainte-- Reine sur le mont Auxois.

Ainsi déjà, de cet itinéraire que nous venons d'indiquer à grands traits et avec des points de repère depuis Gergovia jusqu'au lieu de ralliement de toute l'armée romaine, en nous fondant sur la discussion des Commentaires et sur les conditions géographiques de la Gaule, il résulterait une objection 'capitale, croyons-nous, contre l'opinion accréditée depuis bien longtemps qui présente Alise-- Sainte^Reine comme étant sur l'emplacement de l'antique klesia, oppidum célèbre, où les Romains et les Gaulois vont bientôt se trouver en présence, et dont la situation précise est la question la plus importante et la plus difficile à résoudre de toute l'histoire de la guerre de Gaule.

En effets l'opinion que nous critiquons, et qui vient de recevoir un nouvel appui dans VHistoire de Jules César (peut-être même aussi, jusqu'à un certain point, l'opinion qui place Alesia à Alaise en Franche-Comté) , exigerait que César ^ de sa position près de iMpalisse, eût passé la Loire au nord; et de plus, qu'il eût séjourné au-

248 JULES CÉSAR EN GAULE, Comment. Vil.

delà de la Loire, en plein foyer de F insurrection édvenne, depuis la fonte des neiges jusqu'à la maturité des blés, el qylil y eût refait et rassasié son armée painblement, ayant de se remettre en marche dans la direction du pays des Sénons. Mais, au contraire, on vient de voir ci-dessus que cette double hypothèse est inadmissible.

Contentons-nous de signaler ces objections sans revenir sur les considérations que nous avons déjà très-longuement exposées plus haut, et suivons le récit de César, où nous trouverons des preuves plus directes à l'appui de notre propre opinion sur ce point important.

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